‹ Georgette (volume 3)Chapitre 12 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chute.

Le moment approchait où Georgetté devait débuter. Duchenu avait obtenu de son directeur quelle parût dans une pantomime-dialoguée , où lui-même remplissait un grand rôle, espérant,

CEORGETTE. 4^

par sa présence, donner de i'émulatioa et. du courage à son élève.

Georgette soupirait après ce jour î car, malgré l'espèce d'apathie dans laquelle son esprit était tombé, elle éprouvait quelquefois des mouvemeas de colère contre elle-même, son Ame se révoltait de sa situation, et elie se promettait de quitter Duchenu dès que ses succès lui auraient assuré un sort.

La veille du jour qui doit éclairer le triomphe de notre héroïne, M. ûucheuu invite à souper presque tous ses camarades. Georgette doit répéter son rôle de* Tant la société, et un festin complet terminera la soirée»

Le reste du mobilier de Georgette est vendu par Duchenu pour payer le repas du soir. Son écolière n'oppose aucune résistance, espérant, par ses succès futurs , réparer les pertes du moment.

Après le spectacle, tout le monde arrive rayonnant de joie chez le cher camarade, que l'on traite de premier talent et de professeur distingué avec un emphase et un enthousiasme qui laisse deviner l'appétit des convives et le plaisir qu'ils éprouvent à venir souper chez lui. Georgette est fêtée, embrassée, caressée. Elle a les yeux rouges, parce que le matin Duchenu n'a pas été content de sa diction, ce qui a amené une scène un peu vive; mais on attribue

GEORGFTTE. «

cela à la fatigue qu'elle s'est donnée pour bien recevoir la société.

Les dames demandent si l'on commencera par souper, mais on leur fait sentir qu'il vaut mieux que Georgette déclame avant, parce qu'il serait possible qu'on ne fût pas en état de la juger après; l'avis étant trouvé sage, on se place dans la grande pièce; i! n'y a pas assez de chaises pour tout le monde, mais les messieurs proposent de tenir les dames sur leurs genoux : celles-ci se révoltent d'abord, mais finissent par accepter la proposition, à condition que ces messieurs ne remueront pas, parce que cela leur causerait des distractions : on le promet, chaque dame choisit le

siège qui lui convient, et on se dispose

-a écouter,

~ Dtichenu, qui doit donner les répliques à son élève, sort d'un cabinet, le corps enveloppé dans un rideau de tafc tas jaune, pour imiter le costume d'un paysan suisse; il est bientôt suivi de Georgette, qui a mis les moucheites à bon coté, en guise de poignard, et qu laisse flotter ses cheveux épais, pour mieux peindre le danger de sa situation Un cri de satisfaction retentit dans la chambre à l'entrée de Georgette.a Quelle démarche? la belle tenue! quel maintien noble! » Voilà ce que répètent

ces dames, en s'agitantsur les genoux

le ces messieurs.

GHORGETTE. 4^

Notre héroïne, flattée de ce murmure approbateur, s'avance d'un pas fier jusqu'au milieu de la chambre, puis dé* bite sans s'arrêter et presque sans re prendre haleine, sa grande tirade dont l'effet doit être remarquable. Duchenu, enchanté de la volubilité et de la mé* moire de son élève, regarde ses camara* des d'un air qus semble dire : « Faitesvous des sujets comme ça ? »

Les dames félicitentDuchenu de l'œil et du geste. Quant aux hommes , onns pouvait voir leurs visages , cachés par les beautés qu'ils tenaient devant eux, ni savoir à quoi ils étaient occupés pen* dant la tirade de Georgette; mais, dès que notre héroïne eut fini les dames demandèrent bis avec une ardeur étori-

nante, et on eut beaucoup de peine à les faire se lever , tant elles prenaient goût à la déclamation.

Enfin Georgette , félicitée, fêtée, claquée, est conduite en triomphe dans Ja salle à manger, où la vue d'un souper splendide achève de monterles tètes en faveur de la débutante.

Afin de placer "chaque coirrive Du-

chenu démonte deux portes, qui , posées sur des chaises, servent de banquettes. On ne songe plus qu'à bien se divertir , et on se livre à la gaîté la plus vive. Les mets sont trouvés succulents, les vins délicieux; les dames sont d'une amabilité charmante; les hommes, échauffés par la scène de déclamation.

GEORGETTE. fa

font sauter les bouchons, et entonnent les couplets grivois. On rit , on choque,

on fait chorus, l'ivresse est générale!... Les chandelles sont renversées, les banquettes faites avec les portes manquent sous les convives.... Chacun cherche, dans ce désordre , à retrouver sa chacune.... Et alors , mafoi, comme on n'y voyait plus, je ne sais pas ce qui arriva. Aux éclats de rire, aux soupirs, aux cris étouffés, succéda le silence du sommeil; et lesoleil avaitdéjà parcouru une grande partie de sa carrière, lorsque la réunion d'artistes commença à ouvrir les yeux.

