CHAPITRE Y
La Maison de Correction.
La voiture roulait depuis assez longtemps, lorsque Georgette , à qui le grand air avait fait du bien , commença à recouvrer ses esprits; et, rappelant à sa mémoire une partie des événernens
de la soirée, ce qui letonnale plus fut de se trouver en voiture avec un vétéran , sans savoir où on la conduisait.
« Où donc allons-nous? (dit-elle enfin à
, silencieux voisin ) . — Parbleu ! vous pouvez bien vous eu douter.... — Non, en vérité '.... — On vous conduit à Saint- Lazare. — Qu'est-ce que c'est que Saint -Lazare? — Une maison de correction , où l'on enferme les demoiselles qui font des bamboches... — Comment?
on va m'en fermer !... — Certainement...
— Est-ce que j'ai fait des bamboches?...
— Belle demande î »
Georgette se récria conire l'injustice des hommes, ne pouvant concevoir que •Ton enfermât une jeune femme, parce
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quVUe avait oublié sa tirade. Mais ses lamentations étaient inutiles, son voisin n'y faisait aucune attention. La voiture s'arrête, on ouvre la portière, on fait descendre Georgette; la vue des murs noircis par le temps, des grilles, des guichets, des verroux et des sentinelles, causa à notre héroïne une sensation fort désagréable.
Le guichetier parut .'c'était un homme de six pieds, au teint jaune, aux yeux caves et fauves, dont les sourcils épais et rouges se rapprochaient sur le nez, et dont la bouche énorme s'étendait d'une oreille à l'autre. A son aspect, Georgette tressaillit. Le vétéran ayant dit quelques mots à l'oreille du guichetier, celui-ci ordonna à notre héroïne
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de le suivre. Il fallut traverser de longs corridors , des escaliers sombres et étroits; enfin le guichetier ouvrit une porte , et poussant Georgette : « Voilà votre chambra , » dit-il d'une voix rauque, puis il referma la porte sur elle, la laissant se livrer tout à son aise à ses réflexions.
En entrant dans son nouveau domicile, Georgette se jeta sur la seule chaise qui s'y trouvait; au bruit des verroux qui se fermaient sur elle, son cœur se serra, elle pleura amèrement et longtemps, mais sans éprouver aucun soulagement.
Lasse de pleurer, elie essaya de rappeler son courage, et pour se distrair
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examina sa prison; c'était une petite chambre étroite, recevant à peine du jour par une fenêtre grillée. Un lit, une table et une chaise composaient tout l'ameublement. « Ah ! dit Georgette, en se jetant sur ia triste couchette , si Duchenu était ici , il ne pourrait pas y trouver du luxe!...»
Georgette fut réveillée à six heures du matin , par le bruit que faisait le geôlier en entrant dans sa chambre. II jeta sur la table un pain noir, et posa une cruche à côté.
« Tenez, voilà votre déjeuner, votre dîner, et votre souper. Avez-vous bientôt assez dormi? — Qu'est-ce que cela vous fait ? — Est-ce que vous croyez
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cm t c l'on vous nourrira ici à rien faire? — Jolie nourriture! d'ailleurs je n'ai pas demandé à être en pension chiez vous.— Vo!!S plaisantez, je crois!... — Je n'en ai nulle envie. — Quand les femmes renfermées ici ne font pas leur devoir, c'est moi qui suis chargé de les corriger, et je m'en acquitte bien. »
Gcorgette frissonna aux gestes du terrible geôlier , et regretta presque les leçons de déclamation de Duchenu.
« Que faut-il donc faire? demanda-lelle d'un ton plus doux. — Travailler, morbleu!... travailler depuis le matin jusqu'au soir. — Ah! ciel!... Mais je né sais rien faire... — On saura vous apprendre. Suivez-moi, on vavousdonuer votre tâche. »
G*:obgettk. 6x
Georgette suivit en silence son conducteur. L'idée de travailler depuis le matin jusqu'au soir la faisait trembler. Après avoir passé son enfance à jouer, son adolescence à se promener, et sa jeunesse à faire des sottises, il lui semblait bien dur detre réduite à travailler dans une prison.
On la mena dans une grande salle, où elle fut fort étonnée de voir un grand nombre de femmes presque toutes jeunes et jolies . et portant le même uniforme , qui était une large robe grise. Georgette ne pouvait se lasser de considérer ces femmes, qui paraissaient appartenir à toutes les classes de la société , et qui , assises l'une contre
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l'autre , travaillaient assidu ié ment et dans le plus profond silence.
Notre héroïne allai? essayer d'entamer la conversation avec Tune des tristes pension qu'elle
au fond de \\ :n
sévère elle >urvcil-
lante de ce lieu redoutable*
Georgette s'approcha , et reçut des mains de la supérieure une robe de hure pareille à toutes celles que portaient les recluses. « Que faut-il que je fasse de cela? dit notre héroïne à la vieille. — Allez vous en revêtir , vous reviendrez ensuite dans cette salle , où vous trouverez la tâche qu'il me plaira
devons imposer. — Moi ? que je mette cette vilaine robe?.... Fi donc!*.,, je serais laide à faire peur avec ceia! ~
Obéissez el ne réplique^ pas. — Vptis
aurez bran dire, je ne, la mettrai pa:
Eu disant cela , Georgette, à qui j vue de ses malheureuses compagnes livrées à un travail assidu a monté la tête, et qui d'ailleurs n'eutcrn! pas raison sur le chapitre de la toilette , s'armant d'un courage digne de ses premières folies, jette la robe grise au nez de la supérieure.
