‹ Georgette (volume 3)Chapitre 5 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La roue commence à tourner.

M. de Lacaille accourut à l'hôtel dès qu'on lui eut appris le retour de madame de Rosambeau. A son grand étonnement , il la trouva maigrie et trèschangée :en effet, Georgette avait beau-

coup perdu de son éclat et de sa fraîcheur. Elle se plaignit de ce que les eaux lui avaient été contraires; et, voulant réparer, par la toilette, ce qu'elle avait perdu en beauté, elle se livra aux plus folies dépenses , au luxe le plus effréné , et devint pour Lacaille d'un entretien ruineux.

Le pauvre homme songeait quelquefois, avec effroi, aux suites que sa conduite devait amener; maisLafleur était son confident, et de plus son intendant, il n'y avait plus moyen qu'il vît clair clans ses affaires ni qu'il réparât ses sottises.

Madame de Rosambeau dépensait nonseulement pour elle, mais elle fournis-

sait à ses trois amans tout ce qu'ils paraissaient désirer ; ne pouvant se dissimuler qu'elle avait perdu beaucoup de ses charmes, elle craignait d'être abandonnée et employait, pour retenir ses esclaves dans ses chaînes, des moyens ruineux pour M. de Lacailie.

Madame de Rosambcau faisait imprimer les ouvrages du jeune poète , et celui-ci, qui devait à sa belle le plaisir de voir ses œuvres paraître au jour, enfantait production sur production, en avant soin de les dédiera celle qui en aisait ies irais.

INI. Folleville ne faisait point de vers , mais il avait une passion pour les chevaux. Madame deRosambeau, qui allait

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souvent promener avec lui au bois de Boulogne, se chargeait de veiller à ce que leur équipage fût remarquante par la beauté de leurs coursiers.

Le Jeune officier se contentait de monter le même cheval lorsqu'il faisait quelque promenade, mais iljavait !a fa* reur du jeu ; il était rarement heureux, et madame de Rosambeau, qu'il avait la bonté d'associer à ses bénéfices, était chaque jour obligée de réparer le déficit qui se trouvait clans la caisse de l'association.

Les quarante mille livres de rentes

de monsieur de Lacaiiie ne pouvaient

aller loin : Lafleur, intendant-général

des finances, prévoyait depuis long-

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temps ce qui devait arriver ; en fripon adroit, il se gardait bien d'avertir son maître du résultat qu'auraient ses folies; il lui cachait, au contraire, l'abîme entr'ouvert sous ses pas et le poussait doucement vers le précipice. On engageait les propriétés, on empruntait a des usuriers; Lacaille signait tout; le malheureux avait perdu la tête , il n'osait plus examiner ses comptes, et son valet lui assurait qu'il aurait des ressources pour le reste de ses jours.

Vieillesse folle qui vous laissez maîtriser par les passions, vous êtes plus méprisable que vous n'êies à plaindre !... vous aviez , pour vous sauver des pièges que Ton tend à vos sens et à votre amour-propre, l'expérience et votre miroir !

CEORGETTE. jGl

Un matin , pendant que Lacaille était encore livré an repos, ayant passé id nuit à un bal, où la tournure et la mise de madame de Rosambeau avaient fait la plus grande sensation, un bruit confus de voix se fit entendre dans la cour de l'hôtel. Lacaille ouvre les yeux, il sonne pour connaître la cause de ce tumulte, son petit jockey arrive.

« Qu'est-ce que j'entends, Jasmin? ~ Monsieur, ce sont des huissiers, des Usuriers , des recors... enfin tous les diables de l'enfer , qui viennent saisir rhôtel. — Comment!... qu'est-ce que tu

dis? Ces gens se trompent, sans

doute! — Dame! ils demandent

cependant M. de Lacaille , vieux rentier... — Vieux rentier] ce n'est pas

moi... — Ob! que si, monsieur, ils vous ont bien désigné.... — Et que veulent-ils? — De l'argent ou en prison, monsieur. — En prison! tues fou!.... Ce n'est que de l'argent qu'il leur faut , n'est-ce pas? — Oui, monsieur. — Parbleu, c'est bien facile : ce n'était pas la peine de me réveiller pour cela!...

Envoie-les à Lafleur, mon intendant.

— Monsieur, c'est que votre intendant est parti ce matin avant le jour. — Qu'estce que tu dis? — La vérité, monsieur.

— Quoi?... Lafleur.... — A quitté l'hôtel , emportant tout ce qui pouvait lui convenir. — Ah ! le coquin ! le scélérat!.... Je suis volé, trompé... trahi! »

Lacaille retombe sur son lit; il est anéanti ; il s'aperçoit qu'il a été dupe

d'un fripon. Cependant le tumulte augmente , les huissiers crient, les valets se sauvent avec ce qu'ils peuvent emporter. Bientôt les recors entourent le lit du vieil enfant prodigue; on lui montre des billets qu'il a signés, des engagemens qu'il a contractés : le résultat est que l'intendant a trompé jusqu'aux usuriers, car son maître doit trois fois plus qu'il ne peut payer , en laissant saisir tout ce qu'il possède.

Cette découverte ne calme pas la colère des créanciers, et M. de Lacaille est sommé de se rendre provisoirement en prison. Le vieux fou se lève ; on ne lui laisse pas le temps de mettre m rouge, ni corset , ni boucles à l'enfant , on l'entraîne... Mais au moment où il, va quitter sa chambre, mademoiselle Rose

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arrive avec un billet de sa maîtresse:

Lâcaiiïe le prend et le lit, pendant que Rose, effrayée, regarde les personnages ;t figures patibnlaires qui remplissent l'appartement.

Le billet contient une invitation de madame de Rosambeau , pour remettre à sa femme de ebambre trois cents louis dont elle a un urgent besoin.

« Ma chère, répond M. de Lacaille , dis à ta maîtresse que je Vais en prison pour elle, et que c'est la dernière preuve d'amour que je puisse lui donner. »

« Dites- lui aussi, mademoiselle .ajoute un grand homme sec. noir,,

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livide, dont le regard avide et la figure hétéroclite font deviner un huissier) ; dites à votre maîtresse que je ne lui donne que vingt-quatre heures pour quitter l'hôtel qu'elle habite: je sais ce que c'est que madame de Rosainbeau ; la maison qu'elle occupe a été meublée par monsieur, et cela doit par conséquent nous revenir. »

Rose s'enfuit sans en entendre davantage. M. de Lacaille fut conduit en prison ; le malheureux y mourut au bout de quelque temps, sans être plaint de personne, sans avoir trouvé dans ses nombreuses connaissances le moindre secours, la plus légère consolation.

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