‹ Georgette (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Accidentj Rencontre imprévue.

On pense bien que les trois amans ne s'en tinrent pas à cette première visite : tous trois continuèrent à venir voir madame de Rosambeau , et, par ce moyen , on ne pouvait savoir auquel elle donnait

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la préférence. Les mauvaises langues de l'hôtel disaient que madame ne voulait désespérer personne, et que, guidée par mademoiselle Rose, elle savait mener trois intrigues de front; ce qu'il y a de certain, c'est que Georgette n'eut plus H maladresse de donner des rendez-vous à une demi-heure de distance l'un de l'autre.

Mais au milieu des plaisirs le temps s'écoulait; le fruit de la première faute de Georgette arriva à ce terme où les entrailles d'une mère ne sont plus suffisantes pour le contenir; l'enfant de l'amour voulait prendre sa place dans *e vaste univers où les enfans naturels sont assez nombreux.

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L'époque est venue; il faut, pour quelque temps, quitter Paris, abandonner des plaisirs enchanteurs, pour s'ensevelir dans une triste campagne. Georgette est de fort mauvaise humeur : elle n'a jamais désiré d'être mère, mais dans ce moment ce titre ne lui paraît qu'une sujétion insupportable; elle se promet de ne point remplir les devoirs qu'il inspire à celles qui savent en goûter les douceurs.

Il faut partir; aucun obstacle ne s'oppose à ce départ : M. Lacaille est persuadé que madame de Rosambeau est sujette à des douleurs néphrétiques et qu'il faut qu'elle prenne les eaux; il désire l'accompagner, mais on trouve des prétextes pour l'en dissuader, et Lafleur

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persuade à son maître qu'il ne faut pas contrarier une femme malade, si Ton veut qu'elle guérisse promptement.

Georgette quitte un beau matin la capitale; mais, au lieu de se rendre à Plombières, on prend le chemin de Montmorency. C'est auprès de ce village (devenu célèbre par le séjour qu'y fit ce philosophe qui écrivait des traités d'éducation et mettait ses enfans à la Pitié) que Lafleur avait loué pour Georgette une petite maison isolée qui devait lui servir de retraite pendant son absence forcée de Paris.

Rose accompagna sa maîtresse; sans elle madame mourrait d'ennui à la campagne !... Ces dames ont pris place dans

unléger cabriolet, auquel on a attelé deux chevaux, sur l'un desquels leur conducteur est monté en postillon. Ce char semble plutôt destiné à une promenade que propre à faire un voyage ; mais cinq lieues sont peu de chose, et Georgette a ordonné au postillon d'aller comme le vent.

Assise près de Rose, entourée de cartons et de chiffons de toute espèce (car même dans la solitude, une jolie femme doit songer à sa toilette), Georgette s'ent retient avec sa suivante des plaisirs qu'elle goûtera à son retour, du bon heur déjouer mille tours à Lacaiîle, et de tromper ses trois amans, qui commencent à n'avoir plus le mérite de la nouveauté.

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Cette conversation importante occupe tellement les voyageuses qu'elles voient avec surprise que bientôt elles seront arrivées à leur destination. Déjà le modeste clocher de Montmorency se dessine au fond du paysage. Le char élégant va comme le vent: mademoiselle Rose , qui est pourtant une fille courageuse, a peur que les chevaux n'aient pris le mors aux dents : Georgette rit de sa frayeur; Georgette , que sa situation devrait rendre plus craintive, semble, au contraire, braver tous les dangers et crie au postillon d'aller au grand galop.

Crac !... en passant sur quelques pavés destinés à réparer la route, l'essieu se brise, une roue se détache; le^ char

verse sur les pierres, les clames roulent sur le chemin , et les cris de la douleur succèdent aux éclats de la folie.

Le postillon, tout occupé de lui, de la voiture et des chevaux , ne s'inquiète pas de ses voyageuses.

Cependant Rose remplit l'air de ses cris, causés plutôt par l'effroi que par la douleur, car e\ïe ria aucune blessure. Georgette, blessée à la tète, a perdu l'usage de ses sens.

