‹ Georgette (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Séjour à Paris.

La chaise de poste qui renfermait Georgette et le marquis s'arrêta, au point du jour, devant un hôtel inagniGque de la ChausSv^e-d'Antin.

' Laûeurfaitun tapage denferà la porte; en un moment tous les habitans de l'hô-

tel sont sur pied, les voisins mêmes sonl éveillés , et rlonnenl an diable M. le marquis. Les laquais, surpris, ne se sont jamais levés de si bonne heure; Tintondant descend en rol-e de chambre, le portier passe un caleçon ; on ouvre à M. le marquis, la voiture entre. Lafleur , comme confident du maître , est l'objet des Scdnlalions générales. Enfm monsieur descend de la chaise, et donne la mrin \ Geor^ette, qui, iiUimidée a la vue des personnes qui l'entourent, n'ose ni lever les yeux ni faire un pas. Tou> les valets i>*inclin-nt sans laisser paraître le moindre bonnement à Tasp^-^ct de la jeune payjSanne. Les gens de bonnes maisons sont habitués à ces sortes d'avenlures. Sai it- ^nge prend Georgette par la main , la

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conduit dans un apparlemenl snpcrl)e,(ît la laisse se livrer au repos.

Le lendemain, ou, pour mieux dire, le jour même, à son réveil, GeorgeUc, qui n'a pas encore eu le lemj)s de rédccljir depnis quelle a quille la ferme, jelte aulour d'elle des regards surpris : le luxe, réclat qui l'environnent, charment sa \anilé et chassent les souvenirs de la vie des champs. Deux femmes s'avancent vers elle lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elle ne dort plus. «Que me voulez-vousPdemande Georgelte. — Quand madame voudra se lever, nous sommes à ses ordres. ))

^ladame!... ce mot résonne agréablemenl à l'oreille de noire héroïne, et îe Ion de respect avec lequel il a été prononc'

GEORGETTE. jn

h flatle au moins autant. Georireite voudrait bien se lever, mais une chose la relient : ces deux dames qui lui offrent leurs services ont une mise tellement audessus de la sienne que son amour-propre souffre de paraître à leurs yeux dans son costume de la veille; mais elle est bientôt délivrée de cette crainte; une de ses femmes de chambre étale sur son lit plusieurs robes en lui demandant laquelle elle désire mettre pour se lever.

Georgelte examine avec ivresse les parures charmantes, qui surpassent tout ce que son imagination s'était créé de plus beau. Elle choisit enfin, se laisse habiller par ses femmes, et se fait servir avec un plaisir... Il lui semble déjà qu'elle a été marquise toute sa vie.

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Saint-Ange est enclianlo en voyant Georgctte entrer dans le salon où il l'attendait pour drjeûner; son maintien , ses grâces, l'aisance avec laquelle elle porte son nouveau costume , rendent Saint-Ange encore plus amoureux ; il la conduit devant une psyché; Georgette veut baisser les yeux , mais elle ne peut résister au désir de se voir si belle , un coup-d œil est lancc' sur la glace... et l'on est enchantée de ce qu'on n'est plus recon'naissable.

JNos amans déjeûnent, puis le marquis emmène Georgette au bois de Boulogne dans un char élégant qui va si vite que la tête tourne à la nouvelle beauté qu'il entraîne; mais on s'y fait enfin, Georgette fera comme les autres!

Un essaim de jeunes élégans entoure leviskv de Geor<;ette.«Eh! mais!... c'est Sainl-Ange !... — C'est ce cher ami!..*

que diable étais-tu donc devenu? —

Depuis un siècle on te cherche inutilemeM dans le monde.»

Tout en parlant au marquis, ces messieurs lançaient des œillades à Georgetle et chuchotaient entre eux : « Comment donc!... mais elle est fort bien ! délicieuse... charmant sourire... un œil trèsfin!... dents blanches!... le maintien UQ peu raide... mais cela se fera... En vérité, ce Saint- Ange a un bonheur désespérant

pour découvrir des nouveautés elle

me plaît beaucoup... — Moi, je la retiens; Saint-Ange est mon ami , il me la cédera. »

Pendant que Saint-Ange répond à ses chers amis, Georgette minaude déjà fort agréablement avec ces messieurs. La demoiselle avait toujours eu un grand fonds de coquetterie ; c'est un art qui s'apprend au village comme à la ville; il ne faut que trouver le moment d'en faire usage , et telle femme semble simple et modeste, à laquelle il ne manque qu'une occasion de montrer son savoir faire.

On quitte le bois de Boulogne, on re- *'ient à la ville; le soir, Georgeltd va au spectacle, et, par l'éclat de sa parure , attire sur elle tous les regards. Pendant un mois entier ce ne sont que fêtes, bals, promenades , courses à cheval, plaisirs de toule espèce. Georgette a des bijoux, des diamans, des laquais à ses ordres!...

