OUS
Ce M. de Lacaille était un jeunt homme de cinquante-cinq à soixante ans, encore garçon, parce qu'il se trouvait trop étourdi pour se marier et q:ie d'ailleurs son caractère volage s'accordait mal avec les lois de l'hym eu.
M. de Lacaille , qui avait toujours été un petit-maître, voulait encore le parai Ire, quoiqu'il commençât à devenir u peu lourd ; mais quarante mille livres de rentes le faisaient supporter et trouver charmant dans les sociétés où ses ridicules l'auraient rendu fatigant, si leurs excès n'eussent été vraiment comiques. Il était d'une taille au-dessus de la moyenne, mais, en revanche, d*une grosseur qui le désolait; car, malgré soa
corset élastique , ses peaux de lapins pour comprimer son ventre, et ses bretelles qui faisaient mouler sa culotte jusqu'aux aisselles, il ne pouvait parvenir à se faire une taille élancée , et sa manière de s'habiller lui gênait continuellement la respiration.
La nature lui avait donné de fortes couleurs, ce qui ne s'accordait pas avec Je désir qu'il avaitdeparaître intéressant; mais il se frolln-l le visage avec une pommade qui le rendait blême , ce qui formait contraste avec son gros ventre.
Joignez à cela une perruque blonde bouclée à l'enfant y la*mise d'un. Adonis, un front ridé et une voix mignarde , et vous aurez le portrait de monsieur de Lacaille.
74 GEORGETTB.
Depuis qu'il avait passe la quarantaine, Lacaille ne se plaisait que clans la société des jeunes gens; il s'y croyait rajeuni. Au milieu des étourdis de la Chausséed'Antin , il avait fait la connaissance de Saint-Ange , avec lequel , pendant quelques mois, il fut inséparable.
Les jeunes gens se moquaient de Lacaille, qui ne s'en doutait pas, et aurait continué le même train de vie, s'il ne se fût aperçu qu'à force de prêter de l'argent, de monter à cheval et de souper avec les danseuses de théâtre, ses rentes diminuaient considérablement.
Lacaille tenait à ses rentes, il résolut de faire une réforme ; et, sans renoncer au désir d'être un homme à la mode, il quitta la Ghaussée-d'Antin, et choisit le
Marais pour théâtre de ses nouveaux triomphes, qui devaient être moins dispendieux.
Là , il prit simplement une demi-forlune , monta sa maison , mit un suisse à sa porte . et fit peindre en marbre sa porte-cochère. Au bout de quelques semaines de séjour au Marais, on ne parlait depuis la rue Chapon jusqu'à celle de l'Oseille, que du vieux jeune homme de la rue de Vendôme.
On est charmant au Marais avec une tiemi-fortune. Bientôt Lacaille devint le dieu de toutes ies réunions , l'âme de toutes les soirées amusantes : on ne pouvait se passer de lui. Seul il donnait de la gaîté aux petits jeux innocens; il savait trouver un mot propre à fair-
-g GEOnCETTr.
uae charade en action ; il jouait les proverbes à ravir, et, de plus, soufflait dans im flageolet assez bien pour (mxdanser la jeunesse.
Un homme qui possède d'aussi rares talcns est un être précieux dans la société ; aussi , dès qu'il paraissait , lesMeuioiselles souriaient , les mamans lui tendaient la main, les hommes l'entouraient, et attendaient, avec impatience, qu'il ouvrit la bouche, pour recueillir ^ une de ces aimables saillies qui abondent dans la conversation d'un homme qui a quarante mille livres de ventes.
Les choses en étaient là , loriqu'u-.
soir, au spectacle, où Lacaille se rendait quelquefois, afin déjuger, en dernier ressort, la pièce ou les acteurs, uo-
\cc vieux peut-maître aperçut Saint- Ange qui était alors avec Gcorgette. Lacaille s'empresse d'aller parler au marquis ; il entre dans sa loge , et la vue de Gcorgette lui tourne la tête ; tout en t;ausanl avec Saint - Ange, il n'est occupé que de la femme charmante qui est devant lui. Gcorgette rit de la figure et de la tournure de son admirateur; mais Lacaille ne s'aperçoit pas de l'cflet qu'il produit, son cœur est pris, et il sort de la loge aussi amoureux qu'on peut l'être à soixante ans.
