‹ Georges SandChapitre 5 sur 7 · OEOIUIE SAND · texte numérisé non relu

OEOIUIE SAND

dera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et me paiera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très pauvre garçon. »

Elle se décida, cependant, à donner à Lamennais un peu de cette copie qu'il lui réclamait avec tant d'insistance.

Elle fit paraître dans le Monde des Lettres à Marcie qui firent un grand bruit, plus de bruit môme que n'escomptait Lamennais, car elles effarouchèrent son public.

L'héroïne, Marcie, est une fille de vingt-cinq ans, sans fortune, et les conseils qui lui sont donnés traitent de la condition de l;i femme et de l'égalité des droits des deux sexes.

On se doute de quelles audaces était capable la plume de George Sand en ces dangereuses matières.

Lamennais fut épouvanté de la hardiesse de ces théories. Le 28 février 1837, George Sand lui réplique :

« Monsieur et excellent ami, vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.

« Je crains d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin? Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une heure le soir pour penser à Marcie, il faut produire et non chercher. »

Et elle « produit » des choses dont s'effraie Lamennais : elle proclame la nécessité du divorce, proteste contre l'indissolubilité du mariage, se tourne vers l'espoir d'un état social meilleur et plus juste, préconisant même des moyens révolutionnaires pour atteindre ce but.

Georf^e Sand.

Par Delacroix.

(Gravure de Tiaayre.)

130 (;Euit(;K SAND

Aux observations du directeur du Monde, elle répond :

« Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien on pèche. »

Les Lrttn's à Mnrcie sont terminées. Elle commence aussitôt, de son infatigable plume, un Poème de Mirza. qui n'est qu'une transposition sur le mode amoureux des Paroles d'tin Croy:int! Cela, commence par une cantilène d'Iiyménéc et se termine par un appel mystique sur la route qui mène au désert de la Thébaide.

Ce fut là le dernier stade de sa collaboration au Monde. Elle cessa bientôt peu à peu de voir Lamennais. Trop de divergences les séparaient pour qu'ils pussent adopter une ligne de conduite similaire. Il eut pourtant une influence sur elle en orientant cet esprit inquiet vers les problèmes moraux et sociaux, ainsi il prépare le terrain pour la rencontre avec Pierre Leroux.

Toutefois, avant d'aborder franchement les questions politiques, George Sand va connaître une autre aventure, entièrement sentimentale celle-là, ce sera sa liaison avec le grand musicien Chopin.

L'illustre compositeur polonais était âgé de vingt-huit ans lorsqu'il entra en relations avec elle.

Il était débarqué à Paris dans les premiers jours d'octobre 1821, venant de Vienne avec un passeport pour Londres et Paris. Son voyage devait durer dix-sept ans.

Il donna son premier concert le 26 février 1832.

Il était sans argent et vivait de quelques leçons.

C'est au retour d'un voyage en Allemagne où il avait manqué de se marier, en 1837, que Chopin fit la rencontre de George Sand, à une soirée chez la comtesse Marliani.

Le comte Wodzinski, dans son livre Les Trois Romans de Chopin, a singulièrement dramatisé l'aventure : « Toute la journée, il crut entendre de ces appels mystérieux qui, jadis, au temps de son adolescence, le faisaient souvent se retourner, au milieu de ses promenades ou de ses rêveries, et qu'il disait être ses esprits avertisseurs... Le soir, arrivé à la porte de l'hôtel Marliani, un tremble-

ment nerveux le secoua; un instant, il eut l'idée de retourner sur ses pas; puis il dépassa le seuil des salons. Le sort en décidait ainsi. » Il ne tarda pas à s'asseoir devant le piano et à improviser. Quand il s'arrêta, il se trouva en face de George Sand qui le félicitait.

Craintif, il commença par avoir peur de cette femme. Il n'était, à ce moment, qu'un pauvre pianiste. Elle était illustre. D'ailleurs il n'aimait pas les bas bleus. Comment peut-il avoir dans ces conditions quelqvie affection pour Daniel Stern, dont Barbey d'Aurevilly disait : « Ce n'est pas un bas bleu, c'est mieux que cela ou pis, c'est un pantalon bleu, le pantalon du blumérisme américain. » — Mais George avait un tel ascendant, une telle volonté de réussite, et la passion qui venait de se déclarer dans son cœur pour le musicien avait été si soudaine, si absolue qu'elle brisa tous les obstacles.

