‹ Georgette (volume 3)Chapitre 3 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Cela va bien !

II était midi lorsque Georgette s'éveilla et sonna Rose. « Eh bien! Madame, dit la femme de chambre en riant, êles-vous satisfaite de votre soirée d'hier? — Ah ! Rose , ne m'en parle pas ! je

me suis ennuyée à la mort!.... aussi je n'irai plus en société, parce que je veux m'amuser, et que cela n'était point amusant du tout. — Vous ferez bien , Madame ; à votre âge , on ne doit faire que ce qui plaît. Mais , pendant votre sommeil , j'ai bien employé mon temps : je n'avais pas oublié l'invitation de M. de Folleville. — Quoi ?

Rose, tu es allée... — Prendre son chocolai ; oui , Madame; j'étais curieuse de savoir si les manières de ce jeune homme répondaient à la vivacité de son style , et je vous assure que j'en ai été satisfaite. Ce Folleville fait très-bien les choses!.... Je lui ai donné beaucoup d'espérance, cela ne coûte rien , et je me suis chargée, pour vous le remettre, de ce billet dans lequel il sollicite un

rendez-vous. — Rien que cela!... — En revenant, j'ai rencontré ce jeune militaire.... celui-là est amoureux comme un hussard!... il m'a reconnue, m'a arrêtée , m'a même embrassée avant de me parler... je n'avais pas le temps de me reconnaître!... il veut absolument que je l'introduise cette nuit chez vous, ou il met l'hôtel sens dessus dessous. — Il va vite en amour , ce monsieur! — C'est un démon, Madame; enfin, je ne suis parvenue à le calmer qu'en prenantcepoulet brûlant qu'il vous adresse, et. auquel je lui ai promis que vous daigneriez répondre. — Comment ! encore un billet , Rose ! — Ce n'est pas tout , Madame. J'allais rentrer à l'hôtel , lorsque je fus arrêtée par un fort joli garçon , dont la mise est assez modeste . mais

dont la [figure est très-distinguée ! — Que te vouiait-il ? C'est encore un adorateur. Madame. — Cela n'en finira pas!... — Celui-ci est notre voisin , il demeure en face de l'hôtel : de ses croisées il plonge dans notre cour; cela n'est pas étonnant , il demeure au cinquième au-dessus de l'entresol. C'est un poëte , et ces messieurs , par goût et souvent par nécessité , se placent toujours le plus près possible des Muses et du Parnasse. Ce jeune nourrisson du Pinde (c'est ainsi qu'on les nomme dans le quartier) vous a vue traverser la coui;. — Il a une bonne vue! — Depuis ce moment, il ne pense, ne rêve plus qu'à vous ! vous êtes sa dixième muse , et je n'ai pu refuser le sonnet, en forme de billet doux, qu'il m'a priée de vous re-

mettre, et pour lequel j'ai promis une petite réponse. — Quoi, Rose, tu monterais à son cinquième éta^e? — Ehf pourquoi pas, Madame; ce jeune homme est si doux, si tendre, si expressif... il m'a touchée! en vérité. Croyezvous donc qu'il ne mérite pas d'être aimé plutôt que ce vieux fou deLacailie? — Oh ! sans doute! — Eh bien, une femme sensible répare les torts de la fortune ; elle se sert de l'or du vieux fou pour être utile au jeune amant. — Au fait!... c'est une œuvre méritoire... mais voyons les billets de ces messieurs. »

On décacheté les billets doux.

Georgette est charmée du style de ses5 adorateurs. Folieville est vif, léger, sémillant; le militaire, ardent, passionné.

GEORGETTE. 8q

impétueux; le jeune poëte, modeste, timide, mais sensible et tendre. « Ils me séduisent tous les trois, dit Georgette ; mais auquel répondre? — A tous les trois, Madame. — Ah! Rose trois amans à la fois.... Et M. de Lacaille.... — Celui-là ne compte pas. — Mais, Rose....

— Comment, Madame, trois amoureux vous font peur !.... Mais c'est une bagatelle.... On en trompe douze à la fois. D'ailleurs, si l'un d'eux ennuie, il est facile de s'en débarrasser !.. Croyez-moi, Madame, ne renvoyez pas ceux-ci... Us sont tous trois fort aimables. — Mais que leur répondrai-je? — A votre place, je donnerais un rendez-vous à chacun d'eux. — Y penses-tu , Rose ?... C'est la première foisqueje leur écris. — Qu'estce que cela fait? vous ne savez donc pas

g0 GEORGETTE.

comment on fait l'amour à Paris! Au reste, si vous voulez prolonger leur martyre, donnez -leur des espérances, je me chargerai d'adoucir leur chagrin. »

Il est probable que mademoiselle Rose n'était pas fâchée d'adoucir le chagrin de ces messieurs, et quelle avait pour cela un remède particulier, car elle se chargea avec empressement des réponses de sa maîtresse. C'était un bien joli sujet que mademoiselle Rose, et bien précieux pour une jeune femme qui se lançait dans le monde.