Un jeune homme à cheval accourt du coté d'où partent les cris : aidé de son domestique, il relève les voyageuses, les transporte sur un tertre de verdure. Le postillon, revenu de sa fra'

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yeur, court chercher des secours dans une chaumière que l'on aperçoit à peu de distance. Pendant ce temps, le jeune homme étanche, avec son mouchoir, le sang qui coule de la hlessure que Georgette s'est faite à la tête. Dans le premier moment il n'a pu distinguer les traits de celle qu'il secourait; mais maintenant, à genoux près d'elle, il soulàve la tête de l'intéressante blessée.,. Celle-ci ouvre les yeux et revient à elle.. .a Georgette! s'écrie le jeune homme. — Charles! dit notre héroïne,* et elle baisse les yeux en rougissant, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien long-temps.

Charles, que nous avons quitté à l'instant où il prenait la route de Paris;

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avait eu, dans cette ville, une rechute qui l'avait contraint à garder la chambre tout le temps que Georgette employait en fètcs et en plaisirs. Le retour du printemps avait rendu la santé au trop sensible Charles; les médecins lui avaient ordonne l'exercice du cheval , et dans une de ses promenades extra muras, le hasard venait de lui faire rencontrer celle qu'il cherchait inutilement dans Paris.

« J'ai envoyé votre conducteur chercher du secours , dit Charles après un moment de silence; dans l'état où vous êtes, madame, on ne saurait prendre trop de précautions. »

Charles appuya sur ces derniers mots :

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la grossisse de Georgette était trop avancée pour échapper à ses regards.

Georgette rougit encore , et voulut se lever. « Pourquoi vous remettre en chemin? dit Charles d'un ton plus doux; attendez que l'on trouve quelque voiture pour vous transporter à votre destination. — Cela est inutile , monsieur, ma blessure n'est rien... et je suis en état de marcher. »

En achevant ces mots, Georgette se leva et fit quelques pas, mais sa faiblesse la força de s'arrêter. Le postillon revint avec un paysan qui offrit aux dames une carriole ou un brancard pour les transporter où elles voudraient.

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« Je ne veux ni de Tan ni de l'autre, dit Georgette ; votre carriole me casserait la tête à force de me secouer, et je n'ai pas envie de me mettre sur un brancard, pour que tous les paysans me suivent comme une curiosité; j'irai à pied. »

En disant cela elle donne quelque argent au villageois , et ordonne au postillon de s'occuper du cabriolet et de venir la rejoindre lorsqu'il l'aura fait remettre en état.

Cbarïes écoutait Georgette : il trouvait un tel changement dans son ton et dans ses manières qu'il ne pouvait se persuader avoir devant les yeux la per-

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sonne qu'il avait laissée à la ferme six mois auparavant.

Après avoir donné ses ordres, George t te se tourna vers Rose, qui était encore couchée sur le gazon, recevant avec reconnaissance les soins de Baptiste , dont les petites manières innocentes et niaises lui plaisaient beaucoup.

«Donnez-moi le bras, Rose ; vous m'aiderez à marcher en me soutenant un peu. — Que je vous soutienne, madame ! eh ! mon Dieu , j'ai bien besoin d'être soutenue moi-même.... Je n'ai pas tant de courage que vous.... je ne sais, en vérité, si je pourrais marcher.... »

Le fait est que mademoiselle Rose roulait que Baptiste l'aidât à faire le chemin. Georgette était embarrassée; le paysan etle postillon venaient départir ; elle avait affecté un courage audessus de ses forces. Charles était à deux pas, mais rêveur, silencieux, et ne paraissant pas dans une disposition favorable. Cependant elle s'arme de courage, et s'approche de lui d'un air riant.

3 « Monsieur sera-t-il assez galant pour me donner le bras jusqu'à ma demeure?

nous n'avons pas pour une demi-heure de chemin.»

Charles parut sortir d'un état léthargique. Se tournant vers Baptiste , il lui

ordonna de donner îe brasàla suivante, et, s'avancanl vers Georgette, lui dit qu'il était prêta la conduire. Georgette, passa son bras sous celui de Charles, mademoiselle Rose se serra contre celui de Baptiste, et Ton se mit en marche.

La route se fit silencieusement , malgré les efforts de Rose pour l'égayer.