^jme d'Agoult constituait le principal.

C'est qu'elle veillait sur Chopin avec une tendresse de mère inquiète, et de cette tendresse George Sand était jalouse. Elle allait d'ailleurs avoir, pendant dix ans, pour le grand pianiste, des soins de mère et d'amante.

Obligée de partir pour Nohant, elle n'eut de cesse que Chopin, Liszt et Daniel Stern ne vinssent l'y rejoindre.

Le 28 mars 1837, elle écrit à Liszt :

« Dites à Chopin que je le prie de vous accompagner, que je l'adore. » Le 5 avril : « Dites à Chopin que je l'idolâtre. »

Mais Mme d'Agoult paraissait peu disposée à partir et surtout à laisser partir Chopin :

« Il tousse, écrivait-elle. C'est l'homme irrésolu; il n'y a chez lui que la toux de permanente. »

Et George Sand de répliquer :

« Je veux les Fellows, je les veux le plus tôt et le plus longtemps possible. Je les veux à mort. Je veux aussi le Chopin et tous les Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue, si vous le voulez... » — C'est dur pour ce pauvre Eugène Sue!...

Enfin ils se décidèrent à venir.

En quelques semaines, la conquête du cœur de Chopin fut faite par George Sand. Naïf, le musicien n'y mit aucune coquetterie. Il se laissa prendre avec la même bonne grâce, le même abandon qu'il mettait à s'installer au piano.

11 était le charme suprême des soirées de Nohant. Devant lui, tout talent devait s'incliner, car il était vraiment leur maître à tous.

Un soir, par une belle nuit d'été, Liszt et Chopin se succédèrent au piano. Le jeu brillant de Liszt étonna tout d'abord, puis émerveilla, mais lorsque Chopin, après avoir fait éteindre toutes les lumières selon son habitude, se mit à jouer, chacun fut saisi d'un ravissement inelïable, oubliant les mélodies précédemment entendues, ne songeant à comparer à rien le jeu de cet artiste incomparable.

L'amour de (leorge Sand pour Chopin eut toujours quelque chose de maternel. Elle l'appelait son cher enfant, S071 malade orclinnire et même son « cher cadavre ». Lui se laissait dorloter. Dans une lettre qu'elle écrivait au mois de juin 1847, à son ami Grzymala, elle confessait : « Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui... Si une femme sur la terre devait lui inspirer la confiance la plus absolue, c'était moi, et il ne l'a jamais compris; et je sais que bien des gens m'accusent, les uns de l'avoir épuisé par la violence de mes sens, les autres de l'avoir désespéré par mes incartades. Je crois que tu sais ce qu'il en est. Lui, il se plaint à moi que je l'ai tué par la privation, tandis que j'avais la certitude de le tuer si j'agissais autrement (1). »

Ce n'était, plus chez elle la passion romantique qu'elle avait éprouvée pour Musset, mais une sorte de tendresse puissante dont elle entourait son cher musicien de génie.

Ce furent deux entraînements parallèles, celui pour Musset et celui pour Chopin, avec cette différence que, dans la deuxième aventure, George Sand avait dix ans de

(1) Publiée par René Doumic dans la Revue Hebdomadaire.

plus, qu'elle connaissait la vie et qu'elle sut s'arrêter à temps.

Le hasard allait, du reste, identifier quelque peu encore ces deux aventures.

De même que la première fois, elle avait fui à Venise pour y cacher son amour, maintenant elle allait partir...

pour Majorque.

Voici comment ce voyage fut décidé.

Vers la fin de r année 1838, elle fut fort inquiète au sujet de la santé de Maurice et de Solange.

Maurice, on le sait, était au collège Henri IV. Il fut atteint de la variole, sa mère le fit venir près d'elle, à No-

hant. Solange était malade également. La convalescence fut très longue, et, les deux enfants étant fort affaiblis, les médecins conseillèrent d'aller passer l'hiver dans le Midi, aux îles Baléares. On décida donc de partir.

Solange était déjà une grande fille de dix ans qui ne manquait ni d'esprit ni d'imprévu.

