‹ Georgette (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rencontre nocturne.

Georgette habitait depuis quelque temps an appartement rue des Moulins, passant la journée à se rappeler ses grandeurs passées, à i^émir sur la perte d'une partie de ses charme3, allant h

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soir au spectacle pour chasser son ennui; mais, blasée sur ce genre de plaisirs, elle n'y trouvait plus la distraction quelle cherchait. L'oisiveté, ce fardeau plus pénible à supporter que la peine et la fatigue, engourdissait son esprit ei abattait son caractère. A dix-neuf ans Georgelte était déjà lasse de la vie. Quelquefois elle se rappelait qu'elle était mère ; mais, ignorant les douceurs de cet état, elle avait payé encore six mois d'à* vancepour son fils, dont elle ne songeait point à se rapprocher.

Un soir, en revenant du spectacle > Georgette, surprise en chemin par un violent orage, fut forcée de chercher un abri; elle entre dans la première porte ouverte qu'elle aperçoit, et attend quo

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le temps lui permette de continuer sa

route.

Un quart d'heure se passe et la pluie ne cesse pas de tomber. Un homme entre, en jurant, dans l'allée qui sert de refuge à Georgotte. « Oh, oh! ia belle, que faites-vous là ? — Monsieur, j'attends que l'orage cesse, pour retourner chez moi. — Si vous voulez monter dans ma chambre, vous y serez mieux qu'ici. »

La proposition était un peu brusque:

Georgette, habituée à plus de galanterie, ne savait que répondre; le monsieur s'en aperçut. « Ah î vous êtes effarouchée de ma proposition! rassurefcvo^lis!... Quoique je vous trouve seule,

la nuit, dans une allée... ce qui n'est pas une situation très-décente, comme vous pouvez être une femme honnête, je vous promets que je ne vous retiendrai pas de force, car je n'aime que les femmes de bonne volonté. Allons,

croyez-moi , venez vous êtes déjà

mouillée... vous êtes nu vent... vous êtes fort mal enfin, et vous serez mieux chez moi. »

En disant cela, le galant prend la main de Georgette, et celle-ci se laisse conduire sans trop savoir ce qu'elle veut faire. On monte un escalier tortueux, on va jusqu'au cinquième étage, et plus on montait plus Georgette soupirait et se repentait d'avoir suivi son conducteur.

Enfin h monsieur s arrête, ouvre une porte, et introduit sa darne dans une pièce dont l'obscurité ne permet pas de distinguer Tétendue.

« Restez tranquille pendant que je vais battre le briquet, » dit le conducteur de Georgettc en lui offrant une chaise. Notre héroïne s'assied, réfléchissant au parti qu'elle doit prendre; son hôte allume la chandelle, elle distingue enfin les objets , et l'examen commence par le maître du logis.

Elle voit un homme de quarante ans, grand , robuste, assez bien de figure, dont la mise est décente, mais dont les manières n'annoncent pas une condition très- distinguée.

Après avoir examiné son obligeant conducteur, Georgette jette un regard sur la chambre où elle se trouve, Cette pièce faisait à la fois chambre à coucher, salon , cabinet de toilette et cuisine. Des murailles presque nues, des croisées sans rideaux, un fourneau sur wn poêle, un lit défait, des chaises cassées, et. au milieu de tout cela, des manteaux, des casques, desépées, des cuirasses et des rouleaux de papiers, voiià quel tableau s'offrit aux regards de Georgette, qui soupira encore et se promit bien de ne pas rester Iong-temps chez son galant inconnu.

Celui-ci, tout en parcourant la chambre pour tacher d'y mettre un peu d'ordre, jetait des regards sur Georgette; et

sans cloute l'examen n'était pas défavo ■ rable à notre héroïne , car plus il la re-> gardait plus il se donnait de peine. pour arranger son appartement.

Enfin il termina, et d'un air doucereux s'avança vers Georgette. « Ah ça ! belle dame (ce compliment flatta Georgette, qui n'y était plus accoutumée), j'espère que vous me ferez le plaisir de souper avec moi saus façon; je vous le répète, cela ne vous engagera à rien, mais à table nous ferons connaissance.

Tenez, je suis un bon diable qui ne connaît pas les cérémonies. Quand vous m'aurez vu une heure, vous me connaîtrez comme si vous étiez ma femme!... »

Cette plaisanterie fit sourire Geor-

gette. La pluie tombait toujours; (railleurs, puisqu'elle était venue là, quelques momens de plus ne changaient rien à sa situation. « Allons, dit-elle, je vais attendre un peu, puisque vous le permettez. — C'est cela; et moi, je vais mettre le couvert. »

Notre homme apporte une table au milieu de la chambre, et ouvrant une armoire, il en tire les restes d'un pâté , une langue, du jambon et plusieurs bouteilles de vin.

« Allons, belle dame, mettons-nous à table, et vive la gaîté! » Georgette se laisse conduire dans une large bergère, qui formait contraste avec les tabourets garnissant la chambre. Op

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s'asseoit, on mange, on boit; la conversation s'anime , on devient gai.

