CHAPITRE II
Le Uimanclie ; Dîner; Évasion.
« Geririule! — Monsieur? — C'est jdemain dimanche , mon enfant. — Je le sais bien , monsieur. — Oui , mais ce que tu ne sais pas, c'est que j'ai invité -à dîner, pour demain, M. Boullard et
son épouse , le compère Jérôme , son ami Eustache et mon voisin Toupin.
— Eh ! qu'avez-vous besoin de tout ce
monde-là, bon Dieu ! Croyez-vous
que je n'ai pas as^ez d'ouvrage dans le courant de la semaine ? non , il faut encore que je passe ma journée entière du dimanche à faire une cuisine d'enfer pour des gens qui ne viennent ici que
pour manger! — Allons. Gertrude,
calme-toi; tu sais bien, mon enfant, que j'en agis ainsi par bienséance; il est de ces honnêtetés qu'on se doit réciproquement.— On n'aura rien à vous reprocher à cet égard , car vous êtes d'une politesse!.... Donner à dîner, ça coûte, ça, monsieur; passe encore pour le compère Jérôme, c'est un homme aimable qui sait vivre , il a des
tO GEORGETTE.
attentions ponr moi... (Gertrude se mirait en disant cela). Quant aux Boullard, ce sont des vilains , des ladres.... Avezvous jamais senti l'odeur de leur cuisine ?... Mais madame Boullard a le don de vous plaire avec ses petits yeux ronds
et son gros nez en trompette ! pas
plus de gorge que dessus ma main
Ah! que les hommes sont aveugles!
^=-T*d ne sais ce que ui dis , Gerirud«. — Croyez-vous que je ne vous ai pas va la dernière fois qu'ils ont soupe ici? Madame faisait la bouche en cœur pendant que vous laissiez tomber votre fourchette pour avoir loccasioii de lui pincer le genou. — Gertrude, je vais
me fâcher! — Votre ami Eustache^
c'est un tatillon qui regarde tout, furette partout, se mêle de tout, qui a
toujours quelques mots piquaiis à vous adresser... Mais je lui donnerai son paquet la première fois que cela lui arrivera 1... Pourvotre voisin Toupin,
c'est un ivrogne, il est connu pour tel; il ne vient ici que poiu' boire.... mais il boit!.. .ah! cela fait trembler! »
Gertrude allait sans doute en dire encore plus long et s'étendre sur le portrait de chaque convié, lorsqu'elle fut interrompue par Georgette, qui entra dans la chambre en pleurant et di- .sant que Catherine l'avait battue. (Catherine était la fdle chérie de dame Gertrude.)
« Qu'est-ce donc ? ( demande M. Ru~ demar en sortaitit de Fassoupiiisement danslequel la tirade de Gertrude l'avait
fa CEORGFTTE
plongé ). — Pardine, ca se devine, c est inaiDZjlle Georgelte qui fait tout ce tapage-îà. — Mon oncle, on m'a l)altiio, dit Georgelte en soupirant. — Taisezvous, pécore! celle petite sotte est tou- ^jours à nous étourdir... Allez vous coucher, el qu'on ne voua entende plus! »
G«rtru(le pousse Georgelte hors de la chanjbre; elle la suit jusqu'à la soupei.te quiconliciit U couchelle de notre héroïne. La jeune fille veut répliquer, mais un argument irrésistible la réduit au silence, et on lui annonce qu'elle se passera de souper , puisqu'elle a eu l'audace de se plaindre de Catherine.
Pauvre Georgelte, tu te couchas en pleurant l c'était ta coutume depuis la mort de Jacqueline. Cependant ce gre-
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nier, triste réihiit de Georgelte, était coiifiJi'iit des projets de notre héroïne : elle dormait peu, mais elle réfléchissait; le caractère se forme à l'école du malheur. D'ailleurs , George t te était fort précoce ; elle avait de l'esprit*, de Timagiiiatit)n. Enfin , puisque j'écris ses aventures, vous pensez hicn , lecteur, que c'est parce que je les ai trouvées drôles.
Le résultat des rédexiousde Georgette fut la résolution de fuir une maison dans laquelle elle ne goûtait pas un moment de repos, et de conrir le monde , quiîteà mendier son pain, plutôt que de rester en hutte à la colère de Gertrude, aux tapes de Catherine, et aus injustices de M. le TabellioiT.
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Le fameux dimanche est enfin arrivé; tout est en l'air chez le Tabellion. Gertrudc , qui veut faire briller son talent^ surtout aux yeux du compère Jérôme , Gertrude fait des merveilles ; toutes les casseroles sont sur le feu. Georg^Ue a reçu Tordre de ne pas quitter la broche^ et Ciitherine est chargée de goûter les sauces.