Charles était pensif; Georgette SQijfv î'rait. non^seiitementde sa blessure, qui était légère, mais d'être forcée de donner îe bras à un homme dont la vue M rappelait ce que depuis long-temps -lie avait oublié. Lorsque la douleur ou la fatigue la forçait à s'appuyer sur son conducteur, son sein se /;onfl ûf son cœur battait avec violence ; un seu-

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tinient pénible , parce qu'il n'était pas exempt de remords, s'emparait de son âme; elle levait les yeux sur Charles, et cherchait à lire dans les siens ce qui se passait au fond de son cœur; mais Charles évitait ses regards ; il souffrait aussi d'être près de celle qu'il avait adorée, de celle qui avait fait le tourment de sa vie , et de n'être pour elle qu'un étranger. Il sentait cependant qu'il ne pouvait plus être rien pour Georgette; mais lorsqu'elle s'appuyait sur lui , lorsqu'elle serrait son bras, lorsqu'un soupir s'échappait de sa poitrine, Charles ému retrouvait son cœur et regrettait les illusions qui ne pouvaient plus renaître.

On arrive enfin devant la maison que

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Georgette avait fait louer par Lafleur.

« C'est ici que je vais, monsieur , » dit notre héroïne en s'arrêtant. Charles regarde l'habitation; il est surpris de son extérieur modeste et de sa situation isolée : un sentiment de plaisir anime son visage.

Rose a frappé : une vieille femme vient ouvrir. « Voudriez-vous vous reposer [un moment? dit Georgette à Charles en lui quittant le bras. — Je vous remercie , madame ; je n'en ai pas le temps. — Je ne vous engage point à venir me voir..,, la société d'une femme seule pourrait ne pas vous être agréable. »

Charles allait répondre à cette épi-

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gramme; mais il se contient, craignant de se laisser emporter par le sentiment qui l'agite. "« Suivez-moi , » dit-il à Baptiste d'une voix sombre , et il s'éloigne à grands pas de la demeure de Georgette.

Arrivé à l'endroit où attendaient les chevaux, Charles s'arrête pour regarder la place où il a retrouvé celle qu'il vient de quitter si brusquement, a Elle était là.... blessée.... souffrante.... Mais d'où vient qu'elle habite maintenant une retraite isolée!... voudrait-elle cacher sa faute à tous les yeux.,, se retirer du monde ?

Pauvre Charles ! son cœur cherche toujours à excuser celle qu'il ne peut

encore effacer entièrement de son souvenir.

« Quei est cet original , madame ? demande Rose à sa maîtresse lorsque Charles est éloigné; ii vous a quittée d'une manière tout-à-fait drôle!... j'ai cru un moment qu'il allait pleurer!....

Son domestique est gentil; ce n'est encore qu'un enfant, mais on pourrait en faire quelque chose. »

Georgette ne répond rien. On entre dans la maison ; cette demeure aurait* paru charmante à quelqu'un qui eût aimé la campagne; Georgette la trouva insupportable, et se promit bien d'y rester le moins de temps possible. Sa chute n'avait pas dérangé sa santé ;

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une mère tendre en eut été charmée, Georgette ne le fut que par l'espoir detre bientôt en état de retourner à Paris. La vue de Charles avait réveillé dans son âme des souvenirs sur lesquels elle sentait le besoin de s'étourdir.

Ce moment tant souhaité par la plupart des mères arriva enfin : après des douleurs assez vives, Georgette mit au monde un fils. La vue de son enfant lai causa une légère sensation ; mais Rose le remit bien vite entre les mains d'une nourrice que l'on s'était procurée, et à qui on paya uueannée d'avance , en lui ordonnant de ne jamais venir à Paris avec l'enfant.

Le petit Paul (c'est le nom que l'on

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donna au fils de Georgette) passa de suite dans les mains dune étrangère, et n'emporta ni les regrets ni l'amour de sa mère.

Georgette, après être restée à la campagne le temps nécessaire à son rétablissement, écrivit à Lafleur pour qu'il prévînt son maître de son retour. Tout fut exécuté comme la prudence l'exigeait, et bientôt madame de Rosambeau fut réinstallée dans son hôtel, sans que Ton se doutât de rien.... ou sans qu'on eût l'air de savoir ce que madame avait été faire.

Jeunes gens qui cherchez une épouse innocente et sage , défiez-vous de ces demoiselles qui ont fait des voyages !

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