Depuis ce moment , plus de plaisirs , de soirées, de petits jeux! Triste et mélancolique , il se renferme dans son hôlel , il se consume en soupirs, et meurt d'amour! Si du moins cette fatale
passion pouvait diminuer son embonpoint et faire disparaître son ventre.... Mais non !... il n*a pas môme cette dernière consolation...
Mais, lin matin, une grande nouvelle parvient de la Chaussée-d'Antin à la rue de Vendôme. Le jeune marquis de Saint-Anîic vient d'être tué en duel.
LacaiHe sort de son apathie , il réfléchit que la femme adorable est peutêtre sans engagement, et il faut à quelque prix que ce soit, qu*il satisfasse son amour.
Lacaille connaît Lafleur, dont la réputation brillante a percé tous les quartiers de la capitale , c'est l'homme qu'il lui faut. Lafleur est un garçon unique dans son genre ; et un séducteur, qui
ne peut plus séduire par lui-même , est fort aise d'avoir un valet de chambre qui invente pour lui; car d'ordinaire les maîtres sont fort peu inventifs , du moins c'est ce que nous voyons par nos comédies, où les valets mènent toute l'intrigue, sans que les amoureux aient même cherché à se rendre utiles, ce qui ferait croire que l'amour rend fot bête , car ce sont toujours ceux qui n'en ont point qui conduisent les autres.
M. de Lacaille fait mettre le cheval à sa voilure , il se rend à Thôtel de Saint- Ange, apprend la demeure de Lafleur, se fait conduire et donne sa carte au portier avec l'instruction dont celui-ci nous a déjà fait part.
8o GIORGETTE.
Midi sonne, Lafleur prend le chemin de la rue de Vendôme. Il sait que la matinée d'un homme de hon genre ne commence p.as avant.
Il arrive, il entre dans la cour de l'hôtel , nn suisse lui harre le passage. « Je demande M. de Lacaiile. — Monsur il être bas visiple. — Qu'est-ce que vous dites ? — Alonsur il être bas visipie , encoro un fois !... ^- One le diable m'eniporte si je comprends ton baragouin !... Je te dis aui^ ie veux entrer. — (/est chistemcnt ce qui faut bas. — J'entrerai , il faut que je parle à M. de Lacaiile. — On basse bas!... — » Eh ! va t'en au diable î... »
Lafleur repousse le suisse et veut pénétrer dans l'intérieur de l'hôlel , mais le concierge court , sa hallebarde en
GEORGETTE. 8î
main , et lui barre le passage ; Lafleur, qui est un garçon vigoureux, fait faire nue pirouette à son antagoniste; celuici , entêté comme les enfans de l'Helvétie , revient sur lo valet et fait mine de vouloir lui passer ?a hallebarde à travers îe corps. Laileur ne perd pas la tele , il aperçoit dans un coin de la cour un balai; il s'en saisit et s'en sert pour parer les coups que Ton veut lui porter. Les deux champions s'escriment avec ardeur, les domestiques accourent au bruit, en ouvre une fenêtre au premier étage... C'est Lacaiile lui-même, à moitié habillé, et qui, du fond de son boudoir, a entendu le bruit des armes.
<( Eh! mon dieuî... Que vois-je!... Un combat à la lance dans ma cour!... Sépa-
Sa GEORCKTTE.
rez-les!... Mais je ne me trompe pas
C'est Lafleiir.!... — Eli! oui, Monsieur, c'est moi-même qui demande à vous parler depuis deux heures, et que cet imbécile veut empt^cher d'entrer... — Ce nigaud de Luderiiche n'en fait jamais d'autres! Je lui avais cependant bien dit que l'on viendrait ce matin... Mais ces suissesallemandsne comprennent rien...
Je veux avoir un suisse français. — Mais Monsur, je sais que vous aime bas qu'on voie vous le malin, quand vous êtes bas lacé... serré... coiffé...— Taisez-vous, Luderiiche , vous êles un butor. Monte, mon cher Lafleur. »
Lafleur jelte un regard fier sur le pauvre concierge confondu de sa mésaven-
lure , et monte d'un pas rapide à l'appartement de monsieur.
