‹ Georgette (volume 3)Chapitre 15 sur 20 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Nouveaux revers.

Voilà donc Georgette qui court de nouveau les champs , mais cette fois c'est avec le costume de son sexe, l'autre a pensé lui devenir fatal.

Cependant la situation de notre hé-

roïne n'est pas plus brillante qu'avant son séjour au moulin. Seule , sans argent , sans ressource , au milieu d'une campagne qu'elle ne connaît pas, elle se décide à s'adresser au premier paysan qu'elle rencontre.

« Où suis-je, mon ami? — Pardi, tout près de Montmartre... Tenez, le voilà devant vous. — Et pour aller à Paris? — Il faut traverser le village et puis vous irez toujours en descendant. »

Georgette se félicite de ne pas être plus éloignée de Paris, n'ayant pas d'autre ressource pour Fiustant que d'aller retrouver Duchenu; elle prend le chemin de Montmartre qu'il lui faut traverser.

Arrivée dans le village, Georgette est obligée de se reposer sur un banc de pierre. Notre héroïne ne ressemblait pas à ces femmes extraordinaires qui , passent les journées dans les forets et ' les nuits dans les souterrains sans avoir besoin de prendre quelque chose ; Georgette , qui était une femme toutà-fait terrestre, sentit qu'elle n'avait pas mangé depuis la veille, et que la soupe aux choux du père Simon ne remplissait plus son estomac. Comment • faire? voilà la question que l'on s'adresse toujours dans les situations errijbarrassantes,et à laquelle souvent on ne trouve rien à répondre.

Faut-il encore demander l'hospitaité?...Non ; les habitans de Montmartre

n'ont pas cet abord qui engage à la confiance, rien en eux ne rappelle ces vertueux patriarches du bon vieux temps , chez lesquels le voyageur le plus pauvre était toujours le mieux accueilli. Allons , il faut aller jusqu'à Paris.

Georgette se remet en marche assez tristement. Elle passe devant une petite maison blanche , devant laquelle un vieillard s'amusait à brûler son café. Elle soupire, le vieillard lève la tête fans doute la figure de Georgette ex primait ce qui se passait dans son âme. car le bon vieillard , quittant son café l'engage à s'arrêter.

* Vous me paraissez bien fatiguée

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mon enfant , lui dit-il, en lui prenant la main. — Cela est vrai, monsieur!...

— Eh bien , entrez vous reposer chez moi quelques instans, je suis l'ancien Tabellion de ce village , vous me devez la préférence sur les habitans. »

Georgette ne répond pas, le titre de Tabellion a rappelé à sa mémoire tant de souvenirs !... le vieillard prend son silence pour un acquiescement à ses offres, il la fait entrer chez lui....

'et , remarquant la tristesse de notre héroïne, en devient plus empressé à lui être utile.

« Vous allez déjeuner avec moi, mon enfant; allons, point de cérémonies, on ne refuse pas un homme de mon âge! »

Georgette sourit. Le vieillard appelle sa servante , et , pendant que la bonne femme prépare le déjeuner, il cause avec la voyageuse. Ses discours peignent la bonté de son cœur ; une morale douce règne dans les conseils qu'il donne à Georgette: celle-ci, étonnée de ce qu'elle entend, éprouvé un sentiment de respect jusqu'alors inconnu à son âme î mais ia misère et le malheur changent bien les idées!

Un déjeuner simple , mais suffisant , est servi. Le vieillard fait placer Georgette près de lui, et, tout en déjeunant, lui adresse quelques questions : « Où allez -vous comme cela seule, mon enfant? — A Paris , Monsieur. — A Paris! vous allez sans doute retrouver

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quelques parens, quelque ami? — Oui, Monsieur.... — Prenez garde, mon enfant, Paris est une ville bien dangereuse j)o-:r les jeunes filles!... tout y est séduisant, tout y respire le plaisir et la gaîté!.,. Mais ce sont ces apparences trompeuses qui égarent la raison! ..