A peine avait-elle quitté sa maîtresse, que Lafleurse présenta chez Georgette.

SI J'accours , Madame, de la part de mon

GEORCETTE. gi

maître, qui viendra vous chercherce soir pour... — Ah! grand Dieu! Lafleur, estce encore pour me conduire au Marais?

— Non , Madame; je sais que ce n'est pas dans ces cercles étroits que vous pourrez briller!.... Je l'ai représenté à mon maître, lorsqu'il est venu se plaindre à moi que vous mangiez trop dans les collations d'amis. Je lui ai fait sentir ses torts, il en est convenu; et pour les réparer, m'a chargé de vous remettre cet écrin.... — Voyons Mais cela

est magnifique ?... Gela m'ira à ravir....

Les beaux diamans! — Vous voyez

que mon maître sait se corriger... D'ailleurs, c'est moi qui dirige maintenant sa conduite, et je réponds que dans six mois il ne sera " plus reconnaissable. »

f)1 GEORGETTE.

Georgette prend l'écrin et promet à Lafleur d'attendre M. Lacaille qui doit 4a conduire au spectacle, Rose revient, et en voyant les diamans, convient que ie vieux fou fait bien les choses, mais elle engage sa maîtresse à prendre pitié des trois jeunes gens, car ils sont avides de consolations!...

Pendant plusieurs jours Georgette suit M. Lacaille aux spectacles, aux bals ; ['ennui qu'elle éprouvait dans la société de cet amant suranné était adouci par les présens continuels que Lafleur apportait de la part de son maître, qui, depuis sa glissade sous le lit, ne faisait l'amour qu'en soupirs.

Cependant madame de Rosambeau

GEORGETÏfe. 93

avançait dans sa grossesse, Rose était dans la confidence ; un homme plus fin queLacaille s'en serait aperçu; mais il est des gens qui ne voient point ce qui saute aux yeux de ceux qui les entourent.

Les trois amans commençaient à se lasser des consolations de mademoiselle Rose. Celle-ci, par reconnaissance, plaidait leur cause avec chaleur. Georgette, accablée de billets doux, ennuyée plus que jamais de la société de M. de Lacaille , ne résistait plus que faiblement aux sollicitations de sa femme de chambre ; Rose mit à profit les dispositions favorables de sa maîtresse, en intercédant de nouveau pour les trois amoureux, et Georgette avoua franchement

GEOR&ETTE.

Qu'elle ne savait auquel des trois donner la préférence.

__ Tu as raison, Rose, m

t,ire? Ce soir, vous pouvez les rc

„n pas ensemble, ce serart cevoir , non pas e ?sir contre toutesles règles m.» v

,èsl'autre. Dans une première ente ^Tne devez leur aecorderqu un

VUeTmase instant suiara pour les

ïnTX^ choix. Écrivez donc juger et nxerv ^

vite à chacun d eux de se r

etde^ie, etle dernier aneufhe-s MaUM.deLacailledo.tme mener

soir à l'Opéra. — Je vais aller lui dire que vous avez la migraine, que vous ne pouvez sortir. — Mais , Rose , si ces jeunes gens se rencontraient chez moi ?— ■ Nous saurons bien congédier l'un avant

l'arrivée de l'autre. — Mais si —

Toujours des mais.... Soyez tranquille; je suis là pour vous tirer d'embarras? en cas d'accident. — Allons, je m'abandonne à toi. »

Les trois circulaires sont écrites, Rose se charge de les faire parvenir. M. de Lacaille est prévenu que Mme de Rosambeau est trop indisposée pour sortir le soir, et la soubrette revient dire à sa maîtresse quelle peut se préparer pour recevoir les trois jeunes gens.

Le jour finit, etle moment approche -où notre héroïne va jouir de tous les triomphes qu'une coquette ambitionne.

Georgette, devenue petite maîtresse, sait donner un nouvel éclat à ses charmes; un négligé galant la rend encore plus séduisante; ses cheveux, arrangés avec art, retombent en boucles sur un front qui, s'il n'est pas le siège de la pudeur, est encore celui des grâces. Georgette, sûre de son triomphe, est mollement couchée sur une ottomane, dans un boudoir délicieux, qu'éclairent faiblement des globes gazés, inventés par la volupté, pour rendre l'amant plus hardi et la beauté moins sévère.