Avant d'arriver à M. Lacaille, il faut traverser une longue suite de pièces artistement décorées : dans la première, un beau chien danois est couché sur une ottomane ; dans la seconde, un singe , dont les gentillesses sont admirables, s'amuse à déranger les meubles et les draperies; dans la troisième est un perroquet, animal favori de monsieur, et qui parle presque aussi bien que son maître; dans la quatrième, enGn, on trouve le maître du logis.
M. de Lacaille est dans un aimable désordre: sa toilette n'est qu'ébauchée:
il n a qu'une joue de pâle, le corset est d'un côté; la perruque de l'autre j mais
84 r.EORGETTE.
comme les valets de chambre sont toujours inili('s aux myslères de la toilette, Lacaille fait sur- le -cliamp entrer J.allciir, i! interrompt son rajeunissement, el ordonne qiioa ne trouble point lentrelieri qu'il veut avoir avec le ruse valet.
« Oh! mon cher Ladeur ( sV'crie Lacnille en se jetant dans une bergère\ tu vois un jeune homme au désespoir! — Se ponrrait-il , monsieur? — Oui, mon ami, je suis dans une situation excessivement
pénible j je souffre... je brûle je me
consume... — En vérité, monsieur, vous m'effrayez!... Qui peut vous mettre dans cet état !... vous, jeune, aimable, riche, fait pour plaire... — Je sais tout cela!... — Personne ne doit TOUS résister. ..—Oui,
je suis chéri , fêté , caressé ; dans toutes les sociétés on veut m'avoir , me posséder... les femmes surtout; c'est au point que je ne puis pas y suffire. — Je le crois, monsieur. — Eh bien, mon ami, tout cela glisse sur mon âme !... Un seul objet m'attache à la vie ; et c'est de toi que j'attends mon bonheur. — De moi, monsi< ur? — Oui, Lafleur,de toi seul;écoulemoi : J'ai appris que ce pauvre Saint- Ange est mort... — Hélas! oui, monsieur.
— J'en suis affecté; c'était un charmant garçon. Mais te voilà sans place maintenant? — C'est vrai, monsieur. — - Tu es un valet adroit, rusé, un peu fripon même... —Vous me flattez, monsieur, -—Tu me conviens sous tous les rapports. Je te prends à mon service et te donne confiance entière , cela te
plaît-il? — Assurément , monsieur, et beaucoup!... — Je te réponds qu'outre tes gages, lu ne manqueras pas de profits ; tu sais que Dous autres étourdis, nous ne nous melons pas de divers détails domestiques, et je le donne plein pouvoir dans la maison, Aiiisi voilà qui est terminé: dès ce moment lu es mon confident, le messager ladole do mes bonnes fortunes... et je veux que , dès ce soir, tu sois installé chez moi, mais je t'avoue que je mets un prix à tout cela. — Parlez, monsieur, il n'est rien dont je ne sois capable pour vous prouver moa \ zèle. — Voici l'instant de l'apprendre ma ^ faiblesse, Lafleur, et la cause de ma
sombre mélancolie Je suis amoureux
fou... — Pas possible, monsieur! — Si, moQ ami, et c'est d'une femDie adorable que
j'ai vue avec feu ton maître. — En vérité? — Oui, c'est cette brune piquante, celte beauté enchanteresse... Tu dois savoir qui je veux dire? — Certainement, monsieur 1... et je ne m'étonne plus, elle est assez jolie pour faire tourner les tctes!... — Il n'est donc pas étonnant que j'en raffole! Quel est son nom, Lafleur? — Gcorgette , monsieur. — Georgctte, ce nom est un peu bourgeois... N'importe, nous lui en donnerons un autre. 11 faut, Lafleur, que tu me rendes l'heureux amant de celte femme-là. — Monsieur, je vous la promets. — Quoi!. ..vraiment?... — Oui, monsieur.. .Mais je vous préviens que Tentreprise est difficile... que cela
demande du temps... de l'adresse et
— N'épargne rien , voilà ma bourse , je te laisse maître de tout... — En ce cas, je
88 geougette.