Chopin, en 18U1.

Par Winterhalter.

i:!» r.EORC.E SAM)

Un jour, Emmanuel Arago était venu la voir à sa pension. En partant il lui demanda : « Que veux-tu que je t'apporte quand je reviendrai?... »

Elle répond : a Rien, mais tu peux me faire un grand plaisir, si tu m'aimes bien. — Lequel, dis? — Eh! bien, mon garçon, c'est de ne jamais revenir me voir. »

Une autre fois, Georges Sand allait avec sa fille chez Delacroix. Celui-ci considère l'enfant avec attention, et dit :

« Mais elle est jolie, votre fille. Elle serait tout à fait bien, s'il ne lui manquait... »

Et son doigt indiquait l'arcade sourcilière.

« Il faut une ombre là! »

Il saisit un pinceau chargé de brun, et, en deux traits, improvise deux magnifiques sourcils.

« Depuis ce temps, racontait Solange, à soixante-dix ans, par respect pour Delacroix, j'en ai toujours porté. »

Toute la bande partit donc pour l'Espagne.

Chopin rejoignit à Perpignan ses compagnons de route, qui étaient venus à petites journées par la vallée du lîhûne. La traversée fut favorable. Le 14 novembre 1838, George Sand écrivait, de Palma de Mallorca, à M™* Marliani : « J'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique, pour 50 francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de citrons pour 35 francs paran, dans la grande chartreuse de Valdemosa. » — Elle est dans l'enthousiasme : « C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus artiste, de plus chiqué sous le ciel. Et quel ciel, quel pays, nous sommes dans le ravissement. »

Hélas! Ce n'était là que le début du voyage. Les pires mésaventures devaient leur arriver. On en retrouve l'écho, moitié dans la Correspondance, moitié dans le livre intitulé : Un hiver à Majorquo. « Notre voyage, avoue-t-elle, est un fiasco épouvantable. » A Palma, il n'y avait pas d'hôtel. Ils durent se contenter de « deux petites chambres garnies, ou plusieurs dégarnies, dans une espèce de mau-

vais lieu, où les étrangers sont bien heureux d'avoir chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, du poivre et de l'ail à discrétion. »

Dans une lettre, mise récemment au jour par M. Doumic, elle raconte encore, non sans bonne humeur, d'ailleurs : « Quand on arrive, on commence par acheter du terrain, après quoi on fait bùtir, et puis on commande des meubles. Ensuite on obtient du gouvernement la permission de demeurer quelque part, et enfin au bout de cinq ou six ans, on commence à ouvrir sa malle et à changer de chemise, en attendant qu'on ait obtenu de la douane la permission de faire entrer des souliers et des mouchoirs de poche. »

Les paillasses sont pleines de vermine. 11 y a des poux et des scorpions.

Chopin, qui avait emmené son piano, doit payer 700 francs de droit d'entrée pour l'instrument.

Le climat fut excellent pour Solange et Maurice, mais détestable pour Chopin.

Un jour que George Sand, pleine d'exubérance, de santé et d'entrain, s'en alla en excursion pendant que Chopin restait à la maison, durant son absence, il fut pris d'une attaque de nerfs terrible — se soulagea en composant un prélude (?) — et tomba en syncope aux pieds de George rentrant calme et sereine.

Mis à l'index par les habitants parce qu'ils n'allaient pas à la messe, ils pouvaient à peine décider les médecins à les venir voir. Enfin ceux-ci ordonnèrent un départ immédiat au musicien.

On repartit donc tous sur l'unique vapeur de l'île, en compagnie de cent pourceaux! Pendant la traversée, le malade vomissait le sang à pleines cuvettes.

Enfin on débarque à Marseille. Que va devenir Chopin?

