LK MENAGE D AURORE
l'hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, qu'elle accoucha de Maurice le 30 juin 1823.
Éclair de joie dans sa vie conjugale qui ne devait pas se renouveler.
Bientôt il fallut reprendre le chemin de Nohant et les deux époux se retrouvèrent face à face.
Et les jours, les semaines, les mois retombèrent sur eux dans leur grande maison triste, dans le parc monotone, dans la campagne désolée.
Ils changèrent de demeure, allèrent passer l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson, puis revinrent au Plessis. Là, un soir de juillet. Aurore et quelques jeunes gens s'amusaient à se poursuivre sur la terrasse et à se jeter du sable. Quelques grains tombèrent dans la tasse de café de M. James Rœttier. On les invita à cesser ce jeu; comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle, l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Ce fut sa première scène de violence publique. Aurore ne devait jamais la lui pardonner.
Au printemps de 1825, M. et M'"" Dudevant étaient à Nohant lorsque la santé de la jeune femme devint si précaire que les médecins lui conseillèrent une cure à Cauterets.
On partit le 5 juillet et l'on s'arrêta à Bordeaux. Là, entre autres relations, M. Dudevant comptait parmi ses amis l'avocat général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI.
Jeune et charmant, distingué d'allure, l'œil un peu fatal, le jeune homme, maii<^ du reste, à une femme délicieuse, fit grande impression sur Aurore. « Il tue des chamois et des aigles, écrit-elle en parlant de lui, dans son journal intime. Il se lève à deux heures du matin et rentre à la nuit. » Le beau chasseur — et sa compagne — avaient suivi, en effet, aux Pyrénées le couple Dudevant. Excursions dans les montagnes, randonnées à travers les cirques neigeux, le long des torrents écumeux sur les sentiers des forêts verdoyantes, enthousiasme devant les paysages, émoi profond, premiers tressaillements du cœur
'»'» Gi:OIi(;K SAND
d'Aurore, poignées de mains, baisers furtifs échangés avec Aurélien devant les splendeurs d'une nature comblée. Passion toute platonique, du reste. Le beau chasseur ne fut-il pas assez entreprenant? Aurore était-elle trop craintive?
En tous cas, de ces serrements furtifs, il ne devait rien rester qu'une tendre, une très tendre amitié nouée entre eux et scellée à jamais l'année suivante à un nouveau voyage à Bordeaux où ils se jurèrent de n'être jamais qu'amis.
(^)uelques années plus tard, en septembre 1828, Aurélien venant, quelques jours avant la naissance de la petite Solange, rendre une visite sentimentale à Aurore, la trouva ornée d'un respectable embonpoint et travaillant à une layette. « Que faites-vous donc là? — Ma foi, vous le voyez, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus tôt que je ne le pensais. »
Devant cette layette et cette rotondité, 1' « ami de Bordeaux » chut du septième ciel...
Cependant, loin de s'humaniser, Casimir Dudevant devenait chaque jour plus grossier. Il avait adopté entièrement les mœurs des hobereaux des environs, c'est-à-dire qu'il passait sa journée à faire ripaille, grand mangeur et grand buveur, puis à rester chez lui en un complet état d'ivresse. « Tant qu'on se bornait à être radoteur, écrit George Sand, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe, m'avait révoltée. » Mais quand on devenait obscène, il fallait qu'Aurore se réfugiât dans sa chambre et supportât les chants et les hurlements de son mari derrière la cloison jusqu'à six ou sept heures du matin.
Le lendemain de la naissance de Solange, elle l'entendit de son lit qui lutinait une chambrière. Toutes les filles d'ailleurs lui étaient bonnes.
C'était tantôt l'Espagnole Papita, sale et paresseuse comme une véritable Castillane, tantôt la Berrichone Claire, sans préjudice d'une liaison à Bordeaux, Une
LE MENAGE D AUIIOHE
autre fille causait un scandale public en réclamant une pension alimentaire pour son enfant.
Contre un pareil régime, que pouvait faire Aurore? Ac-
George Sand, par elle-même.
cepter ou se révolter. Elle acceptait... provisoirement, c'est-à-dire qu'elle fermait les yeux autant que cela lui était possible sur les débordements de son mari et qu'elle trompait son ennui par de longues, par d'interminables lectures.
Bientôt elle sentit une véritable vocation littéraire s'emparer d'elle. Vers douze ans, nous l'avons vu, elle avait
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ébauché un roman, Corambô; en 1827, elle écrivait le Voyage en Auvergne; en 1829, la Marraine.
« Je reconnus, dit-elle, que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume. »
Se tenant au courant du mouvement littéraire de son époque, elle ne tarda pas à faire connaissance de trois de ses compatriotes qui devinrent ses trois amis, Alphonse Fleury, Félix Pyat, Jules Sandeau et avec lesquels elle avait de grands entretiens d'esthétique.
Jules Sandeau était né à Aubusson le 19 février 1811. Il avait connu les Dudevant vers la fin de 1829, près de La Châtre, chez les Duvernet, une maison amie.
Nous avons une silhouette d'Alphonse Fleury par une lettre malicieuse qu'Aurore lui écrivit un jour :
M Homme aux pattes immenses, à la barbe effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des siècles de fer, homme au cœur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur au déluge... » Et continuant : « Depuis ton départ, — dit-elle — toutes les maisons de La Châtre ont été ébranlées dans leurs fondements, le moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetière a été emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame Saint-0... a été relevée à une hauteur si prodigieuse que le grand Chicot assure avoir vu sa jarretière. »
La même chose pour Jules Sandeau. Elle lui écrit :
« Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des tours de Chateaubrun ! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre
Maurice Sand,
Par CalaniattH,
(Appartient à M"'« Laulh-Sand.)
'iS GEOUUE SAND
à la fenêtre, et les papillotes ont pris racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer à friser dort, inutile, sur les tisons refroidis. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse tombe en désuétude, et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton départ nous a apporté une plaie d'Egypte bien connue. » — Voyezvous le don Juan!,..
La bande d'amis se réunissait très souvent pour faire de la lecture à haute voix.
Lorsqu'un membre de la petite société s'éloignait de Nohant soit pour aller à Paris ou ailleurs, les camarades restés au pays lui écrivaient des lettres collectives pleines de verve et de gaieté. Et l'on signait :
Aurore Dudevant hugolàtre ! !
Jules Sandeau hugolàtre! !
Alphonse Fleiiry hugolàtre ! ! !
Sandeau et elle se voyaient souvent dans le petit bois entre le château d'Ars et Nohant. Ce fut Jules qui devina les sentiments de la jeune femme. Elle avait été longtemps sans savoir qu'elle l'aimait. Cependant lorsqu'elle entrait au salon et qu'elle voyait un tas de chapeaux gris tous à peu près semblables, elle s'empressait de chercher si le chapeau gris à lacet rouge de Sandeau était dans le tas, et s'il y était, quel doux émoi elle ressentait!... Le 27 octobre 1830, elle écrit à Boucoiran : « Les cancans vont leur train à La Châtre plus que jamais. Ceux qui ne m'aiment guère disent que j'ai77te Sandot (1) (vous comprenez la portée du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent que j'aime Sandot et Fleury à la fois; ceux qui me détestent, que Duvernet et vous, par-dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi, j'ai
(1) Elle orthographiait alors ainsi.
Maurice Sand, par George Sand.
(Appartient à M""« Lauth-Sand.)
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quatre amants à la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions vives. Les méchants et les imbéciles! que je les plains d'être au monde! Bonsoir, mon fils, écrivez-moi. Et k propos, Sandot m'a chargé de le rappeler spécialement à votre souvenir. Il vous aime, cela ne m'étonne pas. Aimez-le aussi, il le mérite. »
Tandis que ses amis goûtaient les délices de la vie parisienne. Aurore aspirait à les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fièvre et un bon rhumatisme, d'être « empaquetée de flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes ».
Elle fait, dit-elle, à grand' peine, en un jour, le voyage de son cabinet au salon, et l'une de sesjambes est auprès de la cheminée dudit appartement que l'autre est encore dans la salle à manger. Aussi parle-t-elle de s'acheter une de ces brouettes qui servent à voiturer les culs-dejatte.
Le mois suivant, ô miracle! la voilà guérie, redevenue l'étudiante enthousiaste et exubérante, avide tout ensemble de travail et de plaisir.
En réalité, Nohant était pour elle la stagnation. Elle y avait d'affreuses crises de désespoir.
Comme compagnon de ses rêveries, elle possédait un cri-cri qui venait régulièrement manger ses pains à cacheter. Elle les choisissait blanc de peur qu'il ne s'empoisonnât. Il se promenait sur son papier et mourut, un jour, écrasé par une servante qui fermait une fenêtre.
« Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique. »
Cependant la situation du ménage devenait de plus en plus intolérable.
A vingt-cinq ans, elle se dit vieille, s'enlaidit, et tant elle s'ennuie auprès d'un mari qui lui est indifférent, elle se croit finie. « Je suis dans les pommes cuites », écrit-elle.
Un jour, Dudevant se mit encore dans une de ses colères
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épouvantables, à propos d'une bouteille renversée. Il y avait du monde à dîner. A un moment, il se précipita sur un fusil et mit sa femme enjoué! Cela devenait de la folie furieuse.
Au mois de septembre, elle eut un accès de fièvre cérébrale qui mit ses jours en danger.
« Pendant quarante-huit heures, mande-t-elle à sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle planète. »
Enfin la voilà mieux. Mais, comme elle achevait sa convalescence, elle fait une découverte qui va l'inciter à partir immédiatement et à fuir le toit conjugal.
En fouillant, un jour, dans le secrétaire de son mari, elle y découvre un paquet à son adresse, sur lequel sont écrits ces mots : Ne l'ouvrez qu'après ma mort.
Naturellement, elle le défait. C'était le testament de Casimir, rempli pour elle de malédictions et d'injures.
Aussitôt son parti fut pris.
Elle alla trouver son mari et le mit en demeure de lui servir la pension de 3 000 francs qu'il lui devait donner aux termes du contrat de mariage.
Casimir se révolta, cria, tempêta, puis il finit par céder. Tacitement, il fut convenu que ses enfants resteraient à Nohant, qu'elle-même passerait six mois à la campagne et six mois à Paris. Aurore était libre.
Les premières années de Paris
DANS les premiers jours de janvier 1831, par une nuit glaciale, une femme descendait d'une chaise de poste devant une maison très simple de la rue Hacine. Encore qu'empaquetée de châles et de fourrures, sa figure pâle, un peu longue, paraissait plus longue encore. Transie de froid et brisée de fatigue après une dure traite de 70 lieues, la voyageuse gagna en hâte l'escalier, et, après avoir monté six étages, se jeta dans les bras frémissants d'un jeune homme qui l'attendait au seuil d'un modeste petit appartement. C'était Aurore Dupin prenant seule, pour la première fois, possession du pavé parisien et se jetant tout de suite aux bras de Jules Sandeau.
Que vient-elle faire dans cet immense tourbillon de déboires, de regrets, d'espérances et de désespoirs, elle, la paysanne au grand œil calme, à l'esprit sain, à la forte santé?... Officiellement, elle disait, elle écrivait à ses amis: « Ce que j'y viens faire? Ce que tout le monde y vient faire : me distraire, m'occuper des arts que l'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées, je prends des leçons de dessin ; cela m'occupe tellement que je ne vois presque personne. »
En réalité, elle est venue, poussée déjà par un profond instinct de vagabondage, menée inconsciemment par son sourd génie littéraire qui étouffe dans le cadre de Nohant et dans la petite société de La Châtre, qui a soif de vie, de liberté, de vastes horizons.
Installée à Paris, avec Jules Sandeau, un problème les
préoccupe tout de suite tous les deux, brutal comme l'existence. Comment vivre ? Son mari lui devait 3 000 francs. Il ne lui fit jamais qu'une pension de 1 500 francs. De son côté, Jules Sandeau ne recevait de sa famille qu'une pension plus modeste encore. Il fallut aviser.
]\lme Dudevant savait un peu de peinture. Elle s'adressa à un tabletier qui lui fit peindre des dessus de guéridon et de tabatières; mais ce travail ingrat et peu rétribué la fatiguait sans chasser la gène.
Ils se décidèrent à écrire à Henri de la Touche, leur compatriote, alors rédacteur en chef du Figaro.
De La Touche répondit le lendemain en les invitant à venir le voir à La Vallée aux Loups. 11 reçut le jeune couple avec bonté.
« Pourquoi ne faites-vous pas de journalisme? dit-il à Sandeau.
— Hélas ! je suis bien paresseux, dit naïvement le jeune homme.
— Bon, mais je t'aiderai, dit Aurore.
— A merveille, dit La Touche. Apportez-moi le plus tôt votre article. »
De ce jour. Aurore laissa le pinceau pour la plume. Elle devint journaliste. Quel métier! Le Figaro était exigeant et payait fort peu : 7 francs la colonne. Pour subsister et gagner vraiment quelque salaire. Aurore dut se résigner à devenir, comme elle dit, « ouvrier-rédacteur ». Elle peina chaque jour au journal de neuf heures du matin à cinq heures du soir.
De La Touche avait pris l'habitude de faire le Figaro dans l'après-midi, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs, tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites, quelquefois charmantes, quelquefois ridicules, posaient, sans s'en douter, pour la secrétaire respectable qui, retranchée- dans les petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de critiquer.
Aurore n'était pas très assidue à son travail, auquel elle n'entendait rien. De La Touche la prenait un peu au collet
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pour la faire asseoir; il lui jetait un sujet et lui donnait un petit bout de papier sur lequel il fallait le faire tenir. Elle barbouillait dix pages qu'elle jetait au feu et où elle n'avait pas mis un mot de ce qu'il fallait traiter. Au bout du mois, il lui revenait 12 fr. 50 ou 15 francs.
Un jour, il la fit mander dans son cabinet et lui dit :
« Vous devriez essayer du roman. »
Les deux collaborateurs se remirent à l'œuvre. Au bout de six semaines, ils eurent terminé un livre dont le titre était Rose et Blanche. Mais point d'éditeur.
Heureusement, ils firent la connaissance, au café du Pont Saint-Michel où ils déjeunaient tous les matins, d'un éditeur nommé Roret qui, sur les conseils de de La Touche, se décida à leur payer 400 francs le manuscrit. C'était pour eux la fortune !
Mais autre difficulté : comment signer?
« A moins d'un scandale, dit Aurore, il est impossible que j'écrive mon nom au frontispice d'un livre.
— Si mon père apprend que je fais de la littérature, il m'enverra sa malédiction, dit Sandeau.
— Bah! dit de La Touche, coupe Sandeau en deux, ton père ne te reconnaîtra plus ! »
On suivit ce conseil : le livre fut signé : Jules Sand.
Cependant les deux amants ne fréquentaient pas seulement Henri de La Touche et le Figaro. Par leurs confrères, ils avaient été mis en relation avec toute la jeunesse littéraire du Paris d'alors.
Ce fut à ce moment qu'Aurore, sur le conseil que lui avait donné Boucoiran avant de quitter Nohant, se décida à s'habiller en homme.