garantis le succès. — Mais où ùonc est- t^ elle? — Je crois , iiioiisieiir, qu'elle n'est plus à Paris; elle :'era rcloiirnée dans une ferme qu'elle habitait jadis, et d'où ^I. Saint-Ange l'avait eidevcc^ il n'y a pas long-temps; Cir c'est une reinnio toute ucuve, monsieur, vous serez le second, c'est presque comme si vous étiez le piemier... — ^Ahl ce n'est pas la même chose; mais j'aime autant être le second. Cependant si elle est dans celle ierine ?... — Eh bien, nion^^iieur. nous renl-jverons dci nouveau! — C'c&t cela!... un enlèvement! c'est délicieux cela lera du
bruit!... Mais crpendant, Lafleiir, j'ai une réputation à cousciver <lans ce quartier;je ne puis ouvertement lecevoir Georgetle chez moitiés habitans du Marais sont un peu ridicules; cela me
priverait de la faculté de la conduire daus le moade... — Eh! mais, nest-cc que cela? louez un hôtel près de vous, meublez-le élégamment; mellez-y des domestiques , un remise, des bijoux, de
l'argent car je vous préviens que la
personne, quoique fille de la nature, aime beaucoup les jouissances du monde!...— Cela n'est pas étonnant, Lafleur, les jouissances sont dans la nature, mais avec moi rien ne lui manquera... — Vous mettrez mademoiselle Georgetle dans Vhôtel , vous lui donnerez un nom distingué , vous la ferez passer pour votre parente , et de cette manière vous pourrez la présenter partout. — - Bravo Lalleur, tu lèves tous les obstacles, je te charge d'exécuter ce charmant projet. »
lu 8
pO GEOn CETTE.
Tout ctant terminé, notre rusé valet quitta son nouveau maître pour aller chercher ses effets et revenir tout de suite s'installer chez M. Lacaiile.
En chemin, Lafleur réfléchit sur l-^ conduite qu'il devait tenir. Il connaissait T.acaille pour un sot facile à mener, et pensa qu'on flattant ses manies, il serait ""bientôt aussi maître que lui. D'ailleurs, Lacaille était riche, la condition ne pouvait être mauvaise. Quant à Georgette, dont il avait promis la possession un peu légèrement, il aimait à penser qu'il remplirait par-là les derniers désirs du marquis. Une fois à Paris, que Georgette n'aime pas Lacaille, cela ne fait rien. Qu'elle le ruine , voilà l'essentiel , surtout si, comme il l'espère, une partie
de l'argent du vieux fou devient le prix des folies que veut lui faire faire son très-humble valet.
rsolre fripon, ayant arrêté sou plan, revient s'installer chez Lacaille, Les domestiques sont déjà prévenus qu'ils doivent regarder Lafleur comme ayant la haute main dans l'hôtel ; aussi tous s'inclinent et s'empressent de lui rendre hommage. Luderliche ouvre les deux battans de la porte-cochère, et , la hallebarde en main , il attend en silence et avec respect que Lafleur prononce sur son sort : celui-ci ne peut s'empêcher de sourire de la mine allongée du concierge, mais ensuite s'approchantde lui, il lui frappe amicalement sur l'épaule , et lui tend la main , que le pauvre suisse
presse avec force, tant il est touché de la conduite noble de son ennemi.
Laflenrse tourne ensuite vers les autres domestiques, et leur donne ses ordres: le n^aître-d'hôtel est chargé.'d'augmenter le menu journalier; Je sommelier de lui donner les doubles clefs de la cave; le cocher de faire repeindre la voiture, enGn chacun reçoit l'ordre de prendre une livrée plus riche, plus élégante, et de faire honneur à son maître en étalant un faste nouveau. Le pauvre Lacaille, qui avait voulu réformer sa dépense en quittant la Ciiausséç-d'Antin , venait de faire une belle équipée en prenant Lafleur à son service; mais Tamour qui mène tous les humains, mène ordinairement fort mal les vieillards qui
GEORGÈTTË. qS
veulent encore se ranger sous sa bannière.
Deux Jours après son installation dans i'hôlel, Lafleur ne pouvant résister aux sollicitations de son maître, partit pour Bondy, accompagné d'un coquin subalterne, capable de lui prêter maîn-forte en cas urgent, et promit de ne revenir u Paris qu'avec Geoigeltc.