Celle-ci, qui était accoutumée à ne voir quelles visages soumis et craintifs, à n'entendre que des paroles de respect et d'obéissance, et dont enfin les moindres ordres étaient toujours
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strictement exécutés , fut tellement surprise de l'action de Georgette , que , suffoquée par là colère , elle resta trois minutes sans pouvoir parler, le visage rouge comme une écrevisse, au point que les recluses espérèrent un moment qu'elle étoufferait.
Cependant la voix lui revint, et son discours, semblable à un torrent qui .
brisant l'obstacle qui l'arrêtait, entraîne tout sur son passage , fut mêlé de cris 3 de menaces , de grimaces et de gesles expressifs.
Enfin, ne trouvant pas d'expressions assez énergiques, la bonne clame veut en venir aux effets : elle renverse avec ses pieds les tabourets qui se trouvent
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pardonnons- leur ces mouvemens de faiblesse!...
Georgette, qui dans cette journée semblait retrouver son caractère primitif, ranime là valeur de ses compagnes.
« Ecoutez, mesdames, quinze hommes, c'est trop pour nous !... Il ne s'agit donc plus de se battre , c'est par la ruse qu'il faut nous évader. »
« Bravo !... rusons , s'écrient toute conjurées, c'est là notre fort. »
« Commençons, dit Georgette, nap attacher ces quatre que nous le pouvons. »
Les porte-clefs et les guichetiers sont liés aux piliers de la salle : la toile à laquelle travaillaient ces dames sert de lien pour le., attacher. Une des prisonnières propose de leur donner ïe fouet , mais Georgelte fait observer que cela les mènerait trop loin , et la proposition est rejetée, maigre le plaisir que Ton aurait eu à l'exécuter.
Georgelte, comme général, s'est emparée des clefs; mais on ne peut sortir en masse, on serait arrêté par la garnison qui est en bas : notre héroïne propose un expédient qui peut seul les tirer d'embarras. « Il faut, eut-elle, nous déguiser en porte-clefs; nous prendrons les habits de ces -messieurs, ils sont larges et nous iront à ravir: il ne faut
pas songer au guichetier, il est trop grand et trop reconnaissante pour qu'on puisse s'y méprendre; d'ailleurs il ne sort jamais de la maisafî , tandis que les autres vont et viennent sans que Ton y fasse attention; — C'est fort bien, dit tine de ces daines , mais i's ne sont que trois et nous sommes trente-deux, il en restera donc vingt-neuf en prison?...— Croyez-Tons que je n'ai pas songé à- cela?... Écoutez : une fois qu'il y en aura trois dehors , elles entrent dans une allée sombre, ôîent leurs vétemens d'hommes et les donnent à la troisième, qui les cache sous sa grande veste, et rentre dans la prison : aiors deux autres s'habillent, ressortent avec celle qui est revenue , et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne
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ici. — Oui , mais si l'on s'aperçoit qu'il ne reste qu'un geôlier et qu'il en ^ sort toujours trois?... Bath! ou ne fait pas attention àcesgens-iài... Et si vous avez peur , vous ne sortirez jamais de prison. »
Ces dernières paroles, et la confiance que l'on a dans notre héroïne, lèvent tous les obstacles ; sou plan est adopté i la majorité.
Il s'agit d'abord de déculotter les trois gardiens, c'est la moindre des choses pour ces dames , qui s'y pren nent à merveille ; en un instant ils sont comme était notre premier père lorsqu'on le chassa, avec sa compagne, du jardin d'Eden , à l'exception des
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feuilles de figuier qui manquent aux porte-clefs.
Georgette, comme auteur de l'expédient, a le droit de sortir une des premières, les autres tirent au doigt mouillé à qui se déguisera; celles que le sort a désignées endossent la veste et mettent le bonnet sur leurs veux ; leurs robes les gênent un peu , mais les pantalons sont larges , et tout s'arrange pour le mieux. La toilette achevée, Georgette prend les clefs, et, suivie des deux autres , descend l'escalier en recommandant aux prisonnières de ne pas s'impatienter.
Georgette et ses deux compagnes tremblaient en traversant les cours qui
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conduisaient à la porte de la rue j cependant rien n'arrête leur marche, les soldats qui les rencontrent passent sans ies regarder. Elles sont enfin près de la porte principale ; leur émotion augmente en voyant une sentinelle se promener devanl. George! te ne sait quelle clef chuisir parmi toutes celles qu'elle tfejit '.usieurs .
sembl . ;ois fugi-
tives sont indécises et point de
retourner sur leurs pas quand
Georgette, prenant la plus grosse clef ,■ va hardiment vers la porte : le hasard l'a servie, la porte massive roule pesamment sur ses gonds,? Georgette et ses compagnes sont dehors.
a Ouf! dit Georeette en courant à
toutes jambes, nous sommes enfin dehors de cette maudite prison!... je jure bien de ne pas y remettre les pieds.
— Et qui délivrera nos camarades ? dit une de celles qui couraient avec Georgette. — Qui? ma foi ! je m'en moque , mais à coup sûr ce ne sera pas moi... je n'irai pas risquer de nouveau ma liberté pour les beaux yeux de ces dames!... — Mi moi! — Ni moi!...-»
Elles s'arrangeront comme elles po ront. — Quanî à nous, séparons-nous ; et courons chacune de notre coté, c'est le meilleur moyen pour ne pas éveiller les soupçons, si l'on envoyait sur nos traces. »
Le conseil de Georgette est encore suivi , les trois fugitives prennent
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chacune un chemin différent , sans songer davantage aux pauvres recluses qu'elles laissent dans l'embarras , et dont elles trahissent la confiance!....
La belle occasion, lecteur, pour faire des réflexions morales sur l'ingratitude
des hommes! Ce sera pour une
autre fois.
Laissons courir les deux demoiselles qui ne nous intéressent plus, et courons avec celle dont la destinée bizarre nous prépare encore bien des événemens.