Prenez bien garde!... »

Georgette n'avait alors rien à craindre : Paris n'était plus dangereux pour son innocence. Néanmoins elle écouta avec attention les discours de son hôte, puis se leva et prit congé de lui. Le vieillard la reconduisit jusqu'au bas du village, en l'engageant à suivre ses conseils. Georgette le remercia, et s'éloigna, la tète remplie des discours salutaires qu'elle venait d'entendre:

mais en entrant dans Paris, d'autres idées vinrent occuper son esprit: il fallait retrouver Duchenu. Georgette, passant devant le logement qu'il habitait avant de la connaître, présuma quil pourrait bien y être retourné, puisqu'ils avaient vendu tous les meubles de celui quelle avait rue des Moulins ; elle se décida donc à monter au cinquième étage.

Arrivée devant la porte , elle entend du bruit dans la chambre de l'artiste.

« Bon , dit-elle , je ne me suis pas trompé. » Elle frappe, Duchenu lui ouvre \ et reste stupéfait en la voyant !

« Comment ! c'est toi , Georgette. — Moi-même ; cela t'étonne! — Parbleu !

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je te croyais à la Salpê trière! Et quô ■viens-tu faire ici? — Mais... je viens..; revivre avec toi , en attendant que je puisse faire autre chose. — Vivre avec moi!... toi !... Tu me prends donc pour xme ganache! — Pourquoi cela? — > Àh ! pourquoi 1 .. . tu as donc oublié , ma petite, la jolie scène que tu as jouée sur le théâtre où je t'ai fait débuter ?.... et l'affront qui en est résulté pour moi!.., et les avanies de mes camarades, et les; sottises du public à mon égard!... Ah l si je t'avais tenue dans les premiers insians de ma colère , tu aurais passé un mauvais quart d'heure !... mais tiens, crois-moi, file! eh vite !... ou sans ça la fusée va partir!... — Ah ! voilà la récep^ tion que tu me fais !... Et tu crois qu'après t'avoir nourri et logé pendant six:

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mois , je serai assez sotte pour m'en aller comme ça!... Mais je ne suis plus si enfant que je l'étais \ je resterai, et malgré toi. — Ah ! tu resteras !... — Oui ; d'ailleurs il le faut bien, je suis sans argent et je n'ai pas dîné. — Comment ! tu n'as pas d'argent et tu as assez peu de délicatesse pour te présenter chez moi !... Sors, va-t'en au diable !... Et ne fais pas la méchante, ou je te fais dégringoler l'escalier à grands coups de balai!... »

Georgette veut résister.... Duchenu se saisit du balai , et lui renouvelle Tordre de sortir : elle n'était pas aussi courageuse qu'elle voulait le paraître : d'ailleurs , elle savait qu'avec Duchenu elle n'aurait pas la victoire. Il fallut donc

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sortir ; mais, décolère, eile brise tout ce qui se trouve sous sa main. Duchenu, furieux , la pousse brutalement à la porte, lui fait descendre rapidement l'escalier, et s'éloigne en la laissant dans la rue.

Voilà donc Georgette sur le pavé.

Maltraitée , méprisée par son dcmkr amant, par un homme qu'un an auparavant elle n'aurait pas daigné regarder. Ne sachant que faire, que devenir , elle marche au hasard, le cœur serré, rongé d'amertume et de regrets , forcée de dévorer en silence îe dernier outrage qu'elle vient de recevoir, et dont eile ne peut se venger.

Livrée à ses réflexions , elle marche

long-temps sans savoir où elle va. Il est sept heures du soir. C'est le moment où les désœuvrés de la capitale vont étaler dans les promenades leur toilette , leur nonchalance et souvent leur ennui.

Déjà le rentier , qui passe son temps à chercher des plaisirs peu coûteux , s'est assis sur le banc de pierre d'où il examine chaque passant avec une mûre attention. Ici, c'est la mercière de la rue Saint-Denis, qui, pendant que son cher époux est occupé au comptoir, va faire son tour de promenade avec le commis-marchand de la rue Quincampoix. Là , c'est l'épouse de ce gros parvenu ; tout étonnée de sa richesse , elle vient faire voir tous les soirs au

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beau monde son cachemire et ses diamans. Son gros mari lui donne le bras : il est fier d'avoir une femme mise à la mode, et celle-ci le querelle tout le long du chemin sur son gros ventre qui l'empêche d'avoir l'air fringant, et sur son nez rouge qui lui donne un air commun. Plus loin , la petite marchande de modes passe d'un air pressé, comme si elle allait à ses affaires; marchant avec vitesse et sans se retourner, mais ayant soin d'observer si on la suit, et de laisser tomber son gant ou son mou* choir, pour donner occasion au jeune homme officieux délier la conversation.

