‹ Georgette (volume 2)Chapitre 4 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Diligence.

La diligence était pleine ; ceux qui rocciipaient formaient un ensemble tellement grotesque que, pour nous en faire une juste idée, il faut examiner et détailler chaque personnage.

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Dans la première place du fond est une vieille (soi-disant comtesse ) qu une soixantaine d'années n'empêchent pas de mettre du rouge et des mouches ; à ses cotés repose son fidèle Azor , qu'elle regarde à chaque instant avec une tendresse toute particulière ; sur ses genoux elle tient une cage renfermant un gros perroqiiet qui parlage avec Azor les bonnes grâces dte'a maîtresse. La vieille tient, oulre cela^ un gros livre qu'elle lit avec attention , n'interrompant sa lecture qne pour donner des gimblettes à son chien et du biscuit à son perroquet.

Près de la vieiile est un sous-ofiîcier dont la mine franche et l'humeur joviale inspirent la gaîté; près de lui «ne nour-

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ricc jeune, l'raîclie , gentille, iLnt sur ses bras un petit poiipard, liont elle apaise les cris eu lui faisant sucer un ^eiu blanc comme la neige , que , jiar parcntlièse, le militaire lorgne avec complaisance toutes les fois que l'occa- .sion s'en présente, au grand scandale de la vieille coquette, qui soupirait, se retournait, se remuait inutilement...

Ljlen'.-^^piit plus rien (jui méritât d'élre lorgné.

En face la i.oTrrice est assis un homme d'un certain âge , à la figure rubiconde, au teint fleuri; son ventre, qui dépasse ses genoux, lui lai-se à çeine la faculté de voir à trois pieils de distance; maigre cela, notre homme, de crainte d'éprouver une faiblesse , mange

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une brioche h chaque quart d'heure, en ayant soin de l'arroser avec un demiverre de rhum, dont il tient une bouteille entre ses jambes.

A la droite du gros monsieur était un individu en liabit de soie , veste et culotte pareille, ayant sur la tète un chapeau à trois cornes qui lui cachait presque les yeux, et à son coté une grande épée semblable à celle de nos

crispins de comédie. La maigreur de ce burlesque personnage formait un contraste piquant avec la rotondité de son voisin.

Enfin la dernière place était occupée parGeorgette , qui, sVrnbarrassant fort peu de ses compagnons, dormait peu-

dant une grande partie de la journée. Quant à Jean , il était dans le cabriolet près du conducteur.

Les premières lieues se firent assez silencieusement, suivant l'ordinaire :

la vieille lisait, le militaire fumait sa pipe, la nourrice donnait à téter à son poupon , le gros monsieur prenait du rhum et secouait son ventre , son voisin ne cessait de toucher et de regarder sa vieille rouillurde, et Georgette dormait.

Le silence fut rompu par une altercation qui survint entre la vieille et le chevalier, dont l'épée se trouvait entre les jambes de la dame : « En vérité , Monsieur , vous devriez bien faire atten-

tion , voilà deux heures que vous ne cessez de remuer cette grande ballebarde!.... elle me gène considérablement!.... — Sandis, madame, elle en a gêné bien d'autres , je vous réponds ! » (On voit à Taccont quel était uotrc personnage.) — a (Vtsî toujours fort désagréable, et je ne vois pas la nécessité de porter une arme semblable dans une diligence. — Vous ne la voyez pas? Capédébious !.... apprenez que dépuis trente ans que je suis au monde, cette épce né m'a jamais quitté; mon fi;randpère la plaça lui-même sur mon berceau^ il la tenait dé son aïeul , qui s'en servit si glorieusement contre les Maures que lé roi des Lombards, qui combattait alors contre les Abencérages, lui offrit dé lé faire connétable dé son artillerie; dépuis

ce temps, nous n'avons j)as liérogé . et à y^gc (le cln(j ans je nié servais de cette épée comme je m'en sers à piéstnl! »

I.ri flame, n'ayant rien à répondre à de pareilles raisons, allait reprendre sa lecture lorsque le militaire, en se remuant,poussa un peu nidemcnl lecliion, qui se mit à japper; la vieille jette des cris effroyables cl laisse tomber sa cniie en voulant secourir pbjs vite le fiJèle Azor; l'enfant, effrayé, crie de son cùlé; la nourrice se met à rire, ce qui augmente la colère de la vieille. (* Prenez doncgarde, monsieur l'officier, vousallez

étouffer mon pauvre Azor! — Au

diable le chien et le perroquet! voilà bien du bruit pour une béte ' — V est vrai que ça mange plus que ra ne vaut

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(dit le gros monsieur en ri.nU tin K |)it

delà duègne). — Ali! uio.u Dieu, jc

cn^is qîi'il est blessé... et njou pei*ro-

quet î^e dit plus rien.. Jacqnot! Azor!