Notre héroïne commence à trouver son hôte assez aimable ; clic lui témoigne sans façon Je désir de savoir ce qu'il fait, et celui-ci répond en ces termes :

u Vous êtes curieuse de savoir ce que je suis; en deux mots je vais vous mettre au fait : Je me nomme Duchcnti, je suis acteur au premier théâtre...

des boulevards. Je fais les tyrans, les pères barbares et les oppresseurs de la vertu. Je me flatte d'avoir du talent; je dissimule facilement, aussi suis-je très-aimé du public. Mes camarades sont jaloux de moi, mais cela m'est égal, le directeur sait m'apprécier. Je

suis bien payé; je mange ce que je gagne, parce que je suis tout seul, ce qui ne m'empêche pas d'être heureux et content. Yoilà mon histoire; voyons la vôtre. »

Georgette ne fut pas fâchée d'apprendre que M. Duchenu était attaché à un théâtre ; déjà elle formait mille projets ; mais , pour répondre aux désirs de son nouvel admirateur, elle composa une histoire malheureuse qu'elle lui débita avec grâce, et qu'il crut ou ne crut point, c'est ce que je ne vous dirai pas. Peu importait, d'ailleurs , à M. Duchenu ce que Georgette avait été; les artistes sont philosophes : le principal, c'est qu'elle lui plaisait.

Il fît sa déclaration en buvant sa seconde bouteille, car il buvait sec, pour un tyran. Il offrit à Georgette de partager sa fortune, de lui donner sa réplique quand il étudierait un rôle, et d'avoir soin de ses meubles, qui commençaient à se déjeter. Mille beautés avaient brigué cet honneur; mais Tune prenait du tabac r l1 -•*»•£ fumait comme un grenadier, et toutes se grisaient régulièrement lorsqu'on jouait la pantomime ( ce qui alors arrivait souvent ). Il fallait donc à ML Duchenu une femme sage, douce, vertueuse. « Vous me convenez, dit-il à Georgette ; notre rencontre dans l'allée est un coup du sort; voire âge , votre taille, votre figure, votre conversation, tout me charme. D'autres vous

trouveraient peut-être un peu grêlée , mais je n'y vois que plus de piquant dans votre physionomie : à la vérité, vous n'ayez pas l'air d'une vierge, mais je ne tiens pas à ces bagatelles-là!... enfin, vous me plaisez. Dites-moi , en deux mots , si ma proposition vous convient. »

Georgette n'était pas fort éloignée de répondre aux désirs de M. Dachenu , surtout d'après ie plan qu'elle avait déjà formé ; mais il était naturel de se faire désirer et de ne pas se jeter à la tète du premier venu; c'est pourquoi elle demanda à son hôte quelques jours pour réfléchir à sa proposition.

*4 Gî'ORGETTE.

Dlichenu , qui ne réfléchissait jamais, aurait voulu conclure tout de suite le marché; et, comme Je vin lui avait fait oublier les promesses de .sagesse qu'il avait faites «à sa belle, il reprochait insensiblement sa chaise et cherchait à prendre des arrhes sur le traité; mais Gcorgelle, qui n'était pas une innocente , comme l'avait dit un peu crûment M. Duchenu , devinant les intentions de son hôte , le repoussa vivement lorsqu'il croyait gagner du chemin. Notre amoureux perdit l'équilibre , et roula avec sa chaise sous la table, d'où il se releva en jurant à Georgette qu'elle avait fort bien fait de le remettre à la raison, et qu'il était enchanté d'avoir rencontré une Lucrèce.

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L'orage ayant cessé, Georgette se disposa à prendre congé de son hôte ; en vain celui-ci essaya de la retenir en lui offrant son lit et en lui promettant de coucher sur une chaise , Georgette fut inébranlable ; il fallut la laisser partir. Mais Duchenu , trop galant pour laisser sortir une femme seule au milieu delà nuit, offrit soa bras à Georgette, qui l'accepta avec reconnaissance.

Arrivé devant la porte de la rue

des Moulins, Duchenu renouvela ses

offres, ses assurances de tendresse

et demanda une prompte réponse,

car il n'aimait pas à languir, et fiiair

peu le parfait amour. Georgette promis

de faire savoir sa résolution dans le* iv. 3

a6 GF.ORGETTE.

huit jours, terme qui parut fort long à notre amoureux.

Georgette, rentrée chez elle , réfléchit aux propositions de sa nouvelle connaissance. M. Duchenu était bien au-dessous de tous ceux quelle avait connus jusque-là. Après avoir vécu avec Saint -Ange, ruiné M. de Lacaille, et brillé à l'Opéra, il était bien cruel d'être réduite à accepter les offres d'un homme qui n'avait rien à dissiper; mais l'ennui accablait Georgette , et Duchenu était attaché à un spectacle. Par son entremise , notre héroïne espérait s'y faire recevoir; elle avait abandonné la danse, mais elle se sentait des dispositions pour le genre tragique, où le talent

tient lieu de charmes. L'envie de reparaître au premier rang fait croire à Georgette qu'elle a une vocation décidée pour la ccèile; déjà elle se voit sur le premier théâtre de la capitale , remplissant l'emploi le plus difficile! Bercée par ces chimères, Georgette s'endort en formant des châteaux eu Espagne, et rêve qu'on s'empresse de lui adresser des vers et de lui jeter des couronnes! Laissons la rêver.

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