Scène utile à l'un et inutile à l'autre
Georgette attendait avec impatience le retour de sa femme de chambre.
Avant de suivre mademoiselle Rose, revenons à Charles, que nous avons laissé aux environs de Montmorency.
Charles, en voyant la retraite que Georgette avait choisie , s'était flatté qu'un sentiment de repentir avait guidé celle qui, après maintes folies, pouvait encore (il l'espérait du moins) revenir à la vertu.
Tourmenté par le désir de la revoir , fâché de l'avoir quittée si brusquement, Charles balança long-temps pour se rendre chez Georgette; l'amour l'emporta encore, et il prit avec Baptiste le chemin de la maison isolée.
Arrivé à cette demeure paisible , Charles frappe : une paysanne se présente; il s'informe de la jeune dame qui habite Ja maison, et la villageoise lui apprend que depuis deux mois cette
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dame est partie et qu'elle ne ctàtt point revenir.
«Allons, dit Charles, je me suis : e abusé!.,, retournons à Paris , Baptiste. — Si monsieur désire y voir mademoiselle Georgette , cela sera bien facile. — Comment cela, Baptiste?
— Je sais son adresse, monsieur. — Et qui te la donnée? — Sa femme de chambre, à qui j'ai donné le bras....
vous savez, monsieur; mademoiselle ilose m'avait engagé à alier la voir, mais je ne m'en suis pas soucié. »
k Alier voir Georgette à Paris, se dit tout bas Charles, non!... ce serait une faiblesse!...» et il passa encore plusieurs jours dans l'irrésolution, jusqu'au rao«
ment où l'amour le poussa malgré lui chez Georgette.
Rose venait de rentrer, sa maîtresse la grondait de sa lenteur. « Tu sais, Rose, que j'attends après cet argent.,, Folleville a besoin d'un cheval. — .11 pourra bien aller à pied, madame, s'il ne monte plus que ceux que vous hù achèterez avec l'argent de monsieur La caille! — Que veux-tu dire, Rose? »
La femme de chambre raconte la scène dont elle a été témoin; Georgette est surprise, sans être affectée, du mai heur de son vieil entreleneur. « Le vieux fou, s'écrie-t-elle, il devait bien s'attendre à cela! Je suis bien aise aètte m ^5
débarrassée de lui. » Ruinez vous donc pour une coquette!
« L'événement est pourtant désagréable, dit Georgette au bout d'un moment, je comptais sur cet argent... et Lafleur, i'as4u vu, Rose? — Lafleur est bien loin, à ce que j'ai appris en sortant de l'hôtel. Un garçon intelligent n'attend pas , pour quitter son maître, le moment où la justice entre dans la maison. — Demain, Rose, nous quitterons cet hôtel. J'ai des bijoux, des diamans... — Oh! vous avez des ressources, madame; à votre âge, on n'est jamais embarrassé. — Va, Rose, faire les paquets de tout ce que nous pouvons emporter. ».
Georgette, restée seule, se livre à ses
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réflexions; il y avait fort long-temps qu'il ne lui était arrivé de penser à sa situation; en songeant à l'avenir, on revient quelquefois sur le passé, que tant de personnes cherchent à oublier r et Georgette était de ce nombre.
Notre héroïne se trouvait dans cette situation d'esprit où, mécontent de soi-même, on voudrait pouvoir changer quelques scènes de sa vie, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit : c'était Charles qui, cédant au désir de revoir Georgette, venait, en hésitant * chez madame de Rosambeau.
« C'est à madame de Rosambeau que j'ai l'avantage de parler, dit Charles en entrant. — Quoi!... c'est vous, mon-
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tïetu ?... et qui vous a donc appris mon nom?... — Oh! je me doutais bien, madame, que celui que vous portiez à la ferme ne vous conviendrait plus à Pfcris. — Si c'est pour me faire de la morale que vous êtes venu chez moi, je vous préviens, monsieur, que "Vous perdez votre temps; je ne suis nullement disposée à entendre vos réprimandes. »
Charles examinait l'appartement: le luxe, la profusion qui semblaient régner chez madame de Rosambeau , avaient déjà chassé l'espérance de son cœur.