Huit heures sonnent, on vient : un amant ne se fait jamais attendre à un

premier rendez-vous. C'est au jeune poëte que Ton a donné l'avantage sur ses rivaux ; c'est lui qui vient le premier; une femme aime les vers à sa louange f l'encens que Ton brûle pour les belles n'est jamais perdu.

Le nourrisson des muses est introduit devant Georgette. En se trouvant près de celle qu'il n'avait encore contemplé^tjuede son cinquième étage, il se trouble et clémente interdit : tant de charmes éblouissent sa vue! Le jeune poète est timide, n'ayant encore eu de commerce qu'avec les muses, que l'on dit fort honnêtes, ce que j'ai peinèà croire, car elles se prostituent quelquefois. Georgette s'aperçoit de l'embarras du jeune homme, qui reste entre la porte

o8 georgette.

sans oser s'approcher d'elle. Après avoir joui quelques rnomens de l'effet de ses charmes, elle fait signe au pauvre garçon de s'asseoir, et lui parie avec affabilité. Le jeune homme retrouve son esprit, l'amour l'enflamme, il redevient aimable, tendre, flatteur, empressé, charmant enfin! Georgette

l'écoute avec un plaisir infini il ne

lui parle que d'elle, il lit des vers qu'il a faits pour elle : Georgette s'attendrit et oublie, en l'écoutant, qu'elle n'a qu'une demi-heure à passer avec lui. .

et Rose entre clans le boudoir, s'étonne d'y trouver encore le jeune poète qu'elle croyait parti.

« Eh quoi, madame! monsieur est en£ore-là?.... et M. de Lacaille qu ime

suit... (Elle fait signe à sa maîtresse que c'est M. Folleville; en effet, il était huit heures et demie ). — Ah ! mon Dieu , Rose, tu as raison, s'écrie Georgette toute troublée , j'avais oublié que ce M.de Lacaille devait venir ce soir!., comment faire?... — Mais, dit timidement lejeunehomme, ce monsieur est donc....

— De ces gens qu'on ne peut renvoyer, répond Rose; vous entendez? Madame serait perdue s'il vous voyait.... vous ne

pouvez plus sortir d'ici maintenant

il est trop tard il faut vous cacher — Je ferai ce que madame

oudra. »

Georgette propose le cabinet voisin ; il n'y a pas à balancer. Le jeune homme fait ce que l'on exige; on le pousse dans

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le cabinet, en lui enjoignant de ne faire aucun bruit et en lui promettant de le délivrer bientôt. Rose gronde ensuite sa maîtresse d'avoir oublié l'heure, et l'engage à congédier Folleville, afin de pouvoir délivrer le premier venu. Georgette promet d'être plus attentive, et Folleville est introduit.

Ce second amant est l'opposé du premier; il entre en chantant, en pirouettant, et arrangeant le nœud de sa cravate. Il se place lestement près de Georgette, lui baise tendrement la main, l'étourdit de compiimens, de sermons d'amour, d'assurances de fidélité , et trouve moyen de mêler à tout cela des bons mots, des calembourgs et des refrains de vaudeville. Georgette n'a pas le

GEORGETTE. IOI

temps de placer un mot , mais Folleville l'amuse; sa conversation vive, sémillante, sa légèreté, ses manières badines s tout cela rend à notre héroïne la gaieté que les discours du jeune poète avaient changée en une douce mélancolie. Cependant, ne voulant pas s'oublier encore, elle regarde la pendule... Bon, il n'y a que vingt minutes que Folleville est là.... mais quel bruit se fait entendre? c'est Rose qui accourt brusquement.

« Madame, voilà M. de Lacaille qui entre dans l'hôtel.... il me suit.— Quoi! eucoreM.de Lacaille!» dit Georgette avec surprise; mais Rose apprend tout bas à sa maîtresse que le jeune officier, plus ardent que les autres, a devancé

l'heure; il est arrivé, il fait le diable, il veut absolument entrer... et s'il se rencontrait avec Folle ville, cela ferait un m au va s effet.

« Eh bien! qu'est-ce donc, mesdames?

demande lepetit maître en se mirant. — C'est le mari de madame qui arrive, répond Rose. — Comment? le mari... tu m'as dit que ta maîtresse n'en avait point!... d'où sorUl donc celui-là? — Enfin, c'est bien pis qu'un mari... c'est...