Quel avantage pour elle : elle est sûre de ne pas être reconnue par ses compatriotes si, par hasard, ils la rencontrent. Et elle peut aller au théâtre ailleurs que dans les loges.
Toute la jeunesse romantique porte alors les cheveux bouclés et retombant sur les épaules. Chacun a l'air efféminé, et c'est à cette circonstance qu'elle doit de passer inaperçue dans la bande joyeuse.
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Du reste, la fièvre de vie qui la possède la pousse à fréquenter les lieux les plus contradictoires. Elle est aujourd'hui au parterre du Théâtre-Français. Hier, elle assistait, de compaEÇ'nie avec Félix Pyat et Alphonse Fleury, ses amis de Nohant, à la réunion d'un club républicain et saint-simonien. Demain matin elle sera au Musée du Louvre, une heure après à l'église pour y entendre un prédicateur célèbre. Puis, ce sera une conférence, une réunion littéraire, un autre théâtre.
Elle est partout, elle veut tout voir, tout entendre, tout connaître.
Mais ce sont surtout les musées qui l'impressionnent.
Entrée au Louvre, elle était comme enivrée, comme clouée devant les Titien, les Tintoret, les Rubens.
L'amour de l'art ne lui fait pas négliger ses relations. On a vu comment elle avait connu de La Touche. De même, elle fut recommandée à M. de Kératry, l'auteur du Dernier des Beaiimanoir. Elle alla le voir. Il la fit entrer dans une jolie chambre où elle vit, couchée sous un couvre-pied de soie rose très galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié sur sa robe de stoff et ses souliers crottés, et qui ne crut pas devoir l'inviter à s'asseoir. Elle se passa de la permission et demanda à son nouveau patron, en se fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Le vieillard lui répondit, d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain, que c'était là M'i^*^ de Kératry, sa femme.
« Très bien, lui dit-elle, je vous en fais mon compliment; mais elle est malade, et je la dérange. Donc, je me chauffe, et je m'en vais.
— Un instant; M. Anaïs-Dufrêne m'a dit que vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet ; mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas écrire.
— Si c'est votre opinion, nous, n'avons point à causer.
— Ce n'était point la peine de nous éveiller si matin, ^{rae de Kératry et moi, pour entendre ce précepte. »
Dans l'antichambre, M. de Kératry lui dit encore :
5b G KO KG K SAND
« Croyez-moi, ne faites pas de livres, faites des enfants.
— Ma foi, Monsieur, lui répondit-elle, faites-en vousmême. »
Et là-dessus, bonsoir, elle planta là M. de Kératry, tout interloqué !
Cependant Aurore avait déménagé. Elle habitait maintenant quai Saint-Michel. Elle avait un appartement un peu plus grand et surtout un vaste balcon sur lequel elle avait disposé une douzaine de pots de fleurs et où croissaient roses, lilas, jasmins, orangers, géraniums, résédas et jusqu'à un cassis tout couvert de fruits verts.
Le petit appartement a trois pièces dont une est réservée et constitue la chambre de Jules Sandeau.
« Ce sera la chambre noire, la chambre mystérieuse, la cachette du revenant, la loge du monstre, la cage de l'animal savant, la niche du trésor, la caverne du vampire que sais-je? »
Pour quinze francs par mois, sa concierge l'aidait à faire son ménage, et, moyennant deux francs par jour, un gargotier du voisinage lui fournissait ses repas.
Toujours rédactrice au Figitro, elle collaborait aussi à la Mode et bientôt à la Rerue de Paris. Au Figaro certains de ses petits articles non signés eurent beaucoup de succès, un entre autres fît quelque bruit, la censure y avait trouvé des allusions contre le gouvernement. Aurore se voyait déjà traduite devant les tribunaux. «Vive Dieu! s'écrie-telle. Quel scandale à La Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma réputation est faite, et je trouve un éditeur pour m'acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais 9 fr. 50 pour avoir le bonheur d'être condamnée!... »
Entre temps, elle continuait de mener joyeuse vie avec ses amis et confrères de la bande romantique.
Une nuit, ils entraînèrent de La Touche dans une fantastique promenade au clair de lune à travers le quartier latin. Ils étaient suivis d'une voiture que le directeur du Figaro avait prise à l'heure pour quelque course et qu'il
George Sand {en 1831), par elle-iuéme.
(Communiqué par M™" Lauth-Sand.)
garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de leur folle compagnie. A tout instant il voulait les quitter, il montait dans le fiacre, mais on le tirait, on l'entourait, on lui
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donnait d'excellentes raisons et il revenait avec eux. Vin.2:t fois la comédie recommença. Le cocher, lui, tout comme de La Touche, avait pris son mal en patience. A la montagne Sainte-Geneviève, comme le cheval allait fort lentement, ils imaginèrent tous de traverser la voiture à la file, laissant les portières ouvertes et hurlant une facétie quelconque sur un air lugubre. Pyat prétendait avoir un but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier, et il allait de boutique en boutique, chantant à pleine voix : IJyi épicier, c'est une rose.
En pareil cas, plus on est bête, plus l'on rit!... Au surplus, ces « vadrouilles » nocturnes n'empêchaient pas le travail. Les folies passées, tout le monde était repris d'un beau zèle. Et la petite baronne Dudevant n'était pas la dernière à l'ouvrage.
L'éditeur qui lui avait acheté /lOse et Blanche ayant cru remarquer que les passages de ce premier roman les mieux venus étaient ceux qu'elle avouait avoir écrits seule, lui demanda un autre livre.
Précisément elle était attelée depuis quelques mois à une nouvelle œuvre en prose, elle l'acheva rapidement et le 19 mai 1832 parut, sous le titre qui allait devenir fameux par toute l'Europe : Indiana. Aurore adoptait pour le signer, le nom — définitif cette fois et qu'elle allait glorieusement illustrer — de George Sand.
Dans son entourage immédiat, le livre commença par avoir peu de succès. Les deux critiques que de La Touche avait chargé des livres au Figaro, étaient alors Alphonse Rabbe et Kératry.
Kératry, littérateur entre deux âges, était très usé et ne songeait plus qu'à priser dans une tabatière dont il répandait à moitié le contenu sur tous les papiers qui l'entouraient. Il trouva l'œuvre excessivement médiocre. Peutêtre aussi se souvenait-il de la visite que l'auteur lui avait faite !...
Quant à Alphonse Rabbe, il la déclara absurde. C'était assez le commun jugement qu'il portait sur toutes les œuvres. Il n'estimait dans toute la littérature qu'un seul
LES l'UEMIÈKES ANNÉES DE PARIS 59
livre, Poulipâtre ou la Sœur grise qu'il espérait écrire un de ces jours
Il ne faut donc pas s'étonner autrement que ces deux anabaptistes n'aient rien compris au roman de M"»^ Sand.
Par contre, Indiann trouva auprès du grand public un débordant enthousiasme. En un seul jour, le nom de George Sand fut connu, lancé de par le monde.
Trois mois après, elle mit le comble à sa réputation en faisant paraître Vale7itine.
Dès lors la voilà célèbre. On l'assaille de propositions de collaboration. Elle signe un traité avec François Buloz qui venait de prendre la direction de la Revue des Deux Mondes et groupait autour de lui une multitude de jeunes écrivains. Ce traité lui assurait une rente annuelle de 4 000 francs, à condition qu'elle donnât toutes les six semaines trente-deux pages de copie.
Ce fut à ce moment qu'elle fit la connaissance de toutes les illustrations littéraires de son temps.
Balzac, tout d'abord.
La lecture de la Physiologie du Mariage et de la Peau de chagrin avait vivement intéressé George Sand. Elle pria donc un ami commun de la présenter au romancier.
A cette époque, Balzac occupait, rue Cassini, un petit appartement situé au fond d'un jardin, c'était une enfilade de pièces décorées avec élégance et meublées d'objets délicieux du xviii" siècle.
Il accueillit M™« Sand avec une bienveillance toute ronde. Il la loua de son talent, fit un grand éloge d'Indiana, puis parla de lui-môme, de ses projets, devenant intarissable de verve et d'imagination.
Au cours de la conversation, il fut amené à prononcer le nom de Rabelais. George lui avoua qu'elle ne l'avait point lu.
« Est-ce possible! s'exclama-t-il. »
Et, aussitôt, il partit sur l'auteur de Pantagruel en une magnifique tirade.
George Sand sortit éblouie de la rue Cassini.
« Cet homme aura tout l'avenir qu'il rêve, déclara-
t-elle. 11 comprend trop bien ce qui n'est pas lui pour ne pas faire de lui-même une grande individualité. » Ce n'est pas mal, pour un jugement à première vue !...
Cependant Balzac avait promis de l'aller voir, et il tint sa parole.
« Il grimpait avec son gros ventre, raconte-t-elle, tous les étages de la maison du quai Saint-Michel, et arrivait, soufflant, riant, bavardant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur une table, y jetait les yeux, avait l'intention de s'informer un peu de ce que ce pouvait être ; mais, aussitôt, pensant à ce qu'il était en train de faire, il se mettait à le raconter. »
Un jour, il entreprit de lui révéler ce formidable Rabelais qu'elle ignorait. Il lui en lut des passages à haute voix, mais en les entremêlant de commentaires de son cru si risqués qu'elle accueillit fort mal ses propos.
« Allez-vous en, lui dit-elle. Vous êtes un gros effronté.
— Je vous obéis, lui répondit-il en riant. Mais, en ce moment, vous n'êtes qu'une bête et une chipie. »
Cette fâcherie ne dura pas longtemps. Quelques jours plus tard elle dînait chez lui avec Sandeau.
Le menu fut quelque chose d'extraordinaire.
Bœuf bouilli, melon et Champagne frappé.
Après quoi, Balzac al la endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour la leur montrer avec une joie de petite fille; il voulut sortir ainsi costumé, un boug-eoir à la main pour les reconduire jusqu'aux grilles du Luxembourg. Il les accompagna portant sa bougie allumée, dans un joli flambeau de vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore, qu'il aurait bientôt — qu'il n'a jamais eus et qu'il a cru fermement avoir pendant quelque temps. — Il les eût menés jusqu'à l'autre bout de Paris.
Une autre fois, c'est à Gustave Planche qu'elle se fait présenter. Il demeurait alors rue des Cordiers, à l'hôtel Jean-Jacques Rousseau, l'un des plus pauvres et des plus sales du Quartier-Latin.
L'intrépide Aurore y arriva, vêtue en homme.
On ne l'appelait que Monsieur George et on la prenait pour un étudiant.
Bientôt Planche et elle furent liés d'une étroite amitié.
Sous ses dehors frustes, Planche était une âme enthousiaste et un cœur généreux. George Sand savait qu'elle pouvait entièrement compter sur lui et elle en profitait.
En maintes circonstances, elle faisait appel à son obligeance, à son amitié.
Un matin, George vient frapper à la porte du critique de la Revue des Deux-Mondes :
« Levez-vous, habillez-vous vite et venez avec moi. »
Quand ils sont dans la rue :
« Eh bien! qu'y a-t-il?
— Nous allons rue du Bouloi.
— Et quoi faire ?
— Chercher Casimir. »
La rue du Bouloi était alors le point d'arrivée de la plupart des diligences, et Casimir, qui descendait tout endormi et tout brisé de fatigue de la voiture de Châteauroux, n'était autre que M. Dudevant, gentillâtre campagnard, enfoui sous une épaisse casquette à oreillettes que rien ne pouvait décider à ôter.
Planche était confisqué pour toute la journée et devait distraire Casimir, le mener déjeuner et dîner au Palais- Royal, le conduire au théâtre. Et le lendemain, il allait le réintégrer dans sa patache.
Ce fut Gustave Planche qui mit M"« Sand en rapports avec Sainte-Beuve.
Elle désirait le voir pour le remercier de ce qu'il avait écrit sur ses premiers ouvrages. Ils y allèrent vers midi. Sainte-Beuve vit une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs et un peu courts, vêtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus simples.
L'entrevue n'eut rien de palpitant. Sainte-Beuve avait été aimable dans son article, mais sans exagération. Il se montra courtois et, pourtant, réservé. Evidemment sa fin.esse lui conseillait de ne pas s'engager tout de suite à fond avec une muse si séduisante;
Bientôt, du reste, il jouera un autre rôle dans la vie de George Sand.
C'est que l'auteur d'/ndiana touchait à une période désespérée de son existence. Son amour pour Jules Sandeau craquait, s'effritait lamentablement un peu plus chaque jour. Les heures de misère gaie et insouciante étaient passées. Avec la fortune littéraire, étaient venus la réflexion, l'expérience, l'assagissement même, toutes sortes de choses qui ne cadrent pas avec une belle passion romantique, et peu à peu, le couple se désunissait.
On avait quitté le petit logement du cinquième de la Place Saint-Michel, on était allé demeurer dans un plus vaste appartement, 26, quai Malaquais. Là George Sand avait retrouvé un milieu, un paysage plus conformes à ses goûts aristocratiques, à son amour de la nature. Les grands arbres des jardins environnants formaient un épais rideau verdàtre où chantaient les merles, où babillaient les moineaux. Le soir, le silence devenait absolu, un silence épais comme celui de la campagne berrichonne.
Dans un tel asile de paix, George Sand travaillait chaque jour davantage, et chaque jour l'éloignait un peu plus de son amant.
Lui souffrait silencieusement, ne devant jamais oublier celle qui lui était apparue dans l'aube rayonnante de sa jeunesse, conservant au fond de lui-même ses traits gravés dont il donnait l'image suivante dans Marianna :
« ... C'était une de ces âmes qui ne doivent rien au monde qui ne les connaît pas. Élevée aux champs qu'elle désertait pour la première fois, ses manières offraient un singulier mélange de hardiesse et de timidité; parfois même elles affectaient je ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d'une secrète inquiétude et d'une ardeur inoccupée, familière et presque virile; son intimité était d'un facile accès ; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse mêlaient, au laisser-aller de toute sa personne, des airs de vierge et de duchesse qui contrastaient d'une façon étrange avec son mépris des convenances et son
LES l'HEMlÈliES ANNÉES UE PARIS 63
ignorance du monde, et si nulle ne savait mieux qu'elle encourager les sympathies, elle savait mieux que toute autre leur commander un saint respect... Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s'agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait, frémissante, entre les boucles de son épaisse et noire chevelure, on sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et transparente; la taille était frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n'avaient point grondé sur cette noble tête, mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées.
Les luttes intérieures de Jules Sandeau n'étaient pas moins vives. Et cependant, lui aussi devait faillir. Fut-ce par dépit? Fut-ce par vengeance? Fut-ce par lassitude? On ne sait, mais toujours est-il que, vers le commencement de 1833, sa maîtresse, voulant lui faire une surprise, arriva à l'improviste de Nohant, et le trouva fort occupé auprès d'une jolie blanchisseuse! Cris, scène, rupture.
Libéralement elle abandonna à Sandeau l'appartement dont elle avait payé deux termes et lui glissa, en outre, une somme d'argent avec laquelle il put partir pour l'Italie, se consoler de cette infortune... Ce n'était pas la première fois que, dans cette étrange union, la maîtresse venait au secours de l'amant...