Pour n'inspirer aucun soupçon, nos deux fripons prirent des costumes villageois. Lafieur sut bientôt que Georgelte était à la ferme avec Charles , et que le fermier n'existait plus ; mais il n^'en était pas plus avancé. En rôdant autour de la ferme, il aperçut Georgettc se promener dans la campagne mais toujours
avec Charles, ce diable de Charles était
sans cesse là, cela gênait beaucoup : il fut convenu qu'il fallait l'éloigner.
Laflcur charge son compagnon d'aller trouver Baptiste : le costume de paysan devait le servir; il lui fit sa leçon que celui-ci retint si bien , que Baptiste dupe de cette ruse, pressa son maître de se sauver pour éviter les poursuites des gendarmes , et le pauvre Charlei donna dans le piège, comme son peti jockey.
Lafleur, enchanté de ce premier succès, se rapprocha de la ferme, mai Georgette ne sortait plus; il ne l'aperce vait que rarement, et toujours accom pagnée de Thérèse et d'Ursule. Les vil| lageoîs concevaient des soupçons sur 1 et sou compagnon ; la vieille UrsuleJ
GEORGETTE. gS
guettait, Tepiait sans cesse ; le chien de la ferme aboyait après lui: tout semblait annoncer qu'on se doutait de quelque dessein hostile. Lafleur commençait à perdre patience , lorsqu'un matin ^ en se rendant comme de coutume avec son camarade auprès de la ferme, il aperçut Georgette à sa croisée ; l'espoir renaît dans son âme, il accourt, profite de roccasion, et, comme nous l'avons vu, parvient sans peine à mettre Georgette de moitié dans ses projets.
CIIAPITRt: VH.
Laflcur fait des siennes.
La vieille UrsuFe , qui depuis plu sieurs jo«rs était aux aguets pour décoi vrir les projets des deux hommes qi ôdaient autour de la ferme, ouvrit 1
CEORGETTE. 9^-
porte qui donnait sur la campagne, assez, à temps pour apercevoir Lafleur et soa compagnon se sauvant à toutes jambes., et Georgelte fi^fermaat la fenêtre de sa chambre.
« Hum !.... qu'est-ce que tout cela signifie, dit la vieille en elle-même; c'te petite Georgelte veut encore faire des
siennes, je le parierais! mais j'y met-
. trai bon ordre!... il ne sera pas dit que I ce pauvre Cliarl(\s trouvera toujours le» ) oiseaux dénichés à son retour. Ces deux î maraudeurs m'ont tout l'air de s'entendre avec elle. .. Mais il vaut mieux dire i\ not' maîtresse que ce sont des voleux , et que mamzelle Georgette n'est pas en sûreté dans c'te chambre. Si je lui disais que sa protégée veut encore coitriî II. 9
q8 georgette.
les champs, elle ne me croirait pas... et. cependant j'voyons ben que la jeune fille a plus envie de pécher que de faire pénitence!... »
Pendant qu'Ursule se rend près de la fermière, Georgette ouvre avec précipitation le billet deLafleur, et lit ces mots :
« Madame ,
» Vous n'avez que dix-huit ans : vous » êtes charmante ; je ne vous crois pas » d'humeur à passer votre vie au milieu » des poulets, des oies et des canards. Je » suis chargé, de la part de mon maître^ » de vous offrir un hôtel superbe, une » voiture , des domestiques , des diamans » etdes cachemires. Vous avez trop des-
GEORGETTE. gg
y* prit pour rejeter une semblable pro- » position. Vous n'ensevelirez pas au >♦ ^ond dune campagne des appas qui » doivent faire rornement de la ville.
i> Venez : Paris vous appelle, les plaisirs » vous attendent , les jeunes gens vous. » désirent, les, vieux vous adorent, les )) femmes vous craignent: est-il un avenir » plus doux!... L'amour, la volupté, l'in- » constance, la coquetterie embelliront » vos jours ! Dites un mot, et je vous en- » lève en dépit des garçons de ferme et » des chiens de basse-cour. »
Georgette est étonnée de ne pas trouver dans cette lettre le nom de Saint- Ange; cependant c'est Lafleur qui écrit ^ îl parle de son maître, ce maître c est le marquis, tout cela est clair. Mais pour-^
quoi Saint-Aoge n'est-il pas venu luimême?... sans doule Laflcur en fera connaître la raison. D'ailleurs dans l'ctal où elle se trouve, Georgetle ne peut Jjalancerjil faut de toute manière qu'elle quitte la ferme avant de devenir mère , et puisqu'on lui offre un hôtel , elle saura du moins où aller. Mais Charles... mais Thérèse... ah ! c'est bien mal^rti
eJle qu'elle leur fait du chagrin mais
dans l'état où elle est , le parti qu'elle prend est le seul qui puisse la dérober à la honte, aux reproches, au mépris... et elle ne se sent pas la force de supporter tout cela.