Ah! j'entends!... j'entends! c'est

délicieux! parole d'honneur !.. — U faut vous cacher, car il est extrêmement jaloux, et il vous ferait un mauvais parti! Ah! mon Dieu! cachez-moi

vite ! »

Foîleville devient pâle et tremblant, il ne chante plus dans les raomens dangereux , et ne fait le téméraire qu'avec les femmes. Il court, fait le tour de la chambre, en cherchant un endroit pour être en sûreté. Rose ne peut s'empêcher de rire de la frayeur de Foîleville : on entend un grand bruit tout près de l'appartement.

« Je suis perdu, dit Foîleville; le voilà qui approche... — Où le cacher?

dit Georgette en souriant. — Tenez , madame, cette armoire où l'on pend vos

robes mais je ne sais s'il pourra.,.*—

Oui... oui.... j'y tiendrai il le faut

bien ! »

M. Foîleville se serait mis dans une

souricière pour se soustraire au péril qu'il redoutait : en un moment il est blotti au fond de l'armoire près de la porte du cabinet ; à peine est-il dedans que l'officier entre dans le boudoir.

Rose s'éloigne en engageant sa maîtresse à se débarrasser bien vite de ce troisième amant. L'officier est un jeune homme bien fait, d'une tournure séduisante; les épaulettes lui vont trèsbien, et son air martial prévient Georgette en sa faveur II mène l'amour militairement, et ne paraît pas disposé à ii 1er le sentiment.

Georgetle, encore troublée par les deux entretiens qu'elle n'a pu terminer, veut gronder le jeune officier pour le bruit qu'il a fait dans l'hôtel; mais le

GEORGETTE. ! o5

Toyant si aimable, si amoureux, si galant, elle ira plus la force de se fâcher. Cependant ce dernier amant, plus entreprenant que ses devanciers, veut brusquer sa conquête, il l'attaque vivement; mais Georgette se rappelle qu'elle a des témoins dont la position doit être désagréable, et, s 'éloignant de i'amant qui la presse, elle tâche, pour lui parler, de prendre un maintien sévère.

« En vérité , monsieur , c'est pousser trop loin la liberté !... à peine arrivé chez moi, vous vous permettez des choses... — Depuis un mois, madame, je soupire pour vous, et lorsque j'espère obtenir le prix de ma constance, vous me traitez avec une sévérité... — Je

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veux que vous soyez raisonnable, et si dans quelque temps vous m'aimez encore... — Dans quelque temps, grand Dieu! »

Notre jeune homme tire son épée avec violence et la dirige contre sa poitrine. »Ah! ciel! que faites -vous? s'écrie Georgette? — Je me tue si vous restez insensible ! — Vous vous tuez.... Ah! ah! ahi je voudrais voir cela! cela serait charmant1.... »

Georgette rit aux éclats, et notre officier reste fort sot, car il n'avait nullement envie de se tuer. Combien d'amans se trouveraient aussi embarrassés, si, lorsqu'ils jouent la tragédie devant leurs belles, celles-ci se contentaient de leur

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rire au nez. Celui-ci, forcé de rengainer^ prit le parti le plus sage en ri au t avec Georgette de son beau mouvement de fureur. La gaîté chassant toute cérémonie, l'entretien devient plus animé, et Georgette va oublier les habitans de l'armoire et du cabinet lorsque Rose entre dans le boudoir.

« Qu'y a~t-ii donc encore? demande Georgette avec un peu d'humeur. — Ce qu'il y a , madame , répond Rose tout eSsouflée, c'est le diable qui s'en mêle, je crois.... M. de Lacaille vient d'arriver, il veut absolument vous voir; il est inquiet de votre santé. Il me suit , je ne suis parvenue à le faire attendre un instant , qu'en lui disant que j'allais in assurer si vous ne dormiez pas..., —

Vraiment, Rose , c'est M. de Lacaille?

— Oh! cette fois, madame, c'est îoût de bon , il n'y a pas à plaisanter. — Quel est donc cet homme? demande le jeune officier; ne pouvez- vous le renvoyer? — Impossible!... c'est notre caissier... il se fâcherait... — Voulezvous que j'aille le rosser ? — Non pas ! nous devons le ménager, au contraire!

Que faire, Rose? — Ma foi, madame, il faut cacher monsieur. —Quoi , Rose, encore celui-là ? — Il le faut bien , madame. »

Ces dames ont beaucoup de peine à faire consentir le jeune homme à se cacher. Il voudrait attendre M. de Lacaille pour se battre avec lui. Enfin, vaincu par les prières de Georgette et par la

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promesse d'une douce recompense, il consent à se modérer. Il court au cabinet... uPas là!... pas là! s'écrie Georgette. » Il vole vers l'armoire... « Pas là! pas là ! » lui crie Rose.