Disons tout de suite, pour en terminer avec l'auteur de Mademoiselle de la Seiglière, que même marié, même vieilli, il n'oublia jamais complètement cette femme. Il n'avait pas revu George Sand depuis des années, lorsqu'un soir, dans les bureaux de la Revue des Deux- Mondes, un petit homme chauve, à tournure militaire et pensive, heurta en entrant une femme grasse, au teint de tzigane, qu'il salua poliment :
'c Pardon, madame!
— Pardon, monsieur! »
Et quand Sandeau se fut assis — car c'était lui :
« Quelle est donc cette dame? demanda-t-il.
64 (ieohc.p: sand
— Comment! c'est vous qui demandez cela?... C'est George Sand! »
En se séparant de son amant, George Sand avait tranché dans le vif avec une sorte de rudesse chirurgicale. Mais après l'heure de couraçre, vinrent les heures d'abattement. Désenchantée, désespérée, un peu écœurée de la vie, mais toujours confiante en elle, au fond, ayant un intense besoin de protection et d'expansion, elle se tourna vers autrui, et cet autrui fut Mérimée.
Or, ce fut Sainte-Beuve qui servit de truchement à cette union. On a reproché à l'auteur des Lmidiii son rôle « d'entremetteur » en cette affaire. C'est un bien gros mot. Disons simplement qu'il lit les présentations.
« Vous me l'avez prêté, je vous le rends », lui dira George Sand lorsqu'elle aura rompu avec 'Mérimée. Mais ce n'est là qu'une boutade de mauvaise humeur — sans autre portée!
Cette aventure sentimentale fut, d'ailleurs, de courte durée. Peu de caractères étaient aussi dissemblables que ceux de Mérimée et de George Sand. Ils reconnurent bientôt l'un et l'autre qu'ils s'étaient trompés.
« Je me suis conduite à trente ans comme une fille de quinze ne l'eût pas fait, écrivait-elle, un peu piquée... » Puis : « Pendant huit jours, je crus qu'il avait le secret du bonheur. » Mais au bout de huit jours, elle « pleurait de souffrance, de dégoût et de découragement ». Elle dit encore : « Après cette ânerie, je suis plus consternée que jamais... »
Triste épithète pour le caractère grincheux de Mérimée. Mais comment lui-même, de son côté, avait-il jugé l'héroïne romantique?
On sait les apparences glaciales de l'auteur de Coloinha., il avait horreur des démonstrations, des épanchements verbeux; il y avait toujours en lui quelque chose de]timide, de concentré, de discret, de pudique presque. Il se gardait de l'enthousiasme comme d'un ridicule, de l'attendrissement comme d'une faiblesse. Sa grande préoccupation était qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotioni
Quel contraste avec l'âme chaude, vibrante et expansive de George ! Et quelles scènes douloureuses, muettes de surprise, d'indignation, de haine peut-être durent éclater entre ces deux amants si peu faits pour se comprendre!...
Bientôt donc une nouvelle rupture fut consommée.
George Sand.
(D'après un crayon Ac Julien.)
Fut-ce George Sand qui partit ou bien Mérimée?... Une anecdote veut que ce soit lui qui ait claqué la porte — mais l'anecdote est-elle vraie ! On prête aussi à Mérimée un assez vilain geste : en se retirant, il aurait déposé cent sous sur la cheminée. — Mieux vaut ne pas croire pareille histoire.
George Sand, un peu lassée de la passion, se retourna vers l'amitié solide de Gustave Planche.
Planche n'était ni jeune, ni beau, ni très soigné de sa personne. Cependant c'est à lui qu'elle s'attacha. Elle prisait en lui, nous l'avons dit, les qualités de bon gros chien fidèle qui défend sa maîtresse et rapporte l'ombrelle entre ses dents.
Le fait est qu'il fut à la fois à cette époque son défenseur et son commissionnaire.
Un jour il se crut personnellement visé dans un feuilleton de l'Europe littéraire, dans lequel- il était rendu compte, de Lélia. Aussitôt il fit appel à deux de ses amis. On se battit.
Voici la note écrite par les témoins, sur le terrain même du duel, au Bois de Boulogne.
« M. Feuillidea déclaré à M. Planche qu'il ne reconnaissait à personne le droit de lui demander l'interprétation de sa rédaction, et il a ajouté que M. Planche était libre de faire cette interprétation comme il l'entendrait, et que, du moment qu'il se croyait personnellement offensé, M. Feuillide consentait à lui donner la satisfaction demandée.
« Après un coup de feu échangé de part et d'autre, M. Planche s'est déclaré satisfait. »
L'Écho de la Jeune France, auquel nous empruntons ces détails, ajoute :
« Un livre qui a de tels résultats n'est assurément pas une œuvre recommandable. »
C'était là de la bonne critique littéraire !
D'autre part, George ayant fait venir ses enfants auprès d'elle, Planche remplissait la charge de femme de chambre ; il faisait sortir Maurice du lycée Henri IV, il le ramenait
aux jours de congé, il allait chercher le médecin pour Solange lorsque cette dernière fut prise d'une terrible coqueluche. Enfin il accompagnait George dans ses sorties mondaines.
C'est ainsi qu'en 1834, la Revue des Deux Mondes ayant donné un grand dîner, elle y vint au bras de Planche. Un des convives de ce dîner nous la décrit ainsi : « C'était une petite femme brune de peau et de cheveux, aux yeux bombés et aux pupilles de jais, au nez aquilin et aux lèvres épaisses. Assez maigre et lluette de forme, sans appendices charnus ni devant ni derrière, bref une apparence de jeune garçon habillé en femme; un être plutôt étrange que beau et agréable. Elle ne parla presque pas et regarda beaucoup les yeux bleus de son voisin, le philosophe Jouffroy.
« Aussitôt le dîner fini, elle se retira avec son ami, le grand Gustave qui lui mit son châle sur les épaules assez gauchement et fit sourire un peu l'assemblée de son rôle de Sigisbée. »
Ce rôle, tout le monde le comprenait, et Gustave Planche le premier, peut-être, ce n'était là qu'un entr'acte entre deux tableaux de passion déchirante.
« Je dois, a dit George Sand, une reconnaissance particulière, comme artiste, à M. Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande élévation. Il me fut très utile, non seulement parce qu'il me força, par ses moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation peu variée, mais très substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une grande quantité de choses.
« Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me louer en ce qui me concerne.
« Mais il faut bien que je dise que son intimité avait pour moi de graves inconvénients.
« Elle m'entourait d'inimitiés et d'aversions violentes.
« Déjà de La Touche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec lui et s'était brouillé avec moi à cause de lui.
« Tous ceux que Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, qui ne devaient pas, disaient-ils, être sacrifiés à un nouveau venu.
« J'hésitai beaucoup.
« Il était malheureux par nature, et il avait pour moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa nature.
« Je voyais en lui une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur que de savoir.
« Je me souviens qu'un jour Planche me demanda si je connaissais Leibnitz, et que je lui répondis non bien vite, non pas tant par modestie que par crainte de le lui entendre discuter et démolir.
« Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'auprès de moi... sans des circonstances particulières qu'il comprit avec une grande loyauté. »
Planche écarté, lequel serait élu partenaire dans la prochaine aventure sentimentale? Car il était impossible que George Sand demeurât seule, non pas d'ailleurs qu'elle fût sensuelle. Dumas fils qui ne manquait pas de psychologie disait d'elle : « M""^ Sand a de petites mains, sans os, moelleuses, ouateuses, presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse. » Du moins, à défaut de sensualité, il y avait en elle un besoin d'affection qui ne pouvait rester sans emploi. Il lui fallait quelqu'un
Prosper Mérimée.
aussi qui l'aidât dans la carrière et dans la vie nouvelle qu'elle avait entreprises. Voilà ce que tout le monde ignorait.
Sainte-Beuve, zélé comme toujours, offrait ses services. On ne les refusait point. Elle lui suggéra que peut-être, Dumas pourrait bien... Mais Dumas se défia et il ne se rendit point au déjeuner de circonstance que prétendait improviser l'auteur des Lundis.
Dépitée du côté de la littérature, George se tourna vers les. philosophes austères. Elle écrivit à son cicérone :
« Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. »
70 (iE(»U(iE SAND
Le moment venu, devant la gravité du personnage, ellemême recula.
Elle en était à ce point de ses essais, de ses désillusions, de ses craintes chimériques, lorsque le hasard, toujours spirituel et toujours féroce, lui fit enfin rencontrer cette âme sœur qu'elle cherchait depuis si longtemps : Alfred de Musset.
Venise
George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre.
Lui fait de doux serments; Solange par derrière Gribouille ses romans.
Planté comme une borne, Boucoirau tout mouillé Contemple d'un œil morne Musset tout débraillé.
Planche, saoul de la veille.
Est assis dans un coin Et se cure l'oreille Avec le plus grand soin.
Pâle et mélancolique, D'un air mystérieux Papet, pris de colique.
Demande où sont les lieux.
Tel est, rimé par Musset lui-même, en vers légers, le tableau peu banal de l'appartement du 19, quai Malaquais, vers le mois d'août 1833. Depuis quelques semaines, l'auteur des Co7ites d'Espagne et d'Italie s'est définitivement installé chez l'auteur d'/ndiana, et, dans la joyeuse petite
société bohème où ils fréquentaient tous les deux, il passe pour son amant officiel.
Comment en sont-ils venus là?
D'après Paul de Musset, Alfred aurait raturé sur les premières pages du roman de George tous les adjectifs inutiles. L'exemplaire serait tombé sous les yeux de Mme Sand, qui, cruellement atteinte dans son amourpropre littéraire, n'aurait pas caché son sentiment au poète. Il se serait défendu et, de fil en aiguille, ils auraient lié relations.
Mais cela ne concorde guère avec la lettre qu'il lui adressa le 24 juin 1833 :
« Madame,
« Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'Indiana, celui où Noun reçoit Raymon dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et profonde qui les a inspirés.
« Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.
< Alfred de Musset ».
Et George Sand reçut les vers suivants :
Saad, quand tu l'écrivais, où donc lavais-tu vue,
Cette scène terrible où Noun, à demi nue,
Sur le lit d'Indiana s enivre avec Raymon?
Qui donc te la dictait, cette page Ijrùlante
Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
Le fantôme adoré de son illusion?
En as-lu dans le cœur la triste expérience?
Ce qu'éprouve Raymon, te le rappelais-tu?
Et tons ces sentiments d'une vague souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
As-tu rêvé cela, George, ou t en souviens-tu?
N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse, Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse. Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?...
Au surplus, la jeune femme n'apportait que très peu d'empressement à se lier avec Alfred de Musset. Au mois de mars, elle écrivait à Sainte-Beuve, son « confesseur » : « A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy. Nous ne nous conviendrons pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt. »
Mais, décidément, Musset qui se sentait du goût pour elle, tenait à resserrer leurs relations naissantes. « Je puis être, lui disait-il, si vous m'en jugez digne, non pas votre ami, — c'est encore trop moral pour moi, — mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, — capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs et d'attraper vos rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n'aurez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller, ce jour-là, chez Madame une telle faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. — Pardonnez-moi de vous le dire en face : je n'ai aucune raison pour vous mentir. »
Voilà qui s'appelle un hameçon bien appâté!...
A la fin de juillet LêHa paraît, George en offre un exemplaire à Musset, avec cette dédicace sur le tome I'^'' : « A Monsieur mon gamin d'Alfred, George », et sur le tome II : « A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand ».
Cette fois Musset n'y tient plus, un beau jour il prend sa plume et il écrit, tout d'une traite :
« Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de
l'i GEORCE SAND
ridicule à vous dire. Je vous l'écris sottement au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade! J'en serai désolé, ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. »
Il nous semble qu'elle devait s'en douter depuis quelque temps déjà!... Toujours est-il que de son côté ses sentiments ont un tant soit peu changé. Elle voit le « dandy » sous un jour plus favorable. Le 25 août, en effet, elle manda à Sainte-Beuve — le confident habituel — : « Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. »
Voilà qui est clair! Elle n'était point inhumaine et, d'ailleurs, Musset arrivait au bon moment.
Le 21 septembre, George écrira de nouveau au critique des Lundis : « Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse... Après tout, voyezvous, il n'y a que cela de bon sur la terre. »
Bientôt il s'installe chez George Sand. La première personne qu'il y rencontre à toute heure, c'est Gustave Planche, le patito ofTiciel. La figure de Planche irrite Musset. Le critique et le poète sont très mal ensemble, depuis certain bal chez Achille Devéria où Musset dansait fort souvent avec M"''^ Champollion et Hermine Dubois. Planche, qui ne dansait pas, dit que, du coin où il était assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. Le propos, répété, arriva aux parents, qui défendirent à leur fille d'accepter les invitations de leur valseur habituel. Musset demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'aux sources du
méchant propos. Planche essaya de nier; mis au pied du mur, il avoua. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie, il lui donna de la canne sur le dos.
Aussi, la première préoccupation d'Alfred de Musset, en arrivant quai Malaquais, fut-elle d'en évincer Planche. D'un commun accord on le jugea commun et sale et on le pria de ne plus revenir. Le malheureux critique s'en fut la mort dans l'âme.
Et la bande joyeuse de continuer ses exploits. Bals à tous fracas, dîners cocasses, farces et mystifications, tout était prétexte à Musset pour faire briller sa verve folle, pour dépenser son esprit et son imagination. Docile, George Sand, sous le charme de cette jeunesse exubérante, le suivait partout où il l'entraînait.
Un soir, on donne pour voisin de table au grave Lerminier, de la Revue des Deux-Mondes, le mime Debureau qui, au dessert, voulut expliquer à l'homme politique les secrets de l'équilibre européen en lançant son assiette en l'air fit en la faisant ensuite tourner sur la pointe d'un couteau. Ahurissement de Lerminier.
Une autre fois, chez George, la place de Musset demeure vide. On regrette son absence. Cependant, le dîner est assez mal servi par une jeune servante très novice, en costume de Cauchoise, avec un jupon court, des bas à côtes, une croix d'or au cou et les bras nus.
Elle commet les pires maladresses, laisse tomber les plats, pose les assiettes à l'envers, et, finalement, verse le contenu d'une carafe sur le crâne de Lerminier, — toujours ce pauvre Lerminier! Alors on s'aperçoit seulement que l'appétissante Cauchoise n'est autre qu'Alfred de Musset qui enlève sa perruque et prend place près des convives au milieu de l'hilarité générale.
L'été passe à Paris au milieu de toutes ces folies. A l'automne, les deux amants, toujours plus épris l'un de l'autre, désertent la capitale pour les rocailles et l'or sombre de la forêt de Fontainebleau. Ils y passent une lune de miel incomparable; Musset toujours d'humeur joyeuse et gamine, tour à tour rimant et dessinant. En
76 GEOR&E SAND
de nombreuses esquisses, il croque sa maîtresse, « le nez légèrement busqué, labouche sensuelle, l'œil impérieux », représente force charges de leurs amis. Puis, il réunit tous ces croquetons dans un album sur la première page duquel il trace ces lignes :
Le public est ^jvié de ne pas se méprendre.
Ceci est l'album de George Sand,
Le réceptacle informe de ses aberrations mentales et autres.
Je, soussigné, Mussaillon I"',
Déclare que mon album n'est pas si cochonné que ça.