Le compère Jérôme , qui vient toujours de bonne heure, se présente d'un ton mielleux; il salue Gertrude : celle-ci, en lui rendant sa révérence, laisse roulet dans les cendres une fort belle andouille qui devait former un plat de hors-d'œuvre. M. Rudemar se désole ; mais le compère Jérôme tire de dessous isa houpelande une belle dinde aux
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truffes, dont il fait hommage à Gertnule : k cette vue, tous les visages s'épanouissent , M. Rudemar flaire la dinde avec ravissement, Gertrude regarde en souriant le compère Jérôme, et celui-ci, pour achever de lui être agréable, s'empare de la queue de la poêle, qu'il tient avec une grâce toute particulière.
L'heure du duier sonne ; M. et madame Boullard se présentent ; le mari est un gros homme tout rond qui ne comprend que son commerce et ne parle qu'après sa femme; celle-ci est à peu près telle que Gertrude nous l'a dépeinte. Ils sont suivis de l'ami Eustache et du voisin Toupin. Chacun a mis son habit de fête. M. Eustache donne la main à madame Boullard , qui s'arrête
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pour faire imc profonde révérence à M. Jludeniar. Le voisin Toupin, qui marche derrière, se trouve avoir les pieds surla queue de la robe d'indienne à grands raniages. Madame Boiillani, en terminant sa révérence , se sent tirée par quelque chose ; elle |)crd l'é^ quiiibreet tombe dans lesbras du voisin, qui , n'étant pas préparé à la recevoir , cedi- à la violence du choc, ( t se renverse à son tour , écrasant d.ins sa chute un pot de heutre de Bretai^ne qui se trouve malhtureusement sous son centre de gravité. Le compère Jtrome, effrayé, lâche la queue de la poèlc, eî:
M. Coulh,rd irtbuclie sur a lèchefrite, enî> avançant pour r>'eouvrircîescliariï;cs secrets que sa n^o tié laissait , par sa chiite, exposés aux regards dos an>ateurs.
Au milieu du bruit, des cris, du tumulte que ces accivîens ont fait naître , Gerirude seule est restée calme; c'est elle qui rétablit l'ordre, elle s'avance et rabaisse la robe de madame Bouliard ( ce que ces messieurs ne se pressaient pas de faire). Le mari se débarrasse de la lèchefrite; le compère Jérôme abandonne la poêle à Georgetle; le voisin Toupin ôte le beurre qui se trouve à sa culotre, et la gaîlé s'empare des convives ; on ne songe plus qu'à rire et bien dîner. Madame Bouliard même ne par.ut pas fâchée d'un événement qui rend ces messieurs encore plus galans avec elle, ce qui faisait tacitement l'éloge de ce qu'on avait aperçu.
On se met à table ; jamais repas ne
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parut pins succulent : à chaque mets on s'extasie sur le nriérite de clame Gertrufle. Il fallait de pareils éloges pour la remettre de bonne humeur, car la chute de madame Boiillard l'avait beaucoup contrariée !... L'aspect de la dinde aux truffes achève d'animer les esprits; les bons mots, les petits contes vont leur train. Le compère lance des oeillades à GertrUv'le , M. Rudemar laisse tomber sa fourchette lorsqu'il croit que sa gouvernante ne le regarde pas, l'ami Eustache entonne des couplet? gaillards ,1e voisin Ton pin commence à chanceler sur sa chaise , et M. Boni lard se bourre de truffes , parce que sa femme lui a <iit que c'était un manger très-sain. C'est une joie, une ivresse générale!... excepté pour cette pauvre Georgette, chargée
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de servir tout le mon Je, tandis que Catherine clî-ie tranquillement près du feu cle la cuisiue.
Cependant la nuit vient, c'est l'instant du dessert. Gei Irude est forcée d'aller à la cave, parce que le voisin Toupin fait observer que les bouteilles sont vides. Le co:nnèrc Jérôme offre do lui porter sa chandelle ; elle accepte cette proposition. Les autres convives restent à table , et se trouvent bien tôt dans une profonde obsciirité. Le temps s'écoule; Gertrude et le compère sont encore à la cave ; le voisin commence à s'endormir; M. Boullard est concentré dans «on assiette ; M. Rudemar profite de la circonstance pour fairejouer sa fourchette ; mais Tami Euslache, qui trouve le temps
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long, en-agc Georgette à aller voir ce qni se passe à la cave.
Georgelte sVloigne, mais ce n'est pas , pour exécuter Tordre d'Eusfache, c'est ptiur mettre son grand projeta exécii- 'tiou : n^^uva , le moment , tout \n\ semble favorable pour fuir la maison de son oncle. Elle entre à la cuisine, sVmpare d-tm panier, l'emplit de provisions; Catherine veut parier une
paire de soufflets la rend muette et imnYobilc. Georgelte descend avec précaution l'escalier, k porte de la cave est au has : par i.n e^cès de prudence elle la ferme tt en jette la clé dans un puits j ensuite, ouvrant la porte de la rue, elle sort de la maison, etla voilà qui court.... qui court. ..sans réfl chir que personne jne pense à courir après elle.