«Pas là!., pas là... Eh ! mon Dieu !

mesdames, où voulez-vous donc que je me mette? — Tenez, sous ce canapé...— Quoi, à terre? — Allons, vous voilà bien malade... vous serez fort bien. — Puisque vous l'exigez — Eh vite! eh

vite !... »

Le troisième amant se fourre sous le canapé, s'étend à terre tout de son long, et prie ces dames dû ne pas le laisser long-temps dans une position qui ne lui plaît point. Georgette s'assied sur le

ÏIO GEORGETTE.

meuble complaisant qui dérobe le jeune homme aux regards indiscrets, et Rose reçoit Tordre de faire entrer M. Lacaille, qu'on se promet bien de renvoyer le plus promptement possible.

M. de Lacaille entre en marchant sur la pointe des pieds, tendant le cou en avant, et craignant de faire du bruit; ii aperçoit Georgette, qu'il croyait couchée.

« Vous voilà, chère et bonne amie...

eh bien! vous êtes indisposée, à ce que ua'a dit Rose? — Oui, Monsieur, ah !

je n'en puis plus!... — Et vous avez cru que je vous laisserais seule , que je vous abandonnerais à vos douleurs pour aller chercher loin de vous des

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plaisirs, tandis que je n'en goûte qu'auprès de vos beaux yeux ! »

(Lacaille prend place sur le canapé à côté de Georgette. ) u Je n'aurais pu passer une soirée entière dans la mortelle inquiétude où Rose m'avait jeté. Je veux vous tenir compagnie. — Vous êtes trop bon ! mais quand on souffre , on n'est pas aimable!.. — Vous l'êtes toujours , belle amie? »

Georgette, ne sachant quel moyen employer pour se débarrasser de l'en nuyeux personnage, s'étend sur le sopha , pousse des gémissemens et se donne bien vite une attaque de nerfs.

«An. mon Dieu s écrie Lacaille ef-

frayé, mais le mal augmente... il faut envoyer chercher du monde; je vais m'étttblir près de vous pour toute la nuit. »

Ces paroles rendent Georgette à la santé, elle se trouve infiniment mieux, voyant qu'il faut changer de batterie pour éloigner l'importun Lacaille.

« Je crois que cette crise sera la dernière, dit notre héroïne en reprenant ses sens. — Vous me calmez: je craignais, au contraire... — Non.... ma migraine se dissipe , mes nerfs se détendent. . je suis beaucoup mieux..... et je n'aurai pas besoin de vos soins, dont je suis bien reconnaissante!... — La soirée qae je passerai avec vous n'en

GKORGETTE. Il3

;era que plus délicieuse. — Non, je ne reux pas vous priver des plaisirs qui 'ous attendent. — Ceci est trop déliât, mais.... Ah! mon Dieu! »

LacailJe fait iiivolontairement un autsur le canapé. « Qu'avez- vous donc , «mande Georgette troublée ? — Il m'a (tablé sur ce meuble éprouver une se* tossèïfc — Quelle folie!., mais que me isiez-vous donc? — Je jurais de ife.

e heureux que près de vous. »

; En disant cela, Lacaille passe amouusement son bras autour de la taille ■ sa belle, et la regarde à peu près 1 la même manière que le jour de sa ssade devant le lit. Georgette est sur I épines : Lacaille, qui est rarement

1A4 GEOBGETTE.

aussi pressant, se trouve justement disposé à la tendresse; il est plus ardent, plus amoureux que jamais. Se sentant dans une situation qui l'étonné luimême , il ne veut pas laisser échapper une occasion aussi favorable, et qui pourrait ne plus renaître pour lui. Il devient téméraire ; Georgette s'éloigne de lui ; il la poursuit, la presse, la serre; Georgette se débat, mais Lacaille est un démon, il tâte, pince,

fourrage partout peut-être va-t-il

triompher , lorsque le sopha , théâtrei de ses entreprises, se soulevant brus-i quement, fait rouler sur le tapis l'amoureux et sa maîtresse; dans le mêm<| moment, la porte du boudoir, celle d|| cabinet et de l'armoire s'ouvrent: quatr hommes paraissent, les lumières son

éteintes, les 'quinquets jetés à terre. Les jeunes gens, qui désirent profiter df» obscurité pour s'enfuir , courent , sans prendre garde, au milieu de la chambre , et tombent sur Lacaille et Georgette , qui sont encore sur le tapis. Tous roulent les uns sur les autres ; Lacaille , qui est dessous , pousse des cris terribles et veut en vain se dégager ; Georgette, qui est sur lui, est tâtée, pincée et pressée de nouveau; ces messieurs, tout en se roulant, ont senti sous leurs mains des appas qui leur donnent du goût pour ce genre d'exercice , et ils ne cherchent point à terminer le combat.