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Dans le torrent de jouissances qui l eutraîne , elle ne peut garder un moment pour réfléchir; quekjuefois, cepeudiint, lorsque par ha.sard elle trouve l'instant de penser, elle se ra[)pelle la ferme où elle fut élevée ; le souvenir de Jean et de Thérèse se retrace confusément à sa mémoire; Charles lui-même n'est pas entièrement oublié ; mais ces idées passa<^ères , semblables à un rêve, n'occupent un moment son esprit que pour faire bientôt place à la réalité.

La possession de Georgette n'avait pas encore diminué l'amour du marquis. Lafleur n'en revenait pas. « Quoi, monsieur, depuis un mois la même maîtresse!...— J'en suis étonné moi-même; mais cette femme-là réunit tant de charmes ! ses

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grâces villageoises, sa gaîlt' piquante, son esprit , enfin je ne sais!... mais je trouve en elle tout ce qui séduit!... et, ma foi, je ne suis pas fâché d'être un peu constant, ne fût-ce que pour la rareté du fait. »

Lafleur n'est pas fort satisfait de voir son maître devenir sage, cela diminuerait ses profits; mais il faut bien se résoudre et attendre les événemens;le hasard en ménageait un à Georgelte.

Après une partie de campagne délicieuse faite avec les chers amis , on s'était rendu à l'Opéra. Le spectacle était commencé, mais tous les regards se portent vers la loge d'où part un bruit infernal; car il est du bon ton, en entrant dans sa loge, de pousser la porte avec violence, de laisser tomber les banquet-

les avec fracas, enfin de faire sensation. Ce tapage donne bien un peu d'humeur à quelques bonnes gens du parterre qui demandent qu'on fasse silence... mais les gens comme il faut en rient: ce n'est pas pour entendre'Ja pièce qu'ils vont au spectacle, et ce n'est que pendant le ballet qu'il est d'usage de se taire, de crainte de perdre le bruit d'une pirouette ou d'un entrechat.

Georgette , en regardant de côté et d'autre pour recueillir les œillades des hommes et les regards envieux des femmes, aperçoit, dans une loge en face de la sienne , une personne qui ne lui semble pas inconnue ; c'est un jeune homme qui, les yeux fixés sur elle, ne cesse pas un moment de la regarder. Georgette

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éprouve une violente agitation , son cœur se serre -, elle rougit, n'ose plus lever les yeux, de crainte de rencontrer ceux de Charles... car c'est bien Charles, elle l'a reconnu , et elle voudrait bien ne pas être à l'Opéra.

Charlesélait à Paris depuis huit jours, il n'avait y'iow apj:ris sur le soit de sa jeune fugitive , et en se rendant au spectacle pour se distraire un moment il ne croyait pas y rencontrer l'objet de SOQ voyage.

Le pauvre garçon n'ose en croire ses yeux ; i! regarde... examine avec attention... Plus de doute! c'est bien

elle !... c'est Georgette !... il l'a retrouvée, mais quelle différence !...

La colère, le dépit, la jalousie agi-

tent ses sens ; Charles, la tèle exaltée , quitte sa place et se fait ouvrir la loge qui touche celle de Georgette ; au lîeut de regarder le spectacle, il s'est tourné du coté de notre héroïne, et, la tèle appuyée sur une de ses mains, il ne vois que l'ingrafe qu'il adore encore, et ne son^e pas à la singularité de sa contenance , qui fait !e sujet de la conversa-tion des oisifs de la salle.

Saint-Ange a remarqué le trouble de Georgette et l'aûectalioû de son voisia à la regarder. Le maïqnis est vif, emporté ; il va demander raison de cette étrange conduite , lorsque Charles, s'ap«prochant davantage de Georgette, lui parle Las à l'oreille. Saint-Ange, outré, perd patience; il s'approche de Charles^ li. 3

et lui demande avec colère de quel droit il parle bas à une daaic qui est avec lui. Charles, enchanté d'avoir fait nnîlre cette querelle, répond avec ironie qu'il connaît celle dame depuis long-lemps, et n'a pas besoin de permission pour lui parler. La fureur de Saint-Ange est à son comble, il s'emporle; Charles cherche à l'irriter davantage... on s'insulte , on se provoque , on se donne rendez-vous pour se battre le lendemain à cinq heures au bois de Boulogne , et , calmés par l'espoir d'une vengeance prochaine , ces messieurs se rcmeltent à leur place , plus tranquilles qu'aupararant.