Celui qui a inscrit mon nom sur ce stupide albumn'est qu'un vil facétieux. Il est vexant d'être accusé des turpitudes de George Sand.
Mussaillon I«''.
Cependant, avec l'hiver qui s'approchait à grands pas, un projet de voyage germait et mûrissait dans la pensée des deux amants : partir ensemble pour l'Italie! Enthousiasmée, George Sand accueillit avec une joie profonde l'idée de découvrir avec son amant la terre de l'amour et de la beauté.
Alfred n'était pas moins enflammé qu'elle pour ce projet, mais lui à qui sa famille indulgente passait tant de choses se heurta soudain à un refus bizarre, irrité, inexplicable. Sa mère et son frère s'étaient ligués pour le détourner de ce voyage, comme si, par une étrange vision de l'avenir, ils entrevoyaient ce qu'il aurait de funeste pour lui.
Les protestations, les révoltes, les supplications n'y firent rien. La mère surtout demeurait inébranlable.
Alors George Sand usa d'un grand moyen : elle se rendit elle-même auprès de cette mère afin de la convaincre qu'on pouvait lui confier son fils !
Un soir, vers neuf heures, M™e de Musset était seule auprès du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et
demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'une domestique et vit dans la voiture, en effet, une femme seule. C'était Elle! La dame inconnue se nomma et, avec des supplications, des promesses, des larmes, des serments mêmes, arracha à M™^' de Musset son consentement.
Quelques jours après, le 12 décembre exactement, les deux amants partaient.
Ils partaient au milieu de circonstances de mauvais augure : le treizième rang occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui les emmenait; le heurt violent d'une borne par une des roues, en passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau en traversant le faubourg Saint-Germain.
A Lyon, ils abandonnèrent la diligence pour prendre le bateau à vapeur jusqu'à Avignon. Sur le bateau, ils lièrent connaissance avec un gros homme à longue houppelande, à énorme foulard et à grosses bottes fourrées, assez vulgaire d'aspect, mais d'une gaieté folle, d'un entrain étourdissant, amusant et spirituel, et dont les yeux brillaient d'une intense lueur intérieure. Il déclara se nommer Henri Beyle et aller rejoindre son poste de consul à Civita-Vecchia. Alfred le trouva amusant, mais George le jugea commun et fatigant. A Avignon, ledit Beyle manifesta ses sentiments esthétiques et son horreur de l'idolâtrie en apostrophant dans une église un vieux christ en bois peint, énorme et fort laid, auquel il montra le poing avec rage. Ses compagnons furent choqués au plus haut degré par cette sortie et poussèrent un soupir de satisfaction lorsqu'il les quitta, se dirigeant vers les Alpes, tandis qu'eux-mêmes se rendaient à Marseille.
De Marseille à Gênes, à Livourne, à Pise et à Florence, leur voyage ne fut qu'un enchantement.
Dans cette dernière ville, hésitant à se diriger vers le sud de l'Italie ou à remonter vers Venise, ils jouèrent à pile ou face Rome ou la ville des Doges.
Venise face retomba dix fois sur le plancher. Le sort en éta;it jeté...
78 GKOIKiE SAND
Ils arrivèrent à Venise par une nuit de janvier sombre et froide. Le misérable legno qui les secouait depuis le matin sur la route glacée s'arrêta à Mestre.
Ils descendirent, en pleine obscurité, dans une gondole où l'on chargea aussi leurs paquets. Ils étaient tous les deux fortement impressionnés par cette obscurité, parce langage vénitien auquel ils ne comprenaient rien, par la forme oblongue de cette barque silencieuse qui semblait, avec ses coussins noirs, un immense cercueil venu au-devant d'eux dans la nuit profonde et glacée.
Pour se garantir du froid, ils pénétrèrent sous le capet de la gondole, et ils se laissèrent bercer ainsi pendant plus d'une demi-heure, ne sachant s'ils se trouvaient en pleine mer ou s'ils voguaient déjà dans un canal.
Soudain, l'un d'eux ayant tiré un des rideaux de cuir, ils aperçurent la fantasmagorie de Venise!
« Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca, a écrit George Sand, lé temps s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint- Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides... Au mouvement de la gondole qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon les silhouettes de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur et d'une bizarrerie fantastique : la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées, surmontées d'aiguilles légères ; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait, la nuit, pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières des Procuraties; le Campanile; enfin les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta... »
Ils s'installèrent dans un appartement de l'hôtel Danieli,
et, aussitôt, commença pour eux une double vie qu'ils menèrent côte à côte.
George Sand reprit sa tâche littéraire quotidienne et Alfred de Musset retrouva ses habitudes de noctambule.
Au bout de quelques semaines, l'un et l'autre tombèrent malades. George, abattue par les fièvres, dut s'aliter pendant plus de quinze jours. Quant à Alfred, malgré une sorte d'épuisement nerveux qui se manifestait chez lui par des crises terribles et qu'encourageait l'alcool qu'il absorbait régulièrement, il courait les tavernes et les filles.
On a même raconté à ce sujet, qu'un jour, Musset entraîné dans un brelan y aurait perdu la forte somme de
10 000 francs. Grâce à des lettres inédites de George Sand qui lui ont été communiquées, M. Doumic a été assez heureux pour réduire, ces temps derniers, cette légende à ses justes proportions. Ce n'est pas 10 000 francs, mais 360 francs que perdit Alfred. Et, s'il est exact que George Sand sollicite l'aide de Buloz, comme on l'a dit, il est faux que cette dette ait longtemps pesé sur elle. La lettre qu'elle adressait à Buloz ne disait-elle pas, en effet : « Vous lui avez déjà fait des avances bien plus considérables, il s'est acquitté et vous ne craignez pas qu'il vous fasse banqueroute. » C'était donc au nom du poète, malade, qu'elle demandait au directeur de la Rpiyue des Doiix-Moiidr^ de le tirer du mauvais pas où il s'était mis.
11 est vrai qu'elle ajoutait : « Si, par suite de sa maladie, il restait longtemps sans pouvoir travailler, soyez tranquille, mon travail subviendrait à cela. » Mais Musset, une fois rétabli, ayant continué sa collaboration à la Revue de Buloz, on ne voit pas pourquoi il ne se serait pas acquitté lui-même envers son directeur. Ce qui est vrai, par exemple, c'est que quand Musset tomba malade, ils se trouvaient sans argent, ce fut George Sand qui subvint à tous les frais de leur vie commune. Buloz la pressant de lui envoyer de la copie, elle lui répond la très intéressante lettre suivante, que nous empruntons à M. René
Doumic, et qui nous renseigne exactement sur la véritable situation des deux amants, à Venise.
« 4 février.
« Lisi'z quand l'ous serez seul, )non cher Bidoz, vos reproches tombent sur moi dans un triste moment. Si vous avez reçu ma lettre, vous savez déjà que jusqu'ici je ne les ai pas mérites. Enfin, depuis quinze jours, j'étais bien et je travaillais. Alfred travaillait aussi, quoiqu'il fût un peu souffrant et qu'il eût de temps en temps des accès de fièvre. Il y a environ cinq jours nons sommes tombés malades à jjeu p/'é.s ensemfjle. Moi d'une dysenterie qui m'a fait horriblement souffrir etdont jene suis pas rétablie, mais qui m'a laissé au moins la force de le soigner, lui d'une fièvre nerveuse et inflammatoire, qui a fait des progrès i^apides au point qu'aujourd'hui il est très mal et le médecin déclare qu'il ne sait qu'en penser. Il faudra attendre au douzième ou treizième jour pour savoir s'il n'y a point de danger pour sa vie! et que sera ce douzième ou treizième jour? Le dernier peut-être! Je suis au désespoir, accablée de fatigue, souffrant horriblement et attendant quel avenir !
< Gomment voulez-vous que je m'occupe de littérature et de quoi que ce soit au monde dans ce moment-ci. Je sais seulement qu'il nous reste pour fortune soixante francs, que nous allons dépenser énormément en pharmacie, en garde-malade, en médecin et que nous vivons dans une auberge très chère. Nous allions la quitter et habiter une maison particulière. Alfred n'est pas transportable et ne le sera peut-être pas d'un mois, en supposant tout au mieux. Nous serons obligés de payer un terme de loyer inutilement et nous retournerons en France s'il plaît à Dieu. Si mon malheur va jusqu'au bout et qu'Alfred meure, je vous avoue que ce qui arrivera après moi m^est assez indifférent. Si Dieu permet qu'Alfred se rétablisse, je ne vois avec quoi nous payerons les frais de sa maladie et son retour. Les mille francs que vous devez m'envoyern'y suffiront pas et je ne sais comment nous ferons. Ne
George Sand.
D'après le portrait de A. Charpentier.
(Communiqué par M™° Lautli-Sand.)
retardez pas du moins l'envoi de cette somme; quand elle arrivera elle sera plus que nécessaire. Je suis fâchée du désagrément que vous avez d'attendre votre publication, mais voyez si c'est ma faute. Si Alfred avait quelques jours de calme je pourrais bien vite terminer mon travail. Mais il est dans un état d'agitation et de délire épouvantaibles. Je ne puis pas le quitter un instant, j'ai mis neuf heures à vous écrire cette lettre.
« Adieu, mon ami. Plaignez-moi.
«George. »
Quelques jours plus tard, le 13 février 1834, elle dira encore à Buloz : Ily a huit nuits que je ne n\e suis déshabillée; je dors sur un sofa et à toutes les heures il faut que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen, depuis que je suis rassurée sur sa vie, d'écrire quelques pages dans la matinée, aux heures où il repose.
Qu'avait exactement Alfred de Musset? Les uns ont parlé d'une fièvre typhoïde, les autres d'attaques de delirium tremens. George Sand elle-même raconte à Boucoirand dans une lettre, en parlant d'Alfred:
« Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et continuel. La nuit dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, quel spectacle! Il a failli m'étrangler en m'embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine et d'autres encore peut-être... Suis-je assez malheureuse!... Heureusement, j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent... »
Ce jeune médecin, c'est Pietro Pagello.
Il vient de terminer ses études et il exerce sa profession depuis quelques mois seulement.
Un jour, en se promenant sur le quai des Esclavons avec un Génois de ses amis, il voit à un balcon de l'Ai-
VENISK 8.'{
bergo Danieli une ieune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec des cheveux très noirs et deux yeux d'une expression virile. Son accoutrement singulier, ses cheveux enveloppés d'un foulard écarlate en manière de turban, la cravate qu'elle porte au cou attachée sur son col blanc, les paqiiilas qu'elle fume en causant avec un jeune homme blond assis à côté d'elle, tous ces détails font grande impression sur Pagello.
Qui est-elle? D'où vient-elle? Quel est ce couple singulier qui apparaît pour la première fois se profilant sur le ciel de Venise ?
En vain Pagello se pose toutes ces questions, il n'y trouve pas de réponse. Mais le hasard va le servir le lendemain même. Une servante vient le chercher dès le matin et l'introduit dans un appartement de l'hôtel Danieli.
Là il reconnaît avec stupéfaction la jeune femme de la veille, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, le priant de la soulager d'une forte migraine. Il lui tâte le pouls, lui propose une saignée qu'elle accepte; il la pratique, et, à l'instant, elle se sent soulagée. Le jeune homme blond le remercie aussitôt, et, avec beaucoup de courtoisie, le reconduit jusqu'au pied de l'escalier.
Quinze ou vingt jours plus tard, on l'appelle de nouveau. Cette fois, ce n'est plus pour George Sand, c'est pour Alfred de Musset. Il trouva dans Musset un organisme enclin à la phtisie, des mains longues et maigres, une poitrine faiblement développée, une figure tirée et des pommettes rouges. Et il diagnostique une fièvre nerveuse typhoïde compliquée de délire alcoolique.
Avec George Sand ils soignèrent le poète avec un très grand dévouement. George, on l'a vu, ne quittait le lit du malade ni de la journée ni de la nuit, si ce n'était pour se reposer, tout habillée, une heure ou deux, quand la fatigue la terrassait. Et pendant ce temps Pagello veillait.
Un soir, Musset les pria de s'éloigner de son lit, parce qu'il se sentait assez bien et avait envie de dormir. Ils s'assirent à une table près de la cheminée, et George
8't GEORGE SAND
Sand se mit à écrire avec fougue. Au bout d'une heure, elle s'arrêta, puis, se prenant la tête dans les mains, resta longtemps songeuse. Enfin, elle se leva, regarda le docteur fixement et lui donna les feuillets. Il ne comprit pas et demanda à qui remettre cette lettre. George reprit la lettre et écrivit cette suscription : « Au stupide Pagello. » Puis elle s'avança près du lit et demanda : « Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille? »
Ce qu'elle avait écrit, c'était un morceau à double fin, un chapitre de roman où il était beaucoup parlé d'amour. Entre autres choses, elle disait : « Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments... Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes... Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. »
Pagello fut un peu abasourdi de sa bonne fortune.
Répondit-il à ces premières avances?
On a prétendu que Musset aurait cru avoir vu, de son chevet de mourant, celle qui l'avait soigné avec tant d'abnégation tomber, sous ses yeux, dans les bras de Pagello.
Mais ou n'a aucune preuve authentique de ce fait. Il est vrai qu'en 1852, Musset dicta à son frère deux récits des événements de Venise. Il parlait d'une tasse à thé dans laquelle Pagello et George auraient bu l'un après l'autre; d'une lettre qu'elle aurait écrite une nuit au docteur et qu'elle aurait mise dans sa bouche et puis jetée par la fenêtre quand Musset l'avait surprise la plume à la main ; de la menace enfin qu'elle lui aurait faite de demander son internement dans une maison de fous s'il continuait à l'espionner et à lui faire des scènes. Mais il ne faut pas oublier que toutes ces révélations, Alfred de Musset les fit dix-huit ans après sa rupture avec Lélia. Sa mémoire était-elle fidèle et ne prenait-il pas le souvenir d'hallucinations — on sait qu'il était sujet à ces troubles cérébraux— pour la réalité? — Qui le saura jamais! Il est du
moins curieux de rapprocher de ses dires, les lignes suivantes que M. René Doumic a relevées sur une lettre inédite de George Sand adressée à Buloz. — Ces lignes sont du directeur de la Revue des Deux-Mondes, elles confirment assez bien le récit d'Alfred et lui donnent un nouveau poids. Citons-les sans les commenter, c'est le plus sage.
« Enfin, ce matin à son lever, il découvrit dans une pièce voisine une table à thé servie encore, mais avec une seule tasse — « Tu as donc pris le thé hier soir ? — Oui, dit George Sand, j'ai pris le 'thé avec le docteur. — Ah! comment cela se fait-il qu'il n'y a qu'une tasse. — On aura enlevé l'autre. — Non! on n'a rien enlevé; vous avez bu dans la même tasse! — Quand cela serait, vous n'avez plus le droit de vous inquiéter de ces choses- là ! — J'en ai encore le droit, puisque je passe encore pour votre amant. Vous devriez encore au moins me respecter et puisque je pars dans trois jours, attendez ce départ pour vous mettre à l'aise. »
Le soir de cette scène, Alfred de Musset surprend George Sand accroupie sur son lit et écrivant une lettre.
