‹ Georgette (volume 3)Chapitre 9 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Catastrophe.

Nous avons laissé Georgette au nulieu d'une foule d'adorateurs se disputant l'honneur de se* ruiner pour tm belle Zulmé; ce qui n'était nullement difficile, grâce au luxe insolent qiù

régnait dans l'hôtel de cette moderne Lais.

Mais à Paris, où tout est vogue et engouement, la mode aime à change!

de favoris, et Rose s'aperçut bientôt qu'une nouvelle débutante allait éclipser sa maîtresse : en soubrette fidèle, elle courut apprendre à Ceorgette un événement auquel il fallait tâcher de parer.

« Madame, lui dit-elle un matin, ne vous étonnez plus si on vous délaisse, si vous ruinez inoins de monde depuis quelque temps; sachez qu'une nouvelle beauté attire tous les regards. C'est une jeune fille de seize ans fort jolie, et ce qu'il y a de piF,une Agnès, une innocen-

te!.. — Ah! Rose, comment nous opposer à ses succès?« — Eh! madame, il faut cabaler!... la faire siffler le jour de son début, payer des gens pour faire du tapage : on criera, on se disputera, on se bo.itvs , on fera aboyer des chiens au parterre, on jettera des chats du paradis : cela fera un charivari superbe!... On criera au feu, s'il faut; les spectateurs se troubleront, les femmes se sauveront, personne ne s'entendra, on s'en ira de mauvaise humeur, et la débutante sera trouvée détestable. — Ton pian est délicieux , et je l'approuve... Cependant je crains, si la débutante est jolie, que nous n'en soyons pour nos frais de conspiration!...— Eh qu'importe! madame , conspirons toujours !..* nous verrons après!... nous en serons quittes pour

bous jeter dans la reforme,, si cela est nécessaire ; mais, en attendant, ca-

baîons! »

Le plan de cabale étant arrête.

Rose fit agir tous les ressorts de l'intrigue. Georgette, moins versée que sa suivante dans ces sortes d'affaires, ne la secondait qu'en fournissant l'argent nécessaire pour payer les affiliés de mademoiselle Rose; Georgette prodiguait l'or avec autant de facilité qu'elle le gagnait!... Et ce métal si urgent dans les États policés, avili par l'usage qu'en fait le vieillard libertin, prodigué par les coquettes et acheté si cher par le laboureur, qui passe souvent dix années de sa vie à conquérir ce qu'un banquier de la capitale perd en u ne heure à

l'écarté, cet or enfin , type des biens, des maux, source, but de îant de cri* mes, cet or sur lequel je pourrais vous dire de fort belles choses , si je ne craignais de vous ennuyer, devint cuire les maint (le mademoiselle Rose le nerf de la conspiration qui devait culbuter la débutante.

Mais vous le savez, lecteur, les projets d'une faible créature sont tracés sur le sable, ou, pour parler plus bourgeoisement, la femme propose et Dieu dispose. Or donc, trois jours avant ce* lui qui devait décider du sort de la rivale de Georgette, notre héroïne éprouva un malaise qui la força de se melùe au lit : le lendemain elle était plus mai, une fièvre brûlante l'agitait. Un doc*

teur arriva, et déclara que, d'après*! e$ symptômes qu'il remarquait, oui devait craindre la peti'te-vérole.

A cette affreuse découverte, George! te jeta les hauts crisy Ilose pâlit d'effroi , et tous les amans, les amies, les flatteurs et les courtisans de Geor^ette s'enfuirent de l'hôtel comme si le diable s'en était emparé.

Adieu la cabale, les intrigues de coulisses; la débutante même fut oubliée. Un soin plus important occupait Zul~ mé : il fallait tâcher de conserver cette beauté sur laquelle reposaient toutes les espérances de fortune et de plaisirs. On maudissait l'oncle qui avait négligé

sa nièce, et Jean, qui, au fond de sa ferme, n'avait pas songé à la vaccine.

Rose ne quitte pas l'hôtel, mais elle attend le résultat de la cruelle maladie dans un appartement bien éloigné de celui de sa 11 Adresse, quelle ne va pas voir, craignant la contagion. Georgette souffre seule, elle n'a pas un ami qui tienne la consoler et adoucir ses ennuis!... C'était bien le cas de faire de sérieuses réflexions.... de devenir sage! La suite nous apprendra si Georgette mit ce temps à profit.

Georgette , après avoir été fort ma! , fut enfin certaine de conserver l'existence : la crise était passée. Mais étaitelle toujours la séduisante Zulmé? No»

ire héroïne n'avait pas encore osé con. ■sultcrson miroir. Enfin elle fait appeler Rose. Celle-ci, après s'être informée si l'on peut, sans danger, approcher de -madame, entre dans l'appartement où sa maîtresse est couchée. La voix de Georgette lui ordonne d'approcher.

Rose avance tout doucement elle

écarte les rideaux... elle regarde... jette un cri et se sauve à l'autre extrémité de îa chambre.

Georgette devine son malheur. « Ah!

îlose! s'écrie-t-elle, je suis perdue!

Tu ne veux pas me dire combien je suis changée!... —Madame...— Approche... je le veux. Je suis donc bien affreuse, Rose?— Oh! non, madame

Mais... malgré cela.... vous n'êtes pas...

tout-à-fait ce que vous étiez.— Apportemoi ce miroir, je veux m'assurer de la vérité. »

Kose donne, en tremblant, le miroir à Georgette, et, sans attendre l'effet qu'il produira nr sa maîtresse, elle s'éloigne pour exécuter le projet qu'elle a déjà conçu.

Georgette tient ce miroir fatal, jadis consulté si souvent, et sur lequel maintenant elle n'ose jeter les yeux. Il faut pourtant savoir comment on est...

Oh! ciel!., des marques sur le visage... les yeux moins ouverts, le teint rouge, les sourcils et cils en partie rongés!... Allons, on n'est plus la femme charmante qui fit tant de conquêtes! Mais

enfin cette rougeur se passera, les 3'eux se dégonfleront; on sera toujours belle femme!... et on peut plaire encore; à vingt ans on n'en perd jamais l'espoir.

Bien décidée à nç^'us reparaître sur le théâtre qui l'a vue si brillante et où il faudrait entendre les railleries amèresde ses camarades, Georgette prend aussitôt son parti. Après être restée encore quelques jours au lit. elle se lève et fait demander Rose, quelle n'a pas aperçue depuis l'instant où celle-ci lui a donné le miroir.

Mais Rose n'était plus dans l'hôtel, ne servant jamais que les femmes à la mode, parce que ce n'est qu'auprès de

celles-là que Ton fait son chemin : la fidèle soubrette, en voyant ie triste effet delà cruelle maladie, s'était décidée à quitter Georgette ; et comme Lafleur avait toujours été son modèle, elle n'oublia pas ce qu'il avait fait en quittant M. de Lacaille : les bijoux, les diamans disparurent avec mademoiselle Rose.

«Ah! dit Georgette en apprenant l'espièglerie de sa chère Rose, on a bien raison de dire : Uu malheur ne vient jamais sans un autre! »

Cependant, en vendant le mobilier, on parvint à se faire uue petite somme, à se meubler un joli logement. On pouvait encore vivre honnêtement , mais on n'était plus Zulmé ni madame de Rosambeau!

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