Jacqnot !... — Dorniez-Ieur à téter, niille

cartouches!.... tenez, voilà uu cnlaut

qui fait moins de bruit qu'eux. — IjO

pauvre petit! il ne sait pas ce que tout

ra veut dire; mais ne vous géue-t-il pas,

nionsieurle miliîaire? — Me gêner! non,

sacrebleuî... il est gentil comme tout. —

\ou'.i êtes bien honnête, monsieur. —

Je ne donnerais pas ma jjlace pour tout

]'or du monde!... — Lé camarade doit

se trouver au mieux! assis auprès dé

Venus, on lé prer.drait pour lé dieu

Mars. — Qu'est-ce qui vous parle de

Mars et (!e Vénus , à vous? — C'est une

figure, camarade, parlaqutlle jé trou^

vais... — Une figure, mille bombes!....

gardez vos figures pour vous , sinon je pourrais bien m'en prendre à la vôtre, quoiqu'elle soit un peu longue et qu elle resscMr.ble déjà à unu vieille cjrlouciic mouillée. »

I^e Gnscon tourna la tetc d un ;uitre côté, eut l'air de n'avoir pas entendu , et regarda par la portière , en se promettaiit de ne plus parler de la mythologie à des gens qui ne la comprenaient pas.

« Est-ce le Cuisinier bourgeois que madame lit avec tant d'attention ?

(C'est! e gros monsieur qui s'adresse à la vieille.) — Le Cuisinier bourgeois!.. Non, monsieur ; je ne trouverais aucun

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charme dans une semblable lecture!...» — Tant pis pour vous, madame, car c'est lin excellent livre : c'est peut-être l'Épicurien français que vous tenez ? — Pas davantage , monsieur ; je lis un roman d'Anne Rad cl if fe , et j'en suis à l'endroit où la jeune héroïne sort à minuit de sa chambre pour aller visiter la tour du Nord... — Cette demoiselle-là ferait bien mieux de se coucher, il me semble, au lieu d'aller ainsi courir la nuit toute seule. — Se coucher, monsieur, se coucher !... est-ce qu'une tendre victime de la barbaried'un tyran oppresseur doit se coucher et dormir comme une fille de boutique?... — Ma foi, je croyais que toutes les femmes étaient faites de même. -r-Ah! monsieur, on voit bien que vous ne lisez pas les romans anglais ! vous y

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verriez des demoiselles qui parcourent toutes les milts des souterrains sans avoir peur, cjui p rient à des spectres sans trembler , qui passent les journées occupées de leur amour, sans jamais songera diner et à souper!... qui, pou.rsuivies par un amant brutal, sont souvent snrjnises endormies, et dont la vertu, nialirré loutesces rencontres, ne reçoit jamais le plus petit échec!... vnîis

y verriez Ah î mon Dieu , quelle

odeur I ah! quelle odeur! c'est une

infection! »

Le poupon de la nourrice avait interrompu la tirade ue !a comtesse par un de ces accidenssi commups au\ enfans de cet à?j[e. La nourrice s'ehipressa d'examiner le petit, le gros monsieur

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prit du tabac, lemililaire bourra sa pipe, et le Gascon se pinça le nez. Pendant ce temps , la vieille se confondait en lamentations, «C'est une peste!... Ah l ciel ! peut-on emporter un enfant 'ans une voilure î.n. il fallait le mettre sur rimpèriaie. — Pardi, c'est ra, avec les paquets; il aurait été bien, ce pauvre petit!... — Du moins il ne nous eût pas infectés. — Vraiment ! vous v'ià ben malade ! vous en faisiez autant il y a soixante ans... — Taisez vous, pécore 1

ou je ( La voix manqua à la

vieille; le mot de soixante ans lavait suffoquée.) — Allons, mille cartouches! est-ce fini? Donnez-moi votre euf nt, ma petite mère. » Et le galant militaire enlève le poupon, afin que la nourrice puisse chercher du linge. Par

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ce mouvement, le derrière de Tenfant se trouva contre le visage de la duègne; mais , effrayée par les regards et la voix du protecteur de la nourrice , elle n'osa pas en dire davantage , et reprit, en soupirant, son chien, sa cage et son livre.

Le calme fut entièrement rétabli ; la nourrice remporta une victoire complète, dont elle remercia de l'oeil et du genou son galant défenseur qui, continuait de jurer que Tenfant ne sentait rien. Le Gascon assurait que cela était la vérité : il avait prisle parti d'être toujours de l'avis du militaire, de crainte d'événement. Nos voyageurs arrivèrent^ à Tauberge , où ils devaient passer la nuit.

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