« Que fais-tu là? — Je lis. » Et elle souffla la chandelle. « Si tu lis, pourquoi éteindre la chandelle ? — Elle s'est éteinte d'elle-même, rallume-la. »
Alfred de Musset la ralluma en effet.
« Ah! tu lis, dis-tu, et tu n'as pas de livre. Dis plutôt, infâme pros..., que tu écris à ton amant. »
George Sand eut recours à ses cris ordinaires; elle voulait s'échapper de sa maison. Alfred de Musset le devina : « Tu nourris une pensée horrible; tu veux courir chez ton docteur, me faire passer pour fou, que je veux attenter à tes jours. Tu ne sortiras pas ; je veux te garantir d'une lâcheté. Situ sors, je te plaquerai sur ta tombe une épitaphe à faire pâlir ceux qui la liront », lui dit Alfred avec une terrible énergie.
George Sand trembla, pleura, et se plaignit ensuite de coliques.
« Je ne t'aime plus, disait Alfred à George Sand en la
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raillant; c'est le moment de prendre ton poison ou de te jeter à l'eau. »
Aveu d'Alfred de son secret sur le docteur. Rapprochement. Départ d'Alfred. Lettres de George Sand tendres et enthousiastes.
De ces lettres de George Sand, il en est une qu'il faut reproduire — l'impartialité en la question y oblige. — C'est une lettre qu'elle écrivait à Pagello et que M. Paul Mariéton a publiée. Nous laisserons au lecteur le soin de l'apprécier et d'en tirer telle conclusion qu'il lui plaira ; c'est une pièce capitale pour le procès des deux amants. Voici cette lettre :
« Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois ? Les amants n'ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en repentir. Son cœur n'est pas mauvais et sa fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité qu'elle devrait avoir. — Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui que ce soit ; et quand je vois les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après me semble plus qu'une faiblesse.
« Tu me commandes d'être généreuse, je le serai ; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer ? Il nous détes-
tera pour l'avoir trompé. — Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui était le meilleur. Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait pas vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu, lui et moi, arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter Venise
« Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je cessais de t'aimer. Je vieillis et mon cœur s'épuise, mais je puis devenir de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour conserver mon amour et mon estime il faut se tenir bien près de la perfection... Mon cœur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer ! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement s'emparent de moi... Pourquoi t'ai-je rencontré si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et un cœur usé par les déceptions? — Mais non, mon cœur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est variable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses... »
Le plus curieux, c'est que Musset, après les terribles scènes qu'il fit à George Sand, devint le meilleur ami de Pietro Pagello. Un jour celui-ci envoie ce billet :
« Cher Alfred, nous ne nous sommes pas encore écrit ni l'un ni l'autre, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait être le premier à le faire. Ceci pourtant n'a pas
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éteint cette réciprocité d'affection qui nous liera toujours de liens sublimes pour nous, et incompréhensibles aux autres. »
Décidément, l'aventure devenait de moins en moins banale. Au surplus, il paraît établi que Musset, lorsqu'il se rendit compte de la sincérité de la commune passion de George et de Pagello, fut le premier à pousser sa maîtresse dans les bras du docteur. Ce bon Pagello en était tout ému. Aussi ne cessait-il de témoigner de son « amore per Alfredo ». Musset en pleurait de joie et d'enthousiasme.
Bref, dans cet extraordinaire « coup de folie romantique », il semble bien qu'il y ait eu des extravagances et des torts des deux côtés.
Ceux de Musset, ce furent l'inégalité d'humeur, due à des nerfs malades ; ses rechutes dans l'intempérance qui offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme durant la maladie de son amie — et ses infidélités passagères.
Il y avait peut-être encore une autre cause de dissentiment entre eux — et cette cause — certain passage d'une lettre de George Sand pourrait bien nous la révéler. Le 15 avril 1834, elle écrivait à Alfred :• « Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque- chose de vrai dans ce reproche. Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu trouveras ailleurs. Au moins tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes!... »
George Sand oublie trop peut-être que l'homme qui se souvient de sa maîtresse alors qu'il est dans d'autres bras que les siens ne savirait manquer de lui revenir bientôt!... Mais ceci ne tendrait-il pas à confirmer l'observation de Dumas fils, que nous avons consignée plus haut, à savoir que George Sand était une curieuse et non une j^assionnée de l'amour. Mais elle avait besoin de tendresse — toute sa vie elle fut ainsi — et, d'autre part, son amour de la liberté était intense.
Lorsqu'elle s'était trouvée malade à Venise, Alfred avait tout aussitôt pris de l'humeur, disant que c'était bien ennuyeux, une femme malade. Ce serait de là, d'après une
Alfred de Musset.
(Par David d'Angers.
lettre de Sand à Musset, qu'aurait daté leur brouille. Un soir, il lui a dit à l'hôtel Danieli : « George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais je ne faime pas. » Si elle n'avait été malade, et si elle avait pu le laisser seul et sans un sou dans un pays étranger, elle serait partie le lendemain.
90 CEORGE SANI)
L'incident l'agello hâta la rupture. De quelles scènes leur petit appartement ne fut-il pas le témoin !...
Un jour, leur exaltation fut telle et l'accès si aigu, que l'on soupçonna Sand d'avoir avalé une fiole de laudanum ; Musset la tint renversée et la força de boire le contenu d'un pot à eau.
Lorsque Musset fut à peu près rétabli, un de ses premiers désirs fut de fuir cette ville fatale. Fermant les yeux sur ce qu'il appelait la trahison de sa maîtresse, il lui proposa de l'accompagner.
Le 29 mars, il fit viser son passeport et il écrivit à sa mère :
« Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang, mais qui vous aime encore, v
Cependant George Sand et Pagello, désireux — ô romantisme ! — de lui laisser un petit souvenir, lui achetèrent un portefeuille qu'ils ornèrent de deux dédicaces.
Sur la première page, il y avait : « A son bon camarade, frère et ami, sa maîtresse, George. Venise, 28 mars 1834 ».
Et sur la page 72 était écrit :
« Pietro Pagello recommanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio, a Vicenzo Stefanetti, a Agguinta, ingegneri. »
Ainsi lesté de recommandations, le poète pouvait prendre congé. Il partit, accompagné jusqu'à Mestre par George Sand.
Lorsqu'après le dernier adieu elle revint, seule, en gondole, elle sentit que le courage qui l'avait soutenue jusqu'au bout l'abandonnait, et elle raconta plus tard que, dans une sorte de délire, elle voyait tous les objets à l'envers.
Cette crise nerveuse dura peu de temps. Après les terribles scènes avec Musset, le départ de celui-ci apporta à George Sand et à Pagello une sorte de délivrance. Ellemême i^ecouvra presque tout de suite ce grand calme intérieur qui lui permettait seulement de mener de front ses vastes travaux. Le fait est qu'elle se met aussitôt
à écrire dix et douze heures par jour. Elle envoie le tout à Paris sans même le relire.
« J'en suis arrivée, écrit-elle, à travailler sans être malade treize heures de suite. »
Elle a besoin d'argent. Aussi alimente-t-elle sans arrêt cette insatiable Revue des Deux Moyides qui lui demande sans cesse plus de copie.
Elle écrit en huit jours Leone Leoni, achève André qu'elle avait commencé avant le départ de Musset, élabore lentement Jacques, l'un de ses meilleurs romans, le plus psychologique peut-être, « la dernière et intolérable passion d'une âme passionnée ». Enfin, elle commence à camper les premières pages des Lettres d'un Voyageur.
Pendant ce temps, disci-et et fidèle, tranquille et aimant, Pagello se tient auprès d'elle. Ils goûtent tous les deux la volupté suprême de l'amour partagé, de l'amour calme et triomphant dans leurs cœurs enivrés.
Mais, un jour, voici Pagello qui arrive très troublé; son père a appris son aventure amoureuse et il vient de lui écrire une lettre courroucée. Désolée, George Sand décide d'aller aussitôt avec son amant voir ce père irascible. — C'est son grand moyen, celui qu'elle a déjà employé avec la mère d'Alfred de Musset! — Ils partent tous deux pour Castelfranco et vont trouver le vieillard qui les reçoit d'abord très sèchement, puis se laisse peu à peu gagner à causer littérature, et, au bout de quelque temps, demeure sous le charme de son interlocutrice.
Cependant George Sand continuait d'entretenir une active correspondance avec Musset. Cette correspondance, presque exclusivement sentimentale, est du plus haut intérêt, car elle nous indique quel retentissement avait causé la passion dans ces deux cœurs.
Protestations d'amour de la part de George Sand, souvenirs de tendresse de la part de Musset, détails de la vie matérielle mêlés à la vie du cœur : « Oh! Qui te soignera et qui soignerai -je ? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrâi-je prendre soin désormais?... etc., » regrets réciproques, souvenir ému de Pagello « qui te pleure presque
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autant de moi », c'est la plus extraordinaire, la plus romantique, la plus étonnante des correspondances.
George Sand a fait de courts voyages aux environs de Venise, elle les lui raconte, et ce sont les admirables Lettres d'un voyageur qui commencent. De son côté, Musset la met au courant de ses dernières amours. Il lui raconte qu'il a soupe avec des filles d'Opéra et il ajoute :
« Plus je vais, plus je m'attache à toi, [c'est bien le moment de le dire, en effet! !] je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus ». Il n'oublie pas Pagello non plus. « Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. » C'est la tendresse de Werther pour Albert, à cette différence près que Charlotte n'avait jamais appartenu à Gœthe !
Puis c'est la sollicitude maternelle de la femme qui reparaît :
« Songe à ton corps, ne t'amuse pas trop, ne t'abandonne pas au plaisir » — écrit George.
Quant à elle, elle s'abandonne tout entière à là joie de parcourir les environs de Venise, habillée en homme, pantalon de toile, casquette et blouse bleue, et accompagnée du fidèle Pagello.
Cependant voici que George annonce son retour. Elle s'inquiète, n'ayant pas de nouvelles de son fils Maurice. Et voilà Musset prié d'aller voir l'enfant au collège Henri IV.
Elle en avait assez de Venise mais le manque d'argent l'empêchait toujours de partir. Les semaines passaient sans qu'elle reçût rien de Buloz, malgré ses vives sollicitations, lorsqu'un jour elle rencontre dans la rue un Français qui était venu une fois en visite à Nohant. Il traversait l'Italie, se rendant en Autriche. Ma foi, elle n'hésite pas à lui emprunter l'argent indispensable à son retour. Enfin, au moment de partir, elle passe une dernière fois au bureau de poste. L'envoi de Buloz, arrivé depuis longtemps, mais que l'on avait égaré, était là. — Mieux vaut tard que jamais. — Aussitôt elle expédie à Vienne ce qu'elle avait emprunté et se met en route avec Pagello, car Pagello voulait tàter de Paris.
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94 C.EOHGE SAN!)
Le trajet s'effectue par Milan, le Simplon, Chamonix. Ils excursionnent sur la Mer de glace, ils voient Genève, et ils arrivent à Paris.
En descendant de voiture, George, attendue par le fidèle Boucoiran, gagne son appartement du quai Malaquais, tandis que Pagello, tout dépaysé, va occuper rue des Petits-Augustins, à l'hôtel d'Orléans, une chambrette du troisième étage, à 1 fr. 50.
Quelle joie pour elle de se retrouverau milieu de ses amis, de ses enfants, de ses affections particulières ! Et comme sa grande âme oubliera vite ce passé si proche, les trahisons les rancœurs, les mépris ! Déjà la voilà reprise d'une nouvelle fougue vers Musset. Epouvanté par cette passion qu'il sent se rallumer dans leurs deux cœurs, celui-ci décide de s'enfuir aux Pyrénées, mais, avant de partir, ils échangent toujours une correspondance volumineuse, et, malgré leur volonté, leurs deux âmes tentent toujours de se rejoindre.
« Que ce soient deux âmes qui ont souffert, s'écrie Musset, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine ! 0 ma fiancée !
» Pose-moi doucement la couronne d'épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! »
A ces paroles ardentes et follement romantiques,.George Sand, plus calme, répondait par des conseils de modération et d'oubli, s'abritait derrière la douleur sincère du bon Pagello.
Cependant Musset l'avait suppliée de lui permettre de la revoir une dernière fois.
Touchée par les supplications de sa lettre éperdue, elle y consentit. Ils se revirent quelques heures, que lui ditelle pour l'apaiser? Que suggéra-t-elle, qu'eut-elle la force de suggérer à cette âme inquiète de poète, elle qui devait par sagesse et raison, plaider contre l'élan secret de son
cœur?... On ne sait. Toujours est-il qu'il se décida à s'éloigner.
Il quitta Paris pendant la dernière semaine d'août, passa par Strasbourg et se fixa quelques jours à Baden. Et il continuait sa correspondance passionnée avec celle dont il ne pouvait se détacher et sans laquelle il ne pouvait vivre. Cris d"amour éperdus, d'un amour impossible puisque lui-même l'avait tué, mais sincère à coup sûr et dont les appels bouleversaient la malheureuse qui en était l'objet et l'atteignaient jusqu'au fond de sa retraite.
George Sand, en effet, pendant ce temps, après avoir réglé quelques détails de sa vie matérielle, était repartie en hâte pour Nohant.
Elle y retrouva sa chère Solange ainsi que l'énigmatique M. Dudevant qui la reçut placidement comme si elle fût partie d'hier.
Pagello était demeuré à Paris, dans la morne tristesse que l'on devine. Du jour où il était entré en France, il avait senti qu'il devenait importun. Isolé, sans relations, avec quelques ressources seulement, parlant à peine le français, le malheureux commençait de mener une existence lamentable.
Il prenait ordinairement ses repas dans une pension tenue par un certain Burnharda, son compatriote, hôtelier à Paris depuis trente-trois ans. Mais bien souvent au sortir de la clinique de Velpeau, qu'il fréquentait assidûment, il se rendait au Jardin des Plantes manger un pain et quelques fruits, n'ayant pas de quoi payer son déjeuner.
Il ne trouva de véritable ami qu'en Alfred Tattet, bon vivant, amant de Déjazet avec qui il avait voyagé en Italie, et grand amateur de vin de Chypre. Tous deux s'entretenaient des absents, de George, d'Alfred auquel Pagello envoyait des lettres désespérées, mais qui avait bien trop de ses propres souffrances pour trouver encore la force de compatira celles des autres.
Avec l'autorisation de M. Dudevant, George Sand envoya à Pagello une invitation de venir passer une
dizaine de jours auprès d'eux à Nohant, mais Pagello refusa. Il venait d'opérer une vente de quatre tableaux de Zuconelli pour une somme de 1 500 francs et il avait hâte de regagner l'Italie.
Il repartit effectivement le 23 octobre. Peu de jours auparavant, il avait pris congé de George Sand qui venait de rentrer à Paris :
« Nos adieux furent muets, dit-il, je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était comme perplexe, je ne sais pas si elle souffrait... J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna. »
Cependant George Sand n'était pas revenue seule à Paris. Elle y avait retrouvé Alfred de Musset, toujours plus épris, plus désespéré, plus fou que jamais.