Cependant le petit divertissement ne peut durer : Lacaille , qui étouffe , fait

4f l6 GEORGETTE.

des cris épouvantables. Georgette ellemême ne se sent pas la force d'être roulée plus long-temps. Elle s'accroche à une grande toilette.. . mais retenue par quelqu'un, elle retombe et entraîne le meuble avec elle; les cuvettes, les carafes, les flacons, les tasses, les pots de rouge, de noir, de blanc, les glaces , tout se brise sur les jeunes gens; chacun alors cherche à se dégager, mais dans l'obscurité on renverse d'autres meuhles, et le désordre augmente au lieu de diminuer; fauteuils, consoles, bergères, psyché, tout tombe, tout se casse; on crie , on se lamente , on se croit folessé, le tumulte est à son comble... Tout à coup la clarté renaît... c'est Rosa qui arrive une lumière à la main. Elle ^'arrête... le spectacle qu'elle a sous les

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yeux est si extraordinaire qu'elle doute un moment de ce qui se passe devant elle, mais bientôt l'envie de rire succède à la surprise. Ce n'était pourtant pas le moment de plaisanter. Rose a reconnu les trois jeunes gens: à un signe qu'elle leur fait, ils se lèvent, enfilent îa porte et disparaissent. Laissons-les courir comme desfouset sortir de Fhôtel en riant d'une aventure dont ils ne comprennent pas très-bien le dénouement , et revenons au boudoir de Gcorgette.

Le quatrième rouleur était monsieur Lafleur. Le drôle, s'étant rendu à l'hôtel peu de temps après son maître f trouve Rose vivement agitée: la soubrette lui apprend ce qui est arrivé et l'embarras dans lequel se trouve sa maîtresse.

Lafleur ne perd pas de temps : il pense que le plus pressé est de faire sortir M. Lacaille de l'hôtel. Il se rend au houdoir, ayant déjà inventé une histoire pour attirer son maître dehors; mais au moment où il ouvre la porte, les jeunes gens, impatientés, sortaient de leurs cachettes , et le jeune officier avait renversé le sophaetceux qui étaient dessus, ne voulant point rester témoin oisif de ce qui allait se passer sur le meuble complaisant. Lafleur voit d'un coup d'œil le danger de la situation de Georgette : pour la sauver, il donne un coup de poing dans le globe qui éclaire la chambre, et pense que l'obscurité favorisera la fuite des jeunes gens.

Dès que les trois étourdis ont abau-

GEOBGETTE. IJ(£

donné le champ de bataille, Lafleur se relève et se met à crier : au voleur !

Rose , qui conçoit son dessein , en fait autant/Le cri: au voleur! au voleur! se fait entendre dans l'hôtel ; les domestiques effrayés crient , de leur côté7 sans savoir pourquoi ; d'autres vont se réfugier dans les greniers. Aucun d'euxy craignant le danger , ne se rend à l'appartement de sa maîtresse; mais quelques-uns courent chercher la garde, en répandant, par leurs cris , l'alarme dans le quartier.

Une patrouille est rencontrée et conduite à l'hôtel. Les soldats montent jusqu'au boudoir de madame de Rosambeau avant que Lacaille, qui tremble de frayeur

120 CEORGETTE.

et ne sait ce que tout cela veut dire, soit sorti de dessous les meubles qui sont renversés sur le parquet.

« Où sont les voleurs ? » demande d'une voix grêle et d'un ton peu rassuré un petit sergent maigre et borgne qui se tient par prudence entre ses quatre fusiliers.

« Où ils sont? répond Lafleur; parbleu! la question est bonne î si nous le savions, nous les aurions arrêtés. — Combien sont - ils à peu près ? — Au moins une douzaine , dit Lacaille en sortant sa tète de dessous un guéridon. — Une douzaine!... — Pour le moins, v répond à son tour Georgette , qui s'était jetée dans une bergère, et regardait

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en riant sous cape , la figure du sergent, qui devint pâle et morne en apprenant le nombre des voleurs.

« Soldats, il faut aller chercher du renfort; nous ne sommes que cinq, et lapartie ne serait pas égale. »

En achevant cet héroïque discours 9 le sergent sort du boudoir, il laisse deux sentinelles contre la porte, et deux autres devant la loge du portier.