Georgette est la première éveillée :

l'attente d'un grand événement trouble toujours le repos. Le bizarre tableau

48 CKORCETTE.

qui s'offre à ses yeux, la fait douter un instant de son réveil : mais elle rappelle ses idées, et les suites du festin de la veille se retracent à sa mémoire. Sans s'amuser à contempler les groupes qui IVr.tourent, Georgctte , qui pense qu'il est tard, va secouer le Lias à Duchenu. Duchenu secoue son voisin, et, ainsi de suite, tout le monde fut bientôt sur pied. Les fumées du vin étaient évaporées , on s'aperçoit qu'on n'a que le temps de courir à la répétition; on se presse, on se hâte de sortir, on quitte le théâtre de ses plaisirs , pour celui qui doit être témoin de la gloif* de Georgctte.

Cette soirée si désirée est entin arrivée. La salle du spectacle était pleine*

GEORGETTE. /Jq

car, dans ce temps-là (notez bien, lecteur, que je parle au passé), les pantomimes , les mélodrames et les ballets sur la corde, avaient le pas sur Molière et Racine; ce qui ne veut pas dire, cependant, que nous n'ayons plus le sens commun, mais ce qui prouve que le Français se lasse du beau et du bon . parce qu'il faut qu'il se lasse de tout,

Sic transit omnh gloria !

La pièce commence, le public estcalme ; on attend en silence l'arrivée de la débutante. Georgette est dans la coulisse, où, d'après les conseils de son maître Duchenu , [elle avale plusieurs petits Terres d'eau-de-vie, pour se donner du nerf, de la chaleur, et se prémunir contre la peur.

5o GEORGETTE.

Il faut paraître enfin. Georgette s'avance hardiment, se disant tout bas que, lorsqu'on a dansé à l'Opéra^ on doit être une merveille aux boulevards. Un m uni:. j ; on croit s'apercevoir que là débutante chancelle , mais on attribue cela à la crainte d'un premier pas. G pendant Georgette, troublée par la chaleur, les petits verres et le souvenir du grand théâtre où elle a brillé, oublie tout-àfait son rôle , et, en descendant la scène devant Ta niant qui lui adresse une déclaration, se persuadant qu'elle est encore à l'Opéra, elle fait un entrechat et une pirouette au lien d'entamer sa grande tirade. Le jeune premier reste ébahi; le public rit, et Duchenu, qui est dans la coulisse, se tue de crier à

GEORGF.TTE. 5f

son élève: «Ce n'est pas cela! sacre-

bleu!..,, la riracfe i [a tirade!... »

* Geofgeile, à ce discours énergique, retrouve sa mçnjoirc et s'avance noblement, près du souffleur., pour débiter son rôle. Le j ;u voir que Laç-

trice va parh r„ fail sjienee pour "entendre, et lé jeune praîuer se :

che, ne craignaul plus les coups de pied.

Georgetîo commence assez L'en, elle met de la chaleur dans sa diction; et le public, qui pardonne aisément ce qui le fait rire, oublie les entrechats de la princesse, et parait disposé fi Taecn-iHir favorablement. Mais un diable d'hémistiche, oublié par notre héroïne, chance de nouveau la scène. Georgette, impa-

52 GF.ORGETTE.

tientée, ne sait plus ce qu'elle dit; le public commence à se lasser de l'écouter, et des sifflets partent du parterre et du paradis. Le chef d'orchestre, homme prudent, veut jouer l'entrée du ballet, afin défaire diversion, et le souffleur crie tant qu'il peut le rôle à la débutante ; mais celle-ci , exaspérée par les sifflets , perd tout-à-fait la tête, la colère la suffoque; elle veut, bon gré mal gré, achever sa tirade, et, ne pouvant se faire entendre, donne un coup pied de dans le nez du souffleur, et crache sur le violon ()u chef d'orchestre.

Le tumulte est alors à son comble ; la salle retentit des cris, des claques, des sifflets,des huées des spectateurs. Les jeunes gens accablent la débutante de propos

ironiques; mais les habitués du paradis, qui vont au spectacle pour pleurer et non pour rire, sont de fort mauvaise humeur, et n'entendent pas raison; les pommes, les coquilles de noix et les morceaux de galette sont lancés sur la débutante, qui se promène noblement sur le théâtre, sans paraître s'occuper du bruit qui se fait dans la salle.

Cependant, Duehenu avait quitté le théâtre, honteux de son élève ; et, prévoyant les suites fâcheuses du déb^*\ il ne se souciait pas de re-crlémoind(! ce qui allait an i^r.A peine est-il parti, q-eîe .«oaffleur, plus hardi, sort de sou tou pour venger son coup de pied, tandis que le chef d'orchestre monte sur le théâtre pour laver i'insuite faite

à son instrument. Georgette se trouve entre ses deux antagonistes, et la bataille va s'engager. ... lorsque le lieutenant de police parait sur le théâtre, suivi de quelques vétérans. A son aspect , la scène ci ie tumulte s'apaise, les combat! ans s'arrêtent. M. le lieutenant de police n'entendait pas la plaisanterie, il prit un peu brusquement Georgette sous le bras; celle-ci, effrayée par la scène qui venait d'avoir lieu, ne songeait plus à faire résistance. *^n lui fit quitter le théâtre. Arrivée

dans la rue, elle aPer9ut une voiture dans laquelle on la fit u?™ter avec un des soldais qui l'accompagnaient, < et elle se laissa conduire, sans être encore revenue de l'étourdissement que les événemensde la soirée lui avaient causé.

Page 1