Il était dit que leur amour se prolongerait jusqu'à ses dernières limites. Ils se revirent, ils se reprirent. Du moins elle succomba par pitié encore une fois devant cet enfant malade et désespéré. '
Elle écrit à Sainte-Beuve :
« ... Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez lui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le cœur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses... »
Le fait est qu'entre eux l'amour ne pouvait ni renaître, ni mourir. Le lendemain même de leur rapprochement, les souvenirs du passé se dressèrent devant eux, l'imagination jalouse de Musset se donna libre carrière, il invectiva sa maîtresse de reproches.
« J'en étais bien sûre, écrit George Sand, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. A peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère... Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais... Que nous restera-t-il donc, mon
Dieu! d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni amour, ni amitié !... »
Alfred tombe malade à nouveau. Elle court le soigner, redevenue maternelle comme aux premiers jours. Puis ils se reprennent, se brouillent, se raccommodent, se rebrouillent encore. Leur passion était si forte, si véhémente, si absolue qu'elle mettait des mois et des mois à agonir.
Fac-similé d'une lettre et d'un dessin de George Sand à Buloz (suite de la page 93).
Alfred Tattet, d'un côté, qui exécrait George Sand, poussait Musset à larupture, et Sainte-Beuve, qui jalousait Alfred, tenait le même rôle contre lui auprès de l'auteur à! Indiana.
Mais George ne pouvait, non plus qu'Alfred, se décider à rompre. Après l'avoir fui, c'est elle qui supplie, maintenant. Le 24 décembre, elle écrit dans son journal : «Et si je courais quand l'amour me prend trop fort! si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'à ce qu'il m'ouvre la porte ! si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe ! » — Ne sachant quoi faire pour s'humilier devant son amant, ne sachant quelle nouvelle et suprême preuve d'amour lui donner, un soir, dans un accès de
désespoir, elle coupe ses cheveux magnifiques et les lui envoie.
Les deux amants sont arrivés au paroxysme du mal d'aimer, ils touchent aux ultimes confins de la passion, ils se déchirent en s'étreignant convulsivement. Alfred, dans un accès de délire, pour la dixième fois, menace de se tuer. Enfin, c'est George qui trouve dans sa sagesse, dans son bons sens demeuré calme au milieu de cette fureur romantique, le courage désespéré de s'enfuir. Elle se décide, elle s'évade, elle se réfugie à Nohant.
Cette fois, c'est bien fini, le travail la reprend tout entière, Musset va chercher l'oubli dans ses plaisirs habituels, le vin et les filles, leur vie est désormais orientée dans deux sens différents.
Que restera-t-il de cette immense passion?
Au point de vue littéraire, le vicomte de Lovenjoul a relevé quelques traces curieuses de collaboration de Sand et de Musset :
Les derniers mots de la réplique de Perdican, au deuxième acte de On ne badine pas avec Vamour, sont tirés d'une lettre de George Sand. Musset était rentré de Venise le 10 avril 1834. Peu de temps après, il reçut une lettre de George, écrite le 12 mai, où, après ces mots : « afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière, et dire avec moi » — se trouve la fameuse phrase qui parut textuellement dans la comédie de Musset le le'' juillet dans la Revue des Deux Mondes :
« J'ai souffert longtemps, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
D'autre part, le proverbe de Musset : Faire sans dire a été terminé par George Sand. Il était parti de Venise sans avoir achevé le manuscrit de cette pièce promise à l'éditeur du Dottécaton ou le Livre des Douze. George Sand, respectueuse des engagements pris, écrivit la conclusion de l'œuvre, le manuscrit en fait foi.
Ceci explique que Faire sans dire ne fut jamais réuni aux autres œuvres du poète de son vivant.
Enfin, c'est Musset qui passe pour être l'auteur des vers imprimés dans Lélia et intitulés Inyio ebrioso.
Mais ce qui subsiste surtout, c'est, avec le monceau de lettres admirables dont toutes, hélas! ne sont pas connues, et les vers immortels de Musset qui sont les Nuits, la Lettre à Lamartine et le Souvenir, — ce qui subsiste, c'est le souvenir des sanglots des amants qui troublera pour toujours l'imposante sérénité des nuits vénitiennes.
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Michel (de Bourges) et la séparation de corps
LA vie de George Sand ne serait pas l'étonnante suite d'aventures romanesques et de complications sentimentales qu'elle présente si, après les assauts furieux de sa passion avec Musset, l'auteur d'Indiana était redevenue tout simplement la châtelaine, la délicieuse hôtesse et la « bonne mé » qu'elle sera dans les dernières années de son existence.
En vérité, il serait vain de vouloir juger ces âmes romantiques à l'étiage des nôtres. Emportées d'un enthousiasme que nous ne connaissons plus, grandies par leurs propres malheurs, s'enfiévrant les unes les autres, elles se présentent à nous comme le spectacle magnifique d'âmes en délire aspirant sans cesse à plus d'amour, à plus de passion, à plus de folie.
Libéré définitivement de toutes attaches avec Alfred, le cœur de George bat toujours fort et vigoureux, son imagination ardente cherche sans cesse à « cristalliser » des beautés autour dune figure nouvelle, son être généreux veut connaître d'autres aspirations, d'autres délires, sa destinée l'emporte d'un tourbillon irrésistible vers de nouvelles aventures sentimentales.
Le 17 avril 1835, elle écrit à son demi-frère Hippolyte Chatiron :
« J'ai fait connaissance avec -Michel qui me paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple.
« S'il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le connais-tu? »
Il faut dire que, depuis quelque temps, elle était importunée d'entendre sans cesse répéter autour d'elle :
« Michel l'a dit... C'est ainsi que pense Michel... Michel a prétendu... »
A la fin, elle était fort curieuse de rencontrer à Bourges ce grand avocat local Michel qui faisait tant parler de lui et par son talent et par ses convictions politiques avancées.
Fils d'un républicain mort en 1799 sous les coups de la réaction royaliste, Michel avait été élevé dans les plus ardents sentiments démocratiques. Venu à Bourges (il était originaire d'Aix) exercer sa profession d'avocat, il s'y était taillé un magnifique succès dont la renommée s'était étendue bien au delà du pays berrichon.
D'aspect vieillot et maladif, petit, grêle, chauve et voûté, il paraissait, au premier coup d'œil, avoir une soixantaine d'années, mais quand on regardait plus attentivement sa belle figure pâle, ses dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur admirables, on ne lui donnait pas plus que son âge, c'est-à-dire trentesept ans environ.
George Sand en a tracé ce portrait dans Y Histoire de ma vie, où elle le dépeint sous le nom d'Everard.
« Il semblait, dit-elle, avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminents à la proue de ce puissant navire que ceux des généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération, enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par l'amour familial, l'amitié, le courage physique. Everard était une organisation admirable. Mais Éverard était malade, Everard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et austère, il était usé. »
Michel avait conservé l'aspect un peu fruste de la souche paysanne dont il était issu. Il portait en ville et chez lui une épaisse houppelande et de gros sabots.
« Il avait froid en toute saison, dit George Sand, et
102 ("tEOHGE sand
partout, mais, poli quand même, il ne consentait pas à garder sa casquette ou son chapeau dans les appartements. Il demandait seulement la permission de mettre un mouchoir, et il tirait de sa poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque. »
Le système de rénovation sociale que soutenait Michel (de Bourges) n'était pas très assuré dans son esprit; ses convictions varièrent beaucoup quant à la forme démocratique qu'il entrevoyait. Girondin d'abord, puis montagnard, il s'éprit successivement de Babeuf et du système de Platon, de Montesquieu et d'Aristote. Comme le dit très bien Albert Le Roy dans son livre George Sand et ses aynis :
« C'étaient les soubresauts d'une imagination effervescente, prompte à s'engouer et à se déprendre. Il était agité, trépidant, contradictoire. »
Là, cependant, où il apparaissait incomparable, c'était dans la période oratoire. Michel (de Bourges) fut un des plus merveilleux et des plus complets orateurs de cette époque. George Sand allait pouvoir, du reste, le juger tout à l'aise puisqu'elle assistera à deux au moins de ses triomphes.
Voici quel est le récit exact de leur première rencontre, tel que nous le fait l'auteur de VHisioire de ma vie :
« Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi j'envoyai dire à Éverard (1) par Planet (2) que j'étais là, et il accourut. Il venait de lire Lélia et il était toqué de cet ouvrage. »
L'entretien commencé à sept heures du soir se prolongea tard dans la soirée. George Sand avait senti s'ou-
(1) Michel.
(2) C'est Papet. Elle était d'ailleurs accompagnée de ses amis. Papet, déjà nommé, et Fleury.
MICHEL DE KOURGES 103
vrir spontanément h elle une âme d'élite susceptible de la comprendre, et elle versait dans ce cœur le récit de tous ses déboires, de toutes ses tristesses, de toutes ses agonies. Ainsi que nous le verrons plus loin, la vie était devenue pour ainsi dire intenable avec son mari, et les souvenirs du passé venant l'assaillir en foule ravivaient la douleur du présent.
Cette première conversation ne fut guère qu'un monologue. Mais voici que, s'étant levés pour partir, Michel et elle aperçurent le brillant clair de lune noyant la vieille ville endormie dans cette fraîche nuit de printemps. Il lui proposa une promenade à travers la cité silencieuse, ils partirent lentement, elle écoutait à présent le brillant orateur qui lui dévoilait l'ardeur de ses convictions politiques.
Par les rues étroites aux petits magasins clos, aux vastes portails des vieux hôtels aristocratiques, aux maisons basses, ils allaient dans cette nuit calme et embaumée, se grisant déjà de leurs paroles, emportés l'un l'autre par une soudaine passion allumée au fond de leurs deux cœurs.
La vieille cathédrale, rigide et noire sous le ciel parsemé d'étoiles, les aperçut dans la blême clarté lunaire, qui contournaient son perron moussu aux larges marches usées par le temps, soulevés tous deux par un même souffle d'amour. Les places silencieuses et tristes, les rues rapides et mal pavées, dégringolant vers des faubourgs calmes ornés de pittoresques maisons de bois, les entrevirent passer. Ils s'arrêtèrent un instant sous les ombrages épais de la place Villeneuve, s'assirent une minute sur les vieux bancs de pierre, repartirent vers les Carmes, se retrouvèrent, après avoir repassé devant leur hôtel, en face de la maison de Jacques-Cœur qu'ils ne se lassèrent point d'admirer, toute noire et charmante avec son vieux portail, ses anciennes fenêtres et les deux figures de pierre qui surgissent de sa façade. • Combien de temps errèrent-ils ainsi à travers la ville endormie? Le jour les surprit comme il la reconduisait
pour la neuvième fois à sa demeure!... Minutes inoubliables de commune exaltation où, sans se posséder charnellement, ils s'étaient déjà donnés l'un à l'autre.
Le lendemain, elle quittait Bourges, recevait une lettre enflammée, y répondait, et une correspondance régulière s'établissait entre eux.
Quelques semaines plus tard, ils se retrouvaient à Paris pour le procès d'avril, le procès monstre, comme on l'a appelé, qui se déroula devant la Chambre des pairs, mettant aux prises la Monarchie et la République.
Habillée en homme, George Sand assista à l'audience du 20 mai. Le soir, on se retrouva en petit cénacle discutant les événements du jour et tirant des plans politiques pour le lendemain. Chaque jour, ce fut ainsi.
Un soir, par une autre nuit aussi belle que celle qui avait vu à Bourges leur premier entretien, ils revinrent tous trois, Planet, Michel et elle, discutant de leurs systèmes sociaux.
Sur le pont des Saint-Pères, Michel exposa le sien. Il y avait, ce soir-là, bal à la Cour, on voyait le reflet des lumières sur les arbres du jardin des Tuileries. « On entendait le son des instruments qui passait par bouffées et que couvrait à chaque instant le bruit des voitures sur la place du Carrousel. Je n'écoutais plus, dit-elle, le dialogue entamé, je ne me souciais plus de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête royale. »
Cependant, comme deux heures sonnaient à l'horloge du château, elle prit la parole à son tour et défendit ses idées. Elle plaida pour la République athénienne contre la République Spartiate que défendait Michel. Celui-ci ne se déclara pas convaincu, et il continua de discourir à travers la nuit comme un fou, ses amis l'ayant abandonné, plaidant devant un auditoire imaginaire. Enfin on le rejoignit et on parvint à le calmer. Les trois interlocuteurs rentrèrent chez eux au petit jour, harassés mais satisfaits de leur joute oratoire. Voilà l'homme auquel George Sand éprira :
« Je t'aime parce que, quand je me représente la grandeur, la sagesse, la force et la beauté, c'est ton image qui se présente devant moi... Nul autre homme n'avait exercé sur moi une influence morale ; mon esprit toujours libre et sauvage n'avait accepté aucune direction... Tu es venu et tu m'as enseigné. » Et encore : « C'est toi que
Michel de Bourges.
(D'après une estampe conservée à la Bibliothèque nationale.)
j'aime, depuis le jour où je suis née et à travers tous les fantômes où j'ai cru un instant te trouver et te posséder. »
George Sand ne se doutait point qu'elle allait avoir très prochainement besoin de recourir à l'éloquence de Michel pour la défense de ses intérêts personnels.
Depuis quelque temps, en effet, tout allait de mal en pis à Nohant. M. Dudevant n'était pas seulement un mari sans dignité, qui n'avait cessé d'écrire à sa femme en termes affectueux, même lorsqu'elle cohabitait avec Musset et Pagello, — et n'alla-t-il pas jusqu'à inviter ce dernier à
lOG l'iKdUCK SAND
venir à Nohant ! — c'était, de plus, un déplorable administrateur de sa fortune.
Vers l'automne de 183'i Georye Sand s'aperçut que les affaires de Dudovant étaient très embrouillées. 11 avait dépensé 80 000 francs sur 100 000 qu'il possédait. Il n'avait plus personnellement que 1200 francs de rente, et des dettes. Donne àme, George paya les dettes.
Mais, plus tard, leur état de fortune ne s'améliorant pas, elle commença sérieusement à craindre pour l'avenir de ses enfants. Aussi prit-elle la résolution d'introduire une demande en séparation de corps.
Elle en écrivit le 25 octobre 1835 à sa mère :
« Ma chère maman, je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique. J'ai formé une demande en séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures que, par égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans quelque temps, et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite. »
Cette séparation était vue d'un bon œil par M. Dudevant qui s'ennuyait ferme à la campagne et se vengeait de son spleen en tyrannisant tout le monde.
« Je suis le maître, » répétait-il à tout instant.
D'un commun accord, un contrat de séparation de corps et de biens fut conclu en 1835. Nohant fut attribué à Aurore, l'hôtel de Narbonne à Casimir, Solange serait confiée à sa mère et Maurice, jusqu'à la fin de ses études, passerait un mois de vacances chez sa mère et un mois chez son père. Aurore payerait à son mari 3 800 francs annuellement.
Cette convention devait être exécutée à partir du H novembre 1835. Elle avait reçu l'assentiment des deux parties, l'approbation de Michel (de Bourges) qui avait directement conseillé George Sand en cette occasion.