Pendant ce temps, Lafleur relève son maître , dont le corps est meurtri. Le pauvre Lacaille avait beaucoup souffert de l'exercice violent qui avait eu lieu sur son corps. Il demande

ce que signifie tout ce tapage , et m. „

Lafleur lui apprend que des voleurs s'étaient cachés clans le boudoir de madame , qu'ils avaient éteint les lumières pour accomplir leurs affreux projets, et que, sans Rose et lui, qui étaient accourus avec des flambeaux , les brigands auraient dévalisé toute la maison.

Lacaille est tellement abasourdi qu'il écoute Lafleur sans beaucoup le comprendre. Le valet poursuivait son histoire , lorsqu'un détachement de gendarmerie à cheval et une compagnie de grenadiers entrèrent dans l'hôtel , conduits par le sergent qui était allé chercher main-forte.

Georgette et Rose se placent aux fepêtres donnant sur la cour; afin de jouir

du coup d'œil, et pour voir entrer la troupe, qui semble vouloir former le siège de l'hôtel. Ces dames rient comme des petites folles, tandis que Lafleur bassine le derrière de son maître avec de l'eau- de- vie camphrée.

Les soldats se rangent dans la cour en ordre de bataille; les flambeaux qui éclairent l'hôtel, les voisins qui sont aux fenêtres, les passans qui encombrent la rue, les imbécilles et les poltrons qui crient sans savoir pourquoi , tout donne à cette scène un appareil extraordinaire. Le quartier est en rumeur. On a vu entrer de la troupe dans l'hôtel, chacun fait des conjectures; les esprits inquiets croient qu'on veut faire sauter la maison; les vieilles femmes, dans leur terreur,

prennent les voitures de porteurs d'eau pour des pièces de canon, elles font leur paquet à la hâte, pour ne point rester prèsdulieu du combat. Les enfans pleurent , les papas se demandent ce qu'il faut faire , les jeunes filles se mettent dans la foule , et les jeunes gens se serrent contre elles.

Le sergent se bourre le nez de tabac, et adresseie discours suivant aux soldats qui l'accompagnent :

«Camarades, tout annonce que l'affaire sera chaude; une bande de voleurs s'est réfugiée dans cet hôtel. A la vérité, nous sommes en force ; mais vous savez ou vous ne savez pas que les voleurs se défendent comme des lions et se bat-

lent comme des tigres plutôt que de se laisser prendre; c'est pour cela que nous ne serons pas trop de six contre un ; Agissons avec prudence , mais ayons soin de laisser des issues pour que les blessés soient enlevés avec facilité. »

Le commandant de la gendarmerie, sans écouter le discours éloquent du sergent, commence par faire fermer la porte-cochère , laissant quelques hommes pour empêcher les fuyards de s'échapper. Le sergent fait battre la charge aux tambours ; le commandant leur or* donne de se taire, afin de ne pas donner Féveil à ceux que l'on veut surprendre* et l'on marche , la baïonnette en avant, vers la salle à manger.

$20 GE0RGETTE«

On visite chaque pièce, puis'les appartemens du premier , puis le second, toujours sans rien découvrir. Le commandant se tourne alors vers le sergent, et lui demande si c'est pour se moquer de lui et de ses soldats qu'il les a fait venir.

« Patience, répond le sergent , les voleurs sont bien cachés à ce qu'il paraît; mais vous verrez bientôt que c'est un piège qu'ils vous tendent. »

On continue la visite de l'hôtel , et l'on arrive aux mansardes et devant une porte qui ferme l'entrée des greniers ; le sergent essaie de l'ouvrir , mais elle est fermée en dedans.

« Silence , dit-il ; je présume que

c'est là qu'ils se sont cachés! —

C'est bien heureux , dit le commandant.

Le sergent place son oreille contre la porte et s'écrie : « Nous les tenons!... ils sont là!... »Le commandant écoute, et distingue effectivement les pas de plusieurs personnes qui courent dans le grenier.

« Vous voyez que j'avais raison , » dit le sergent , et il passe aussitôt derrière les autres, pour ne pas gêner les opérations.

« Rendez- vous! » crie le commandant d'une voix forte. On attend un mo-

ment... mais le plus profond silence règne dans le grenier. « Rendez-vous! »

répète le commandant tandis que le sergent lui crie d'employer la douceur.

Le commandant ordonne à son monde d'enfoncer la porte : elle tient solidement ? mais enfin les coups de crosse la font tomber avec fracas, et le vent qui sort du grenier éteint, au même instant, les flambeaux de la troupe.

On avance avec précaution, car la pins profonde obscurité règne dans le gre~ nier. Le sergent conseille au commandant de mettre tout de suite les voleurs |i la raison ; celui-ci fait ranger ses soldats sur une ligne , et, pour la dernière

fois , crie aux voleurs de se rendre. Il ne reçoit pas de réponse , mais il entend un bruit confus de voix étouffées qui semble partir des greniers.