«Je ne viens pas vous faire des repro* ches, dit-il enfin; je vois d'ailleurs qu'il
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ocrait trop tard! — Quel est donc le sujet de votre visite? »
Charles, embarrasse, ne savait trop que répondre; il n'osait avouer dans quelle espérance il était venu lavoiril tira un mouchoir de sa poche et lq présenta à Georgette : « Je voulais vous, remettre ce gage de fidélité que voua me donnâtes jadis... et que j aurais dû vous rendre plus tôt.
— Ah! ah! dit Georgette, en éclatant de rire; comment, monsieur, cVst; pour cela que vous êtes venu? Ah! je
vous reconnais bien là! toujours
romanesque, toujours sentimental:....,
— Et vous toujours ingrate et parjure,
— Eu vérité, monsieur, vous n'êtes pas
galant! Je croyais que les voyages vous auraient formé, mais je vois qu'on ne fera jamais rien de vous. — Fort bien , madame , continuez , joignez l'ironie à l'outrage!.... vous ne sauriez me rendre un plus grand service; je vous vois enfin telle que vous êtes, et je vous remercie de détacher le bandeau qui me couvrait les yeux.
— Comment, Charles, vous in aimiez encore!.... Voilà une constance digne de nos anciens chevaliers !....-.
Mais , entre nous , je ne le méritais guère. — J'aime à voir que vous vous rendez justice. — Pourquoi dissimulerais-je avec vous? Tenez, je vais être franche : vous m'avez plu lorsque je vous vis pour la première fois ; ce pen-
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chant augmenta quand vous vîntes à la ferme ; peut-être vous serais-je restée fidèle! mais, vous me laissez là , vous me quittez sans vous inquiéter de ce qui en arrivera ; une jeune fille de dix-sept ans aime k parler d'amour ; un autre amant se présenta, il m'en dit plus en huit jours que vous en deux mois , et j'aimais à m'entendre dire que j'étais jolie!... Je vous ai oublié, je l'avoue; mais est-ce bien m;: faute?... Depuis ce temps, j'ai fait bien des folies!... Que voulez-vous! mon cœur est léger, ma tête n'est point mûre pour la raison !.... Cependant , chaque fois que je vgus vois j'éprouve un sentiment... qui m'étonne moi-même.
Tenez, Charles, je n'ai pas vingt ans, je suis encore jolie... quittez cet air
boudeur, ce ton sentimental, et, au lieu de me moraliser, parlez-moi d'amour...
je sens que je vous écouterai avec plaisir. »
En achevant ce discours, qu'elle avait accompagné de regards trèsexpressifs , [Georgette passait son bras autour de Charles , et , la tète appuyée sur l'épaule du jeune homme , le sein palpitant, les yeux attachés sur les siens , elle s'attendait à voir son esclave Tomber encore à ses genoux... Mais Charles se dégage froidement des bras qui l'entourent, et, s'éloignant de quelques pas : « Je vous ai écoulée attentivement, dit-il à Georgette , je vois combien je m'étais abusé !... Je ne dois vous faire aucun reproche , vous avez
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cédé aux penchans que la nature vous a donnés. Poursuivez le cours de vos iolies, augmentez chaque jour le nom* bre de vos amans, soyez heureuse!....
je le désire ; mais le bonheur s'use bien vite pour ceux qui se blasent sur tous les plaisirs; peut-élre, en n'abandonnant pas vos bienfaiteurs , auriez-vous réussi à le fixer près de vous. Adieu , Georgette; nous ne nous reverrons plus. »
En achevant ces mots , Charles jette 1111 dernier regard sur Georgeite, et quitte l'hôtel en remerciant le ciel de lui avoir enfin dessillé les yeux.