Malheureusement la mauvaise foi de Casimir l'emporta sur ses sages résolutions. Criblé de dettes, incapable de faire face à ses engagements, M. Dudevant commença par demander une signature à sa femme qui n'osa pas la
MICHEL DE liOUIiOES 107
lui refuser. « Il avait acheté, dit-elle, des terres qu'il ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les choses n'allèrent pas mieux selon lui. Il n'avait pas résolu le problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant : ses dépenses excédaient mes revenus. La cave seule en emportait une grosse part. »
Les luttes domestiques recommencèrent plus âpres que jamais. Casimir ne craignit même pas de se livrer à des sévices envers sa femme.
Voici la scène qui survint le 19 octobre 18.35, telle que Michel (de Bourges) la relata dans sa plaidoirie. Elle n'a pas été niée par la partie adverse :
« Les femmes seules ne sont pas capricieuses ; il y a des hommes qui ont aussi leurs caprices. Voilà que M. Dudevant veut mener la vie de garçon. Il fut question de procéder à l'exécution du traité de février, et de le mettre ainsi en position de satisfaire son nouveau caprice. Il y eut une entrevue entre les époux. Leurs amis communs furent invités. Il y eut un dîner. Après le repas, on prenait le café. L'enfant des deux époux, Maurice, demanda de la crème. « Il n'y en a plus, répondit le père; va à la cuisine; d'ailleurs, sors d'ici. » L'enfant, au lieu de sortir, se réfugia auprès de sa mère; M. Dudevant insista de nouveau pour qu'il sortît, et M'"'' Dudevant dit elle-même à son fils : « Sors, puisque ton père le veut. » Il s'éleva alors une altercation entre les époux, altercation dans laquelle l'épouse montra le plus grand calme et le mari la plus grande violence. 11 alla même jusqu'à dire à sa femme : « Sors, toi aussi. » Il fît mine de la frapper ; il en fut empêché par les personnes qui étaient présentes. Il se retira pour aller prendre son fusil, qu'on parvint à lui retirer des mains. »
Nous ne pouvons résister au plaisir d'intercaler ici une lettre berrichonne bien amusante, dans laquelle George Sand raconte la même scène à son ami Adolphe Duplomb. C'est à M. René Doumic que nous devons la connaissance de cette lettre qui lui fut communiquée par M. Charles Duplomb. George Sand écrit :
lOS GEORGE SAND
« Cher llYOnOGKNE,
« Tu es mal informe'' de ce qui se passe à La Châtre. Dutlieil n'a jamais été brouillé avec le baron de Nohant- Vic. Mais voici la véritable histoire. Le baron s'est pris comme d'une idée de me battre. Dutheil a pas voulu, Flcury et Papet a pas voulu. Alors, v'ià que le baron a été sarcher son fusil pour tuer tout le monde. V'ià que le monde a pas voulu être tué. Alors le baron a dit : « Ça suffit » et il s'est remis à boire. Ça s'est passé comme ça. Personne ne s'est fâché avec lui. Mais moi, comme j'en avait assez et que ça m'ennuye de travailler pour vivre, de laisser mon de quoi dans les mains du diable, d'être chassée de la maison, tous les ans à coups de bonnet, tandis que les drôlesses du bourg couchent dans mes lits et apportent des puces dans mon logis, j'ai dit: j'veux pus d'ça, et j'ai t'été trouver le grand juge à la Châtre et j'y ai dit : Voilà. Dès lors, qu'il m'a dit, dit-il, c'est bon. Et v'ià qu'y m'ont démariée. Et j'en suis pas fâchée. Ils disent que le baron fera son appel. J'en sas rin. J'voirons. S'y n'en fait yun. y perdra l'tout. Et vl'à c'que c'est. »
A la suite de cette scène, le parti de George Sand fut en effet, irrévocable : se séparer de cet homme. Son vieil ami, l'avocat Rollinat, de Châteauroux, lui conseilla une séparation judiciaire. Ils allèrent ensemble à Bourges prendre l'avis de Michel.
A la suite de la condamnation des accusés d'avril, ce dernier avait rédigé une lettre-manifeste à propos de laquelle la Chambre des pairs lui avait infligé un mois de prison. Après avoir été très sérieusement atteint à Paris d'une bronchite aiguë qu'il soigna avec l'aide de George Sand qui fut, à cette occasion, et comme toujours, d'un dévouement maternel, il était revenu à Bourges où il purgeait sa condamnation dans la prison locale alors installée dans le vieux palais du duc Jean,
Ce fut dans cette antique et humide demeure que voulurent pénétrer George et Rollinat. Ils se heurtèrent à une
consigne impitoyable : « Défense de parler aux prisonniers politiques ».
Cependant le palais du duc Jean n'était pas imprenable. Du côté de la rue, où se trouvait l'entrée princi-
George SanJ .
Par David d'Angers.
pale, il s'ornementait d'une porte formidable d'une crasseuse teinte verdâtre, hérissée de serrures, de barres de fer, de clous rongés de rouille et d'un marteau gigantesque. Mais, par derrière, ses murs s'abritent au contrefort d'une éminence sur laquelle on a érigé la Préfecture. Ce fut de ce côté qu'avec la complicité d'un geôlier les
I 10 r.KOUC.K SAN!»
deux complices purent s'introduire. Ils pénétrèrent par une brèche, et suivirent, dans les ténèbres, les galeries et les escaliers fantastiques.
Enfin les voilà dans la cellule de Michel. Rapidement on tient un conseil et l'on décide de mener la procédure en toute hâte, de façon à déconcerter l'adversaire.
Le 30 octobre 1835, George Sand dépose devant le tribunal de La Châtre une plainte contre son mari, avec demande de séparation de corps, pour sévices et injures grave».
Pendant son instance en séparation, elle tient à édifier tout le monde par sa conduite. Elle s'est retirée à La Châtre et c'est de là qu'elle écrit à ^sa bonne amie, la comtesse d'Agoult : « J'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette grande maison isolée, il n'y a pas un domestique qui couche sous mon toit, pas môme un chien. Le silence est si profond, la nuit (vous ne voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain) que, quand j'ouvre ma fenêtre, j'entends distinctement sonner l'horloge de la ville... Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. J'attends l'issue de mon procès.
< Aussi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins de la ville. »
Dudevant, cité à comparaître devant le tribunal, ne se présenta pas. Aussi le i<"' décembre un jugement reconnut-il le bien-fondé des faits allégués par M^^^ Dudevant et lui permit-il d'en administrer la preuve.
George Sand crut triompher, et, dans sa joie, poussant un grand cri d'audace, elle écrivit à Adolphe Guéroult cette brûlante profession de foi féministe :
« L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied quand on a raison... Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de provoquer nos maris en duel ; on a bien raison, ils nous tueraient,
ce qui leur ferait trop de plaisir. Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine bonté de législation envers les esclaves menacées de mort, daignent nous dire : « On vous permet de ne plus aimer monsieur votre maître; et, si la maison est à vous, de le mettre dehors. »
Le 16 février, le tribunal prononçait un jugement par défaut qui autorisait la séparation de corps, et le 26, George Sand pouvait écrire à M^^ d'Agoult :
« Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes ennuis. »
En effet, le 8 avril suivant, M. Dudevant, dûment stylé par sa mère et sa belle-mère, formait opposition et le 10 mai le procès recommençait devant le tribunal de La Châtre.
Dans une rapide et émouvante plaidoirie, Michel (de Bourges) chargea à fond ce mari brutal, ivrogne et débauché, et emporta le maintien de la séparation de corps avec garde des deux enfants par la mère.
Casimir répondit à ce jugement en interjetant appel.
Transportée à la Cour de Bourges, l'affaire semblait prendre une nouvelle tournure : l'opinion dans cette ville — et c'est bien ce qu'escomptait M. Dudevant — était, on ne sait pourquoi, assez hostile à George Sand. L'aristocratie berrichonne se pique volontiers de pudeur effarouchée lorsqu'il ne s'agit pas des siens et elle avait jeté les hauts cris en apprenant les excentricités et ce qu'on appelait les « extravagances sans vergogne » de M™e Dudevant.
D'autre part, la présence à la barre de Michel (de Bourges), comme avocat de cette dernière, compliquait le procès de dessous politiques qui excitaient l'opinion.
Enfin la curiosité était violemment surexcitée par la présence de cette femme dont le talent s'imposait à tous, et dont la notoriété avait pris une telle envergure.
Le jour où elle se montra à Bourges, vêtue comme tout
le monde, ceux des habitants qui ne la rencontrèrent pas demandèrent aux autres s'il était vrai qu'elle avait des pantalons rouges, et des pistolets à sa ceinture.
« Depuis longtemps, écrit un témoin, on n'avait vu une foule aussi considérable assiéger les portes du Palais de Justice pour une affaire civile... L'auteur d'Indiana, de Lélia et de Jacques était assise derrière son avocat, M" Michel (de Bourges). Des Parisiens ne l'auraient peutêtre pas reconnue sous ce costume de son sexe, accoutumés qu'ils sont à voir cette dame, dans les spectacles et autres lieux publics, avec des habits masculins et une redingote de velours noir, sur le collet de laquelle retombent en boucles ondoyantes les plus beaux cheveux blonds [ils étaient brxinx) que l'on puisse voir. Elle est mise avec beaucoup de simplicité : robe blanche, capote blanche, collerette tombant sur un châle à fleurs. » Est-ce bien là une toilette sévère pour procès en séparation de corps? Et le rédacteur judiciaire ajoute : « Cette dame semble n'être venue a l'audience que pour y trouver quelques éloquentes inspirations contre l'irrévocabilité des unions mal assorties. «
La parole fut d'abord donnée à M« Thiot-Varennes, avocat de M. Dudevant.
Voici, en substance, quelle fut sa plaidoirie :
« M. Dudevant aimait sa femme, il s'en croyait aimé, et jusqu'en 1825 rien n'avait troublé le bonheur de cette union. Mais déjà l'humeur inquiète, le caractère aventureux de M™e Dudevant présageaient que cette félicité ne serait pas durable. Elle éprouvait un ennui profond, un dégoût de toutes choses. Elle croyait que le bonheur était là où il n'était pas; elle demandait ce bonheur à tout; elle ne le trouvait nulle part; car son âme ardente et mobile n'avait pu comprendre qu'on ne saurait le goûter hors de l'accomplissement de ses devoirs. Un événement malheureux vint donner carrière aux désirs impétueux de cette imagination exaltée et jeta l'amertume dans le cœur de M. Dudevant. M™« Dudevant fit un voyage à Bordeaux. Entraînée par des penchants qu'elle ne vou-
George S and.
Par Calamatta (1837).
(Appartient à M™* Lauth-Sand).
114 GEOUCIE S.VNU
lut point dominer, elle con(,'ut une passion, elle y céda. M. Dudevant apprit bientôt qu'il était trahi par celle qu'il adorait. Il sut tout et, maîtrisé par son amour et par sa tendresse conjugale, il pardonna tout. M""' Dudevant fut touchée de cet excès de générosité et d'indulgence; elle écrivit à son mari une lettre où elle faisait une confession générale et l'aveu d'une faute qu'elle se reprochait. »
M' Thiot-Varennes allait un peu loin en invoquant l'amour de Casimir pour sa femme. Aussi finit-il son plaidoyer en célébrant les joies de la famille et en incitant George Sand à tout pardonner au nom de ses propres enfants :
« Peut-on les arracher à M. Dudevant pour les livrer à une mère qui a donné au monde le scandale de la vie la plus licencieuse et des préceptes les plus immoraux?... Vos ouvrages, Madame, sont remplis de l'amertume et des regrets qui dévorent votre cœur; ils annoncent un dégoût profond. Les tourments de l'âme vous poursuivent au milieu de votre gloire et empoisonnent vos triomphes. Vous avez demandé le bonheur à tout, vous ne l'avez trouvé nulle part. Eh bien! je veux vous en indiquer la route ; revenez à votre époux, rentrez sous ce toit où vos premières années s'écoulèrent douces et paisibles; redevenez épouse et mère, rentrez dans le sentier du devoir et de la vertu; soumettez-vous aux lois de la nature. Hors de là, tout n'est qu'erreur et déception, et là seulement vous trouverez le bonheur et la paix. »
Michel (de Bourges) prit aussitôt la parole. Son exode fut pompeux :
« Pourquoi cette foule empressée qui nous environne? Pourquoi cette réunion inaccoutumée qui se presse dans cette enceinte? Pourquoi ces femmes parées comme pour un jour de fête? Étes-vous appelés à délibérer sur une mesure d'où dépend le bonheur de l'État? Allez-vous donner votre sanction à l'un de ces édits de clémence qui font la gloire d'un règne? Non. Qu'est-ce donc, messieurs? Une femme veut reconquérir sa liberté outragée, son indépendance foulée aux pieds. Elle vient
ici demander un asile pour sa vieillesse, et pour consolation aux calomnies dont on l'a abreuvée, ses enfants, le fruit de ses entrailles! Cette femme est la gloire de notre époque ; c'est le génie qui vient s'abattre de la hauteur de son vol dans le sanctuaire de la justice et courber son imposante majesté devant l'autorité sacrée des lois!
« Que parle-t-on de contraindre cette femme à revenir au domicile conjugal?
« N'est-ce pas vous qui l'avez forcée à quitter le domicile conjugal en l'abreuvant de dégoûts? Vous n'êtes pas seulement l'auteur des causes de cette absence, vous en êtes l'instigateur et le complice. N'avez-vous pas livré votre femme, jeune et sans expérience, à elle-même? Ne l'avez-vous pas abandonnée? Vous ne pouvez plus dire aux magistrats : « Remettez dans mes mains les rênes du coursier », quand vous-même les avez lâchées. Pour gouverner une femme, il faut une certaine puissance d'intelligence; et qu'êtes-vous, que prétendez-vous être, à côté de celle que vous avez méconnue? Quand une femme est près de succomber, il faut être capable de la relever; quand elle est faible, il faut la soutenir, être capable de lui donner le bon exemple; et quel exemple pouvez-vous lui donner? Pouvez-vous réclamer une femme que vous avez délaissée pendant huit ans? Etaitelle coupable, celle qui épanchait sa belle âme tout entière dans cette lettre que vous-même venez de livrer à la publicité des débats? Ils étaient donc bien faibles ses torts, puisque vous êtes réduit à les chercher dans cette lettre qui la justifie? Depuis, vous avez reçu votre femme, vous lui avez écrit, vous avez vécu intimement avec l'ami honnête et pur qui sut la respecter; vous lui avez serré la main. Pourquoi donc avez-vous délaissé une épouse qui ne méritait aucun reproche? »
Et Michel continua sa plaidoirie en résumant ce qu'avait été la vie de cette femme avec ce mari grossier et débauché. Il fit un tableau saisissant de cet intérieur et termina par un appel éloquent à la sagesse du tribunal.
Après trois quarts d'heure de délibéré, la Cour rentra
116 r.EORfiE SAND
en séance, et le président annonça que, les voix étant partagées, la cause était renvoyée au lundi le août pour être plaidée de nouveau avec adjonction de trois conseillers.
Mais, dans l'intervalle, une solution amiable prévalut. M. Dudevant se désista de son appel en échange d'une rente annuelle de 5 000 francs que lui concédait George Sand.
Les démêlés n'étaient pourtant pas entièrement terminés. George dut encore enlever Solange des mains de Casimir qui l'avait reprise, puis ce furent des contestations d'argent sans fin.