Pendant la querelle, la situation de Georgelte était pénible, elle ne savait

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quelle contenance garder, car tons les voisins qui avaient entendu raltercation survenue dans sa loge ne cessaient point de la regarder et augmentaient son embarras par les propos qu'ils tenaient entre eux : « Avez-vous entendu la dis- » pute? — Non ; qu'est-ce que c'est?... » — - De quoi s'agit-il ?... — Ce sont » deux jeunes gens qui veulent avoir » chacun cette dame que vous voyez... ^ » c'est une querelle de jaiousie. .. — )) Bath ! vous croyea:... — Messieurs, » vous vous trompez (dit un petit hom- » me à lorgnon ) , c'est tout simplement » parce que ce monsieur pâle s'avan- » çait trop et empêchait cette dame de » voir qu'ils se sont querellés. — Mais » permettez , j'ai bien entendu ce qu'ils » disaient, ainsi je suis sûr... -^ De rij^a

» du tout I car, moi , j'ai fort bien vu , et

» je (lis... — Vous ne savez ce que vous

)> diles; vous oies uq cntoté ! — Inso-

y> lent !... je vous apprendrai à qui vous

a parlez ! >»

Les voisins s ecliauffent , le parlcrre demnnrlo dn silence, les jeunes gens rient, et le spectacle finit nu milieu de ce (apaize , fort désa^rréable pour le bon habitant du Marais, qui ne va à l'Opc'ra aucune fois chaque année, et qui rentre chez lui tros-méconlent de n'avoir entendu que du bruit pour ses trois livres douze sous.

le marquis a donné la mnia à Georgetle pour quitter la salle , on arrive à rhôtel, il la conduit à son appartement,

-et la quitte sans lui avoir adressé une parole.

Le jour paraît à peine, et déjà Saint- Ange a sonné Lafleur. « Monsieur est » éveilié de bon malin!... — Habille-moi » vile, Lafleur, et prépare-toi à me suivre. » — Comment, monsieur va sortir? il ne 3) fait pas encore jour. — Préparc aussi » mes pistolets. — Ab! je vois ce que c'est » maintenant I...

» La perfide!... (dit Saint-Ange en i> s'habillanl). — Quoi, Monsieur, est-ce » que mademoiselle Georgetle est cause n de celle affaire? — Oui, Lafleur; le » jeune homme avec qui je vais me bat- » tre paraît la connaître depuis long- » temps. — Voyez donc •' à qui s^ fier » maintenant !... On se donnera Ja peine

ii»-

» d'aller chercher une innocente au mi- 9 h'eu des champs, et elle ne vaudra pas > mieux qu'une autre!... c'est terrible, » en vérité... mais etes-vous bien sûr?... » — Je ne sais pas trop, au fait, que pen- » ser de cejque j'ai vu hier!... si ce jeune a> homme eût été jadis l'amant de Geor- » gette, je m en serais aperçu!... — Eh! n monsieur est trop connaisseur pour se » tromper!... Tenez!... c'est, je gage, » nn amant évincé, un homme qu'elle » vous aura sacrifié. ..D'ailleurs, que vous 3) a-t-elle dit, monsieur? — Je ne lui ai fait M aucune question. Tu sais bien, Lafleur, 3> que je n'ajoute pas foi aux sermens de» » femmes touchant leur fidélité!... — )i Oui , monsieur ; cela vient de ce que y> vous leur faites toujours de faux sery> mens et ne leur eles jamais fidèle. —

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j) Lafleur, je n'ai qu'une crainte , c'est » que Georgette ne retombe entre les * mains de mon rival si je viens à mouj> rir. Promets-moi, si je suis vaincu, de » ne point perdre Georgette de vue , et » suaiout ne la laisse pas au pouvoir de w l'insolent qui ose me la disputer.— w Soyez tranquille, monsieur; si par » malheur vous succombez, ce qui n'ari) rivera pas , je prends mademoiselle » Georgette sous ma protection, je la « pousse dans le monde , et....i elle ira )> loin, car je lui crois de grandes dispo- » sitions. »

Saint-Ange achève bien vite sa toilette, et sort de l'hôtel, à pied, suivi de Lafleur; (Ils étaient convejj^us avec Charles de n'avoir d'autres témoins que leur domesti--

3î Gl^ORGETTE.

que.) Le marquis arriva au lieu du rendez-vous. Charles y était déjà. Animé par la jalousie et le désir de la vengeance, il attendait avec impatience son adversaire. Derrière lui était le pelit Baptiste; le pauvre garçon ne s'était jamais fiouvé à pareille fête, et il avait grande envie de pleurer en voyant son maître se promener dans le bois avec des pistolets à la main.

Les c^eux champions sont en présence.

Charles engage Saint-Ange à tirer; il Je fait et le manque. Charles tire à son tour, et Saint-Ange tombe frappé d'un coup mortel.

Pendant que Lafleur court à son maître, Charles s'éloigne avec précipitation. <( Suis-moi, Baptiste... suis-moi, dit-il;

» rendons-nous à l'endroit où je t'ai or- » donné de faire venir une chaise de » poste. »

Baptiste suit son maître en pleurant; la vue d'un homme mourant le suffoque; il ne conçoit pas qu'on puisse se tuer ailleurs qua la guerre. Charles, sombre agile, ne prononce pas un mot, il pense à son crime , à Georgetle el à sa mère.

Arrivé à l'entrée d'une avenue où une chaise de poste était préparée, il ordonne à Baptiste de l'attendre près de la voiture^ et continue sa marche, se dirigeant vers les Champs-Elysées.

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