Albert Le Roy, dans son livre si curieusement documenté, raconte ainsi : « Il demanda à George Sand de la suivre à Nohant. Elle acquiesça, mais, dans VHistoire de ma vie, revenue à d'autres sentiments, elle fournit des

13(3 geoiu;e s.vnu

explications peu vraisemblables. « La perspective, ditelle, de cette sorte d'alliance de famille avec un ami nouveau me donna à réilcchir. Je fus effrayée de la tAclie que j'allais accepter et que j'avais cru devoir se borner au voyage en Espagne. » A ce prix, elle obéissait, non pas à la passion, mais à une sorte d'adoration maternelle très vive, très vraie, qu'elle déclare d'ailleurs moins profonde en elle que « l'amour des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse être passionné. » Enlni, elle se persuade, ou veut nous persuader, qu'elle accueillit Chopin pour se défendre contre l'éventualité d'autres amours qui auraient risqué de la distraire de ses enfants. Elle y vit, citons le mot, un piu'servatif contre des émotions qu'elle ne voulait plus connaître. Et elle s'écrie, longtemps après, en un élan de phraséologie mystique : « Un devoir de plus dans ma vie, déjà si remplie et si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte d'enthousiasme religieux. » Bref, elle résume ainsi sa vocation sentimentale : « J'avais de la tendresse et le besoin impérieux d'exercer cet instinct-là. 11 me fallait chérir ou mourir. » Elle a beaucoup chéri, et elle est morte plus que septuagénaire.

Pendant huit années, elle remplit avec zèle son office de garde-malade auprès de ce malheureux poitrinaire absorbant et tyrannique.

Incessamment inquiet, ne sachant où demeurer, il se trouvait mal du séjour de Nohant où il s'ennuyait, de celui de Paris où il se fatiguait et où son catholicisme sincère était battu en brèche à chaque instant par l'humanitarisme de Lamennais et celui de Pierre Leroux.

A la fin, il faut bien le dire, il excédait M™" Sand. Il devenait capricieux et aigre. Il avait à tout instant des embarras d'argent dont on parvenait difficilement à le sortir.

Dans les derniers moments de leur liaison, elle s'imaginait qu'il était son mauvais génie, son vampire moral, sa croix, qu'il finirait par la tuer.

Le refroidissement définitif entre eux eut lieu à propos de Lucrezia Floriani, roman dans lequel il se reconnut sous les traits du prince Karol, une sorte de rêveur déséquilibré. Le roman se termine par la victoire de l'amour maternel sur l'amour charnel. N'était-ce pas l'image de leur propre liaison? Or, on assure que Chopin aurait été jaloux de la tendresse de George pour ses enfants. Quoi qu'il en soit, vers 1847, une querelle assez violente éclata, à la suite de laquelle Maurice parla de quitter la maison.

Ce fut Chopin qui partit.

« Il ne supporta pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et prononça que je ne l'aimais plus. Quel blasphème, après ces huit années de dévouement maternel ! Mais le pauvre cœur froissé n'avait pas conscience de son délire. » Et elle écrit à Charles Poney, l'ouvrier-poète : « J'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau et du bien... Que Dieu m'assiste ! je crois en lui et j'espère. »

« Avant la mort de Chopin, en 1849, écrit encore Albert Le Roy, ils se rencontrèrent une seule fois dans un salon ami. George Sand s'approcha avec angoisse, en balbutiant : « Frédéric. » II rencontra son regard suppliant, pâlit, se leva sans répondre et s'éloigna. Quels étaient ses mystérieux griefs ? C'est le mutuel secret que tous deux ont emporté dans la tombe. »

Pierre Leroux

(^ EORGE Sand écrit dans V Histoire de ma vie : T « .T'ai ouï dire à Sainte-Beuve qu'il y avait deux hommes dont rintelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement les problèmes sociaux... Ils se trouvent par la force des choses et par la loi du temps plus avancés que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchements du catholicisme. Ces deux hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des désespérances de L(''lia, il me disait de chercher vers eux la lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savants médecins de l'intelligence. »

Elle hésita longtemps. Enfin la curiosité de connaître Pierre Leroux fut la plus forte, et elle lui fit demander par lettre, pour un meunier de ses amis, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de conversation. Planet tint de bonne grâce le rôle du meunier, et les trois convives se trouvèrent bientôt réunis dans le petit appartement de George Sand.

Pierre Leroux était un timide, mais, comme presque tous les timides, il était aussi très fin. Il devina promptement le piège qui lui était tendu et qu'on désirait surtout le voir et l'entendre. Tout d'abord, il balbutia, puis, emporté par l'exposition de ses propres idées, il se révéla le grand orateur qu'il était à ses heures.

Très émue elle-même, George Sand regardait avec une

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