La vie de M. Dudevant se partagea désormais entre l'ivrognerie et la cupidité.
Au règlement de comptes, en 1841, il réclamait toujours « quinze pots de confiture et une poêle en fer de la valeur de 1 fr. 50 ! »
Liszt, Lamennais et Chopin
LES hommes, a écrit George Sand, attirés près de nous par le désir, par l'amour-propre, se proposent de nous rendre faibles; ils nous ont fait une vertu de la résistance, mais cette vertu les rebute loin de les attacher. Ils ne veulent pas admirer une femme, ils veulent la séduire. »
Attirée et séduite, elle l'avait été une fois de plus par Michel (de Bourges). Et, une fois de plus encore, son cœur se trouvait bientôt libre de toute attache.
Elle va alors subir des influences diverses et parfois même contradictoires : influence artistique de la part de Liszt et de Chopin, influence philosophique de la part de Lamennais.
Franz Liszt était né en 1811 d'une famille hongroise, et, tout de suite, il avait obtenu un succès mondial de petit, puis bientôt de grand prodige. Partout accueilli, partout fêté à l'égal des grands, son orgueil avait pourtant été mis à un'e rude épreuve le jour où on lui refusa la main d'une de ses élèves, Mi'« Caroline de Saint-Cricq, en raison de ses origines plébéiennes.
Déçu dans son ambition et dans son amour, porté naturellement aux conceptions humanitaires, saturé d'effluves socialistes, il avait tout ce qu'il faut pour devenir un apôtre. Sa liaison avec la brillante Marie de Flavigny, comtesse d'Agoult, en littérature Daniel Stern, qui, pour partager sa vie, avait abandonné son rang et les séduc-
118 CtEOltdE SAN'I)
lions du monde, contribua à lui donner une situation privilégiée dans la société européenne.
M'"" d'Agoult parlait plusieurs langues. Son esprit très élevé, très mûri, très personnel, avait une culture rare. Curieuse des autres, elle se livrait peu. Kerme, résolue, parfois entière dans ses opinions, nul ne pratiquait plus sincèrement qu'elle la tolérance.
A première vue, elle avait quelque chose de viril, de fort, mêlé à une distinction si parfaite qu'elle semblait n'avoir rien perdu de sa féminité.
De taille haute et de suprême élégance, jamais manières de grande dame ne furent plus accomplies. Lorsqu'elle se disait démocrate, on ne pouvait, nous dit M""* Adam qui l'a fort bien connue, dissimuler un sourire, tant ce mot, dans sa bouche, paraissait une anomalie.
La dignité dominait chez elle, même dans ses rares moments d'expansion, et elle allait parfois jusqu'à la majesté.
On se doute de ce que dut être la passion chez cette femme pour la forcer à quitter ainsi en un seul jour le rang auquel elle avait droit, à être mise en quelque sorte au ban de la société européenne, pour vivre avec celui qu'elle aimait.
L'histoire de cette liaison avait passionné George Sand qui voulait à tout prix connaître M™"^ d'Agoult.
Ce fut Liszt, bien entendu, qui rapprocha les deux femmes.
M™« Sand avait rencontré Liszt en 1834, au moment de son intimité avec Alfred de Musset.
Elle le tint d'abord à distance, pour complaire sans doute à son ombrageux amant. Plus tard, quand l'illustre pianiste eut contracté une liaison rendue publique, tous obstacles disparurent. Au mois de mai 1835, George Sand écrivait à M™" d'Agoult, qui avait suivi Liszt à Genève : « Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis sans folie vous dire que je vous aime, que
VOUS me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vu briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse. Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. » Et la lettre se termine par ces simples mots, exquisement délicats : « Adieu, chère Marie. Ave, Maria, gratta plena! »
Qu'on ne conclue pas, du moins, de ce prélude que George Sand et Liszt vont devenir amants...
Et puis d'ailleurs Liszt ne plut pas à George Sand qui ne lui plut pas davantage. Durant toutes leurs relations, ils restèrent l'un pour l'autre « des épinards sans goût ».
Seulement, aya,nt reconnu entre Liszt et elle de grandes affinités intellectuelles, elle subit avec joie le joug de cet esprit. En outre, il eut, comme nous le verrons dans la suite, une grande influence sur l'auteur de Lêlia en la mettant en rapports avec Lamennais.
Pour l'instant, le musicien est retourné à Genève où il vit auprès de sa belle amie, M^^ d'Agoult.
De Nohant à Genève vont des lettres charmantes. De Genève à Nohant circulent des missives plus hautaines, de ton plus altier, mais d'un dévouement non moins cordial.
Les deux femmes en sont au prélude de la plus charmante des amitiés romanesques.
George Sand s'explique sur son caractère à son amie :
« Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai l'esprit indifférent et le caractère quinteux. »
Et elle ajoute :
« Si nous nous lions davantage, comme je le veux, il faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai toujours désagréablq. Si vous me traitez comme
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un enfant, je deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir honte. Je saurai que vous m'avez accopti'e... 11 faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a répondu de vous comme de lui.
« Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre cœur à un porc-épic. Je suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi. Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz me semblera divin. Si vous marchez dans quelque chose de sale, je trouverai que cela sent bon. »
Puis elle couvre de louanges M^e d'Agoult, s'extasie devant son inconamensurable supériorité, la supplie d'écrire :
« Faites profiter le monde de votre talent : vous le devez. »
On aspire à se rejoindre de part et d'autre.
Malheureusement, le procès en séparation de George Sand ruine tous ses projets. Aussi quel dépit chez l'auteur de Lélial... Le 5 mai 1836, elle écrit à Franz Liszt :
« Je serais depuis longtemps près de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que je me fais, quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne Marie, sous le piano de Votre Excellence? »
Et deux mois plus tard, le 10 juillet, elle emploie
presque les mêmes termes, dans une lettre à M™" d'AgouIt :
« Je rêve mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés, après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de l'ombrage des deux beaux palmiers du désert. »
L'échange de cette correspondance affectueuse commençait à faire du bruit. Le nom de George Sand. à cette époque retentissante de son procès, était trop sur toutes les lèvres pour qu'on ne s'inquiétât pas de ses moindres faits et gestes. On connut bientôt la nouvelle amitié qu'elle contractait, et les mauvaises langues se mirent à jaser. On raconta que Liszt était à Genève, non pas avec Mme d'Agoult, mais avec George Sand.
Les autres se prétendaient mieux informés et ajoutaient tout bas que la vérité était tout autre et que les deux écrivains se partageaient le beau musicien hongrois.
Tous ces ragots faisaient sourire l'auteur d'Indiana et hausser les épaules à Daniel Stern.
Enfin, le 28 août 1836, les ennuis judiciaires de George Sand paraissant un peu apaisés, elle se décida à partir
Frans Liszt.
Par Lehmann.
(Appartient à M. Emile Ollivier.)
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pour lu Suisse, de compafînie avec Maurice et Solange, et sans oublier l'inévitable Ursule, leur bonne.
Aprôs avoir traversé Autun, Chalon, Lyon, Nantua, la petite caravane atteignit (icnève. La dernière étape avait été dure, les voyageurs étaient en route depuis le matin. George Sand avait « une robe bleue et des bottes crottées ».
<( Mesdames, où descendez-vous? demanda le postillon.
— Chez M. Liszt.
— Où loge-t-il, ce monsieur-là?
— J'allais précisément vous adresser la môme question.
— Qu'est-ce qu'il lait? Quel est son état?
— Artiste.
— Vétérinaire?
— Est-ce que tu es malade, animal?
— C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui. »
On arrive à la maison indiquée. Personne. Enfin, on découvre que « l'autre troupe », la troupe de M™^ d'Agoult, composée de Liszt, de Puzzi et du major Pictet, est partie pour Chamonix.
Le temps était merveilleux, on décida daller les rejoindre. Le lendemain, on les retrouva. Les deux caravanes mêlées allaient désormais excursionner de conserve pendant tout ce mois de septembre.
Les deux femmes renouèrent connaissance. Avaientelles vraiment de la sympathie l'une pour l'autre ? Elles avaient surtout de la curiosité à l'égard l'une de l'autre.
C'est ainsi qu'il faut expliquer l'attrait commun de ces deux femmes qui devait bientôt dégénérer en inimitié mutuelle.
A ce moment, on était tout encore aux premiers épanchements. On se donnait des noms. Le clan Franz-Marie- Puzzi fut baptisé Fellows; Franz reçut le sobriquet spécial de crétin; le grand nez de George Sand valut à sa smala le surnom de Piffoëh...
On vagabondait à travers la Savoie et la Suisse, on tentait toutes les excursions, même les plus périlleuses, on se levait à des heures impossibles, on rentrait harassé
mais très heureux. Maurice était déjà très amusant avec ses réflexions cocasses. On se payait la tète de tous les braves Suisses, on affolait les Allemands, on stupéfiait les Savoyards, on rendait fous les étrangers avec lesquels on se trouvait à table d'hôte.
Sur les registres de l'hôtel, lorsque, très gravement, les bons aubergistes tendaient la plume aux nouveaux arrivants, on se livrait aux plaisanteries les plus saugrenues.
Liszt, par exemple, écrivait :
Musicien-philosophe.
Né au Parnasse.
Venant du Doute.
Allant à la Vérité.
Et George Sand écrivait à son tour :
Noms des voyageurs . . . famille Piffoëls.
Domicile la Nature.
Venant de Dieu.
Allant au Ciel.
Lieu de naissance .... Europe.
Qualités flâneurs.
Date de leurs titres . . . toujours.
Délivrés par qui par l'opinion publique.
Ce fut un mois de flâneries et de vagabondages délicieux qui laissa une impression charmante dans l'esprit de tous les Fellows et de tous les Piffoëls.
Cependant, à la fin, il fallut bien se décider à rentrera Paris. George Sand s'installa à l'Hôtel de France, rue Laffitte, et c'est là que vinrent aussi habiter Liszt et Mme d'Agoult.
Les deux femmes étaient alors au plus fort de leur liaison. Elles eurent un salon commun.
Daniel Stern, toujours très mondaine et qui, comme dit Liszt, '( ne se plaisait elle-même que vêtue d'une robe de cinquante louis », attirait toutes les célébrités du moment : Lamennais, Henri Heine, Lamartine, Berryer, Pierre Leroux, Eugène Sue, Mickiewicz, Ballanche, Louis de Ronchaud.
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George Sand qui, dit encore Liszt, « n'était véritablement à son aise que lorsc(u'elle se voyait avec une blouse de toile bleue et des bottes d'homme », était un peu étourdie par ce mouvement mondain. Aussi préféra-t-elle bientôt se retirer à Nohant et y appeler M"'" d'Agoult, celle-ci y passa plusieurs semaines, amenant derrière elle, avec Liszt, Charles Didier, Alexandre Uey, Bocage, etc.. Chopin qui avait été invité ne s'y rendit pas.
Ces semaines de Nohant furent l'époque de l'amitié la plus entière entre George Sand et Daniel Stern. Quelques mois plus tard, le c(i?ur de George Sand allait être ravi une fois de plus par Chopin, et toutes les amitiés allaient s'abolir devant cette grande passion.
Toutefois, avant de nous entretenir de cette nouvelle crise sentimentale, remontons un peu en arrière et voyons quelles furent les relations d'amitié qui unirent George Sand à Lamennais, ainsi que l'influence du moraliste religieux sur le futur auteur de Consuelo.
Dans son excellent ouvrage sur George Sand et ses amis, Albert Leroy écrit :
« Quand George Sand rencontra Lamennais, il n'était plus le prêtre ultramontain dont Rome avait pensé faire un cardinal, ni même le catholique libéral qui fondait le journal l'Avenir avec le comte de Montalembert, les abbés Lacordaire et Gerbet. Il était devenu, par une évolution logique, loyale et douloureuse de la pensée, le démocrate chrétien qui trouvait dans l'Évangile la loi de liberté, d'égalité et de fraternité, recueillie par les philosophes et proclamée par la Révolution. Républicain, son amour du peuple lui dicta cette œuvre de génie, les Paroles d'un Croyant. Excommunié, il continua à dire la messe dans son oratoire. Et le parti clérical ne cessa de l'accabler d'outrages, de le représenter comme un apostat prédestiné à cette chute, pour ce que, dès ses débuts dans le sacerdoce, il avait commis le double méfait de renoncer à la lecture quotidienne du bréviaire et de porter un chapeau de paille. En dépit des calomnies et de la haine des dévots, il reste l'un des plus sublimes
penseurs et le premier prosateur du siècle écoulé. Son style a la concision et la majesté bibliques. »
Ce fut Liszt, nous l'avons dit, qui, en 1835, mit en rapports George Sand et Lamennais.
Franz Liszt, M""® d'Agoult et le major Pictet, discutant philosophie. (Croquis-charge de G. Sand. — Appartient à M. Adolphe Jullien.)
Celui-ci avait alors cinquante-trois ans, mais en paraissait plus de soixante.
« M. Lamennais, dit George Sand, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indice d'ardeur dans la volonté, la
liG GEORGK SANU
bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication. Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvements brusques, ses attitudes gauches, sa gaieté franche, ses obstinations emportées, ses soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres, mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton. Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.
« Il était plein de foi, et il disait sa foi avec netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa déduction vive, ses images rayonnantes, et chaque fois qu'il se reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y était tout entier... Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses rêveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son aspect diabolique. »
Ce fut la communauté des aspirations républicaines qui les rapprocha.
« J'avais, déclare-t-elle dans l'Histoire dé ma vie, comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard, que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon Eglise, pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies, ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux, mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps : « Prenez garde, vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux! »
Cependant, après avoir été catéchisée, l'élève devenait plus audacieuse que le maître dans la doctrine.
« Après m'avoir poussée en avant, dit-elle, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions raison tous
les deux à notre point de vue : moi, dans mon petit nuage, comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire, en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les hommes à la même communion.
« Il est, disait-elle encore, le dernier prêtre, le dernier apôtre du christianisme de nos pères, le dernier réformateur de l'Eglise qui viendra faire entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, cette parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes affaissées de l'Eglise. »
Mais voici Lamennais qui quitte sa solitude de La Chesnaie pour entrer dans la politique militante. Il vient à Paris, il fonde un journal, Le Monde. L'auteur des Paroles d'un Croyant cherche des rédacteurs. George Sand le met en garde. Elle l'invite à se méfier des gens.
« Mais vous, lui dit-il, n'êtes- vous point des nôtres?»
Elle demande à réfléchir.
« Je m'entendrais avec lui aisément sur tout ce qui n'est pas dogme, écrit-elle. Mais, là, ie réclamerais une certaine liberté de conscience, et il ne me l'accorderait pas. »
Elle hésitait donc, lorsqu'une circonstance toute fortuite vint la décider. Ce fut une demande de collaboration qu'elle reçut, la même semaine, du Journal des Débats.
Elle écrivit aussitôt à Jules Janin :
« Je ne vous parle pas des opinions qui sont choses sacrées, même chez une femme, mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire. Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe, emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journanalisme. »
Et elle ajoutait au sujet du journal de Lamennais :
« Je ne travaille pas dans le Monde, je ne suis l'associée de personne. Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je l'aime tant que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre qu'il m'en deman-