D'un autre côté, que regarde - 1 - on avec tant [d'empressement? C'est un monsieur qui tient à la main une canne dans le trou de laquelle est passé son

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mouchoir. La mise de l'individu répond à son ingénieuse invention, et la foule suit avec délice ce merveilleux dont le croquis sera le lendemain devant la boutique d'un marchand de caricatures.

Georgette, coudoyée par les passans, lève les yeux et s'aperçoit qu'elle est au milieu des Champs-Elysées.. Fâchée de se trouver dans une promenade aussi fréquentée , sous un costume qui n'est rien moins qu'élégant, elle soupire en se rappelant le temps où son luxe et sa mise attiraient tous les regards. Honteuse d'elle-même , Georgette veut quitter des lieux qui renouvellent ses douleurs. Elle s'avance pour traverser la chaus-

sée... Un char brillant , traîné par des coursiers fougueux , va passer devant elle et la force à s'arrêter; la curiosité la porte à jeter les yeux sur les personnes qui occupent cette calèche : une femme en grande parure , et couverte de diamans, est étendue dans ie fond de la voiture; près d'elle un homme, dont la mise n'est pas moins élégante, paraît empressé à lui plaire. Tous deux jettent à peine quelques regards dédaigneux sur la foule qui les examine. Mais, 6 surprise! Georgette reconnaît ces deux personnages : cette femme si brillante 9 qui balance sa tète avec tant de grâce !..► c'est Rose! Cet hommesi élégant, placé auprès d'elle.... c'est Lafleur !.... Oui, ce sont eux!... Georgette n'a pu s'y méprendre!

Ne pouvant résister au désir de les revoir encore, et de leur parler à tous deux , Georgette court après la calèche qui les emporte, mais les chevaux vont comme le vent!... Elle ne pourra jamais les atteindre... lorsqu'un jeune homme à cheval vient du coté opposé , et passe près de la calèche qui s'arrête un moment; la conversation s'engage entre le nouveau venu et les ci-devant valets ; ce retard permet à Georgette de rejoindre la voiture, elle s'approche de la portière.

« Je ne me trompe pas !... c'est vous, Rose ; c'est vous, Latteur... que je suis contente de vous rencontrer,.. — Que veut cette femme?... — Que dit cette femme?... Passez, passez, nous n'avons

rien à vous donner, s'écrie le monsieur élégant, d'un ton impératif. — Eh quoi î Lafleur, vous ne me reconnaissez pas!... Je suis Georgette, je suis Mme de Rosambeau... — Cette malheureuse est folle, dit à son tour la dame aux brillans ; à qui en a-t-elle avec ses Roses et ses Lafleurs ! ...— Comment, perfide, après m avoir volé mes diamaus, tu feins de ne pas me reconnaître!... — Chassez donc cette mendiante, Jasmin, »

reprend avec fureur le merveilleux , qui, au mot voler, est devenu pâle et tremblant , tandis que la dame se pâme de colère au fond de la voiture.

Le laquais ordonne à Georgette de se retirer. Celle-ci, outrée de dépit et d'indignation , veut s'attacher à la por- IV- iî

. en accablant d'injures nos deux élégans ; mais le monsieur que la scène n'amuse pas. et qui craint qu'elle n'ait des suites désagréables, y met bien vite un terme en ordonnait au cocher de fouetter les chevaux. Gehù-ci obéit, la calèche part avec la rapidité de l'éclair, et Georgerte,qrn se tenait à la portière, est renversée par le choc et tombe sur le pavé.

Des passans s'approchent et l'aident à se relever : elle en est quitte pour plusieurs contusions, maison l'engage à aller faire sa plainte. « Ges merveilleuxlà 1 v'ià pourtant comme ça vous

renverse le pauvre monde, s'écrie une vieille femme. » Georgette se dérobe à

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la pitié publique, quoique souffrante de sa chute ; elle s'efforce de prendre courage , et s'éloigne des Champs- Elysées.

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