C'est ainsi que raisonne Georgetle , semblable à ces gens qui trouvent tou-j jours le moyen de se mettre en pais
GEORGETTE. ÏOl
avec leur conscience, pour n'écouter que leurs passions... ces maudites passions , elles sont bien fortes, bien captieuses, elles entraînent toujours la tète, et souvent le cœur; on les combat, elles reviennent sans cesse à la charge : honneur à celui qui triomple d'elles, heureux celui qui ne les connaît pas!
Georgetle écrit hLafleur cette réponse laconique : « Je consens à vous suivre , » mais tâchez de n'être point reconnu » et d éviter les regards de la vieille » Ursule. »
Georgelte tourne ce billet autour de la pierre qui vient de servir à Lafleur, elle attend le lendemain pour le faire parvenir à son adresse , mais les choses devaient se passer autrement.
lOa GEORGETTE.
Thérèse entre dans la chambre de Georgette , elle est suivie d'Ursule. La fermière vient signiûer à notre"* héroïne qu'il faut qu'elle quitte bien vite cette chambre qui n'est pas sûre, pour venir habiter celle qui est de l'autre côté de la maisun, au fond de la cour.«Pourquoi cela? demande Georgette. — Parce que des coquins veulent s'intro4uire dans la ferme; mais deux de mes garçons vont coucher ici, et de cette manière, nous n'aurons rien à craindre. — Mais ce sont des contes que l'on vous a faits... — Non, ma chère Georgette , Ursule sait... — Ursule ne sait ce qu'elle dit !... — Je ne sais ce que je dis, mamzelle; oh î que si fait... j'en savons plus long que vous ne
croyez!..
L'air d'Ursule, en prononçant ces paro-
GEORGETTE. lo3
les, fait rougir Georgette, elle se tait et n'ose résiter davantage, craignant que la vieille n'ait reconnu Lafleur. Il faut donc se loger dans la chambre qu'on lui a désignée , où il n'y a plus moyen de correspondre avec personne. Georgette s'y rend, le dépit dans le cœur, et plus résolue que jamais à fuir de la ferme. Nous savons que chez les femmes une chose défendue n'en est que plus désirée ; bien différentes en cela des hommes qui ne convoitent jamais la femme , de l^eur voisin!... qui ne touchent jamais au dépôt qu on leur confie!... qui ne subornent jamais l'innocence !... qui ne trompent jamais leurs amis : vraiment nous sommes dans un siècle où les hommes sont bien vertueux !
Le lendemain, an point du jonr, Labeur est sous la fenêtre de Georgelte, et son camarade est charge de veiller aux environs. Le temps se passe... la croisée reste fermée , Laflcur s'impatiente; il se promène, regarde, chante . tousse à plusieurs reprises... rien n'y fait, personiie ne paraît; il perd courage , il vas'é- Joigner... mais on entr'ouvre doucement la fenêtre... c'est Georgelle, il n'y a point de doute. Lafleur accourt sous la i^roisée , il lève la tête... mais au lieu de recevoir le billet qu'il attend en réponse au sien , il est arrosé par le contenu d'un vase que l'on vide sur sa tête , et l'odeur qui se répand lui fait deviner ce dont on s'est servi pour l'arroser. Furieux , il lève les yeux et aperçoit Ursule à la fenêtre, tenant d'une main le vase que je
n'ai pas besoin de nommer, el dont la vue redouble la colère du valet.