«Soldats, enjoué, dit le commandant; feu!... » (Mais il a soin d'ordonner tout bas à ses soldats de ne tirer qu'en l'air).

La détonation a lieu. Aussitôt des cris aigus partent du fond des greniers; mais ces cris semblent plutôt causés par l'effroi que par la douleur, et l'on distingue des voix qui ne peuvent être celles des voleurs.

«Que diable est-ce que cela? dit le commandant. Parbleu! il y a là des femmes... écoutez, sergent... »

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Mais le sergent n'était plus à portée d'entendre, car, dès le commencement de l'action , il avait jugé à propos de descendre les escaliers pour aller chercher de la lumière.

Le corn mandant, persuadé parlebruit qu'il entend qu'il y a quelque méprise dans celte affaire, ordonne à ses soldats de le suivre et de marcher du côté des plaignans.

On avance, toujours à tâtons; bientôt les pieds s'embarrassent dans des bottes de paille; les uns roulent, les autres, plus adroits, écartent ce qui arrête leur marche. Bientôt, en croyant relever des voleurs, c'est une jambe...

une cuisse, une gorge que l'on trouve

GEORGETTE. l3f

sous sa maim Les soldats, voyant à qui ils ont affaire , abandonnent leurs fusils pour tâtonner plus commodément; les victimes supportent fort patiemment le joug des vainqueurs. Il était écrit que ce soir-là, dans l'hôtel de madame de Rosambeau , on se roulerait les uns sur les autres. Le fourragement continuait avec ardeur d'une part, on s'y prêtait avec docilité de l'autre, quand le sergent entra dans ie grenier avec de la lumière.

Il était temps d'éclairer la scène, qui prenait une tournure très -originale»

« Que vois-je ! s'écrie le sergent; des femmes!... — Oui , des femmes, » répond le commandant en rajustant une partie de son vêtement qui s'était défaite dans

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le feu de Faction; « ce sont là les voleurs » qui vous ont tant effrayé ! »

Les dames, à la vue de la lumière, s'étaient , par pudeur , refourrées sous la paille... On en vint à une explication indispensable. D'abord on pria tout le monde de se montrer sans craindre, et les soldats virent avec surprise qu'il n'y avait pas que des femmes sous la paille : à la vérité, elles tenaient Tavant-gaide; c'est pourquoi elles avaient supporté tout le feu de l'ennemi. Les hommes, plus poltrons, étaient tout au fond, derrière la paille. Les vaincus parurent enfin, et l'on reconnut le portier de l'hôtel, le cocher, les laquais, le maître-d'hôtel, les marmitons, la femme de charge, les femmes de chambre,

les couturières, les balayeuses, etc., etc*

On doit se rappeler qu'au premier cri de Lafleur tous les gens de la maison s'étaient sauvés au grenier, dont ils avaient fermé la porte. Ignorant ensuite ce qui se passait dans l'hôtel, ils avaient pris les soldats pour les voleurs, et la voix du commandant qui les sommait de se rendre pour celle du chef des brigands.

Heureusement ce quiproquo n'eut pas de suites fâcheuses : le commandant fut le premier à rire; le sergent seul était consterné de s'être trompé aussi grossièrement. Il lui fallut endurer les plaisanteries de tout le monde, et surtout du commandant, qui était en train de rire,

Les femmes n'épargnèrent pas non plus le sergent, car elles lui en voulaient de ce qu'il était venu si vite éclairer le théâtre ducombat.

m Mais enfin, commandant, dit le pauvre sergent en prenant du tabac pour rappeler ses idées, il y a pourtant eu des voleurs!... — Peut-être un ou deux qui se seront sauvés dès votre arrivée ! — En effet, dit le portier en s'avançant, son bonnet de coton à la main , je me rappelle avoir vu sortir trois jeunes gens avant même que Ton ait crié au voleur... — Sans doute, reprit le commandant, quelques étourdis qui se seront moqués de vous!... et Ton a répandu l'alarme pour rien , et mis le quartier sens dessus dessous!... Une autre fois, sergent,

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avant d'aller chercher main-forte, tâchez de savoir à qui vous avez affaire! »

Le sergent ne répondit rien; il était confondu. Le commandant descendit à la tête de sa troupe, les gens de la maison retournèrent dans leurs chambres, les soldats quittèrent l'hôtel, M. deLacaille fut reconduit chez lui par Lafleur, que Ton ne soupçonnait guère être l'auteur de tout ce désordre, et Georgette se coucha en riant avec Rose des aventures de la soirée.

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