« Ah î ah ! monsieur le galant , ce n'est pas çà que vous cherchiez, n'estce pas?... ça vous apprendra à tousser sous ma croisée. — Maudite vieille , tu verras à qui tu as affaire, tu payeras cher le plaisir que tu viens de prendre , je veux^ même sur-le-champ t*en faire repentir. »
LaÛeur ramasse plusieurs pierres et se prépare à les lancer dans la chambre de la vieille , lorsqu'en cherchant des yeux son camarade , il l'aperçoit fuyant dans la campagne, et voit venir à lui trois garçons de ferme armés denormes gourdins. Lafleur ne songe plus à casser les vitres, il faut qu'il évite, par une
prompte fuite , la rencontre des trois villageois, dont les gestes ne lui promettent rien de bon. Cependant un des paysans est sur le point de l'atteindre, le rusé valet ne perd pas la tôte ; il tient encore dans ses mains les pierres qu'il voulait lancer à Ursule, il les jette toutes à la fois à la tête de son adversaire. Le villageois s'arrête, étourdi par cette mitraille qui lui frappe les yeux, le nez et les oreilles. Pendant ce temps Lafleur ^agne du terrain, il est bientôt, ainsi que son compagnon , fort éloigné de la ferme et des villageois,
« Morbleu , dit Lafleur, comme les drôles nous poursuivaient! — Et comme ils y allaient ( répond son camarade en se frottant les épaules )! — 11 me pa-
GEORGETTE. lO-J
raît que tu es aussi heureux que moi et que tu as reçu quelque chose ?. — Oui^ mais ce que vous avei reçu , ne vous a pas fait grand mal, tandis que moi je m'en ressens encore... — Imbécile !,..... Je m'en ressens bien pUis que toi, et pour un homme comme moi , cet affront est le dernier de tous! J'aurais préféré endurer le roulement de ces redoutables gourdins , à la honte de recevoir ce maudit... — Chacun son goût^ moi j'aimerais mieux cela que des coups de bâton! — ïu n'as pas de cœur!
mais ils se repentiront de ce trait !... ~ Comment , vous voulez encore que nous nous frottions à ses maudits paysans?
— Plus il y a d'obstacles, plus il y a de gloire !... et mon génie n'est pas fâché de trouver à s'exercer.
Georgelte , toujours occupée de son projet de fuite , tremblait que Lafleur, rebuté par les obstacles , ne renonçât à son entreprise. On ne lui parla pas de l'aventure du matin ; mais il lui sembla entendre les villageois rire et chuchoter entre eux, et l'air triomphant d'Ursule le convainquit qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire.
Voulant sortir de cet état pénible, Georgctte saisit, dans la journée, le moment où elle croît tout le monde occupé, pour sortir doucement de sa chambre. Elle tient dans sa main un nouveau billet qu elle a écrit à Lafleur et dans lequel elle lui apprend son changement de chambre.
Georgette traverse légèrement la cour
et sort comme pour aller se promener dans la campagne. Déjà elle a franchi le seuil de la porte et se félicite de s'être échappée sans qu'Ursule l'ait vue , lorsqu'en tournant la tête elle aperçoit la vieille servante qui marche derrière elle.
« Que voulez-vous, Ursule ? — Vous suivre, niamzelle, parce que maintenant les promenades ne sont pas sûres.
— Cela est inutile, Je ne crains rien. -^C'esl égal, mamzelle, j'craignonspour vous. »
Il n'y a pas moyen de se débarrasser de la vieille surveillante. Georgette voit qu'elle est gardée à vue, et, de colère, elle se met à courir dans la campagne, ^i bien qu'Ursule peut à peine la suivre ;
flO GEORGETTE.
c*est ce que notre héroïne voulait; au détour d'un sentier, elle aperçoit Lafleur, Ursule est éloignée, mais pas assez pour ne point voir, aussitôt Georgette fait une boule de son billet, elle le jelle du côté de Lafleur et revient bien vite sur ses pas , en disant qu'elle veut rentrer à la ferme. La vieille, essoullléc par la promenade, ne demande pas mieux; mais Lafleur a ramassé le billet, il voit que Oeorgelte n'était pas du complot formé contre lui par les paysans , et il se promet de l'enlever de la ferme dans la nuit.
L'audacieux valet retourne vers son camarade, lui enjoint de tenir une chaise de poste prête à partir et de la conduire près de la ferme , puis , sans vouloir
GEORGETTE. I j r
d'autre aide que Jui-nième, il attend avec iuipatience Ja nuit, pour mettre sa vengeance à éxecution.