CHAPITRE VIL
Changement d'état.
Les dernières paroles de Charles avaient jeté le trouble clans lame de Georgette ; son brusque départ , au moment où elle croyait l'enchaîner plus fortement que jamais, humiliait
son amour-propre et trompait sa folle vanité. Rose vint tirer sa maîtresse de ses réflexions, en lui annonçant que tout était disposé pour leur changement de domicile. Rose avait espéré pouvoir faire enlever une partie des meubles de l'hôtel, mais les huissiers y avaient mis empêchement. Iî fallut se contenter des cartons renfermant les parures, les schals et les bijoux; un fiacre reçut tout cela et transporta ces dames dans un hôtel garni.
Georgette avait fait connaître à ses trois amans sa nouvelle demeure , mais aucun d'eux ne s'y présenta : notre héroïne ne concevait point le motif de cet abandon, Rose le lui fit comprendre. En effet ? madame de Rosambeau ne
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pouvait plus imprimer les ouvrages du poète, acheter des chevaux à Follevilïe et tenir la caisse du jeune officier. Ces messieurs portèrent leurs hommages ailleurs, hommages bien flatteurs pour celles qui en furent l'objet.
Rose consola sa maîtresse, que l'ingratitude de ces messieurs avait un peu chagrinée, etGeorgette se promit d'être plus sage à l'avenir.
Cependant, depuis qu'elle habitait l'hôtel garni, Georgette était délaissée et n'avait plus de société! La promptitude avec laquelle madame deHosambeau avait ruiné M. de Lacaille, dont la fortune paraissait assurée, avait effrayé les nombreux admirateurs de sa
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beauté. Personne ne se présentait pour remplacer le pauvre Lacaille, qui venait de mourir dans sa prison ; le temps s 6coulait, les bijoux se vendaient ( parce qu'à Paris il fait cber vivre en hôtel garni), et les ressources diminuaient.
« Où estLafleur? disait Georgette en soupirant; il m'aurait déjà retrouvé un hôtel et une voiture !.... » Rose ne répondait rien , mais elle se creusait la tête pour imaginer un moyen de sortir d'embarras.
Un matin , la soubrette fut trouver sa maîtresse encore au lit; son air sa-. tisfait annonçait quelle avait quelque projet en tête.
« Que me veux-tu donc , Rose ? dit Georgette à peine éveillée. — Madame...
madame... il m'est venu une idée délicieuse... vous allez refaire fortune!... — Comment cela, Rose? (et Georgette se frotte les yeux et s'éveille entièrement).
— Vous dansez fort bien , vous êtes un peu musicienne, il fautenlrer à l'Opéra.
— A l'Opéra!.... moi! y penses-tu? — C'est parce que j'y ai long-temps réfléchi que je vous propose ce parti comme le plus agréable et le plus prompt pour faire une fortune brillante.
— Et que ferai-je à l'Opéra? — Vous danserez... Une chanteuse est quelquefois peu remarquée, mais une danseuse, c'est bien différent : la danse vous Offre les moyens de faire valoir vos charmes , de déployer vos grâces ! I^e
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piquant du costume , des formes charmantes et: une jolie figure, qui, aux quinquets, sera éblouissante , en voila plus qu'il n'en faut pour faire courir tout Paris.
— Vraiment, Rose, tu me donnes presque envie de danser. Mais comment pourrai-je parvenir à être reçue? — Oh ! c'est bien facile : j'ai servi autrefois une dame dont l'amant avait un frère qui était l'amoureux d'une demoiselle dont Tonde était attaché à l'administration de l'Opéra. Par l'entremise de ces gens-là, j'ai fait connaissance avec le premier valet de chambre de M. l'administrateur ; il m'a dit que son maître était un homme fort aimable, aimant beaucoup les femmes et faisant volon-
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tiers quelque chose pour elles. Nous allons nous rendre chez lui. Faites une grande toilette, car il n'y a que les gens comme il faut qui débutent à l'Opéra; présentez-vous sans crainte, voyez M. l'administrateur, et je réponds que vous aurez un ordre de début. »
Georgette s'abandonne aux conseils dellosc.La toilette se fait sur-le-champ, caries dames sont lestes en affaires; on prend un iiacre , et l'on arrive dan»
l'antichambre de M. le préposé de l'Opéra.
Cette antichambre, comme celle de tous les gens en place , était remplie par une fouie de récîamans, aspirans , prétendans , demandeurs, fournisseurs.
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entremetteurs, etc., etc. Georgette prit place au milieu de cette cohue, et Rose fut trouver le valet de chambre de monsieur, pour tâcher, en renouant connaissance, dobteirr la faveur de faire passer sa maîtresse avant son tour dans le cabinet de l'administrateur.
Pendant que Rose entame les négo* dations, Georgette est étourdie du brouhaha continuel qui se fait autour d'elle, chacun parle haut et se donne le plaisir de raconter à son voisin le sujet de sa juste réclamation : un dan^ >eur se plaint de son camarade qui lu? i soufflé un pas de deux dans le dernier ballet; une chanteuse accuse tout Tor^ îhestre d'avoir joué en adagio un mor^ eau guerrier ? afin de lui faire manquer
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la mesure; un figurant demande justice, parce que , dans un ouvrage où il y a des bêtes , il n'a fait que Tours , tandis qu'un de ses inférieurs a fait le lion ; chacun crie, tout le monde parle en même temps, personne ne s'entend, mais celui qui fait le plus de bruit est persuadé qu'il a raison. Georgette, qui n'est pas encore habituée aux réunions d'artistes et aux disputes de coulisses , voit revenir Rose avec plaisir.
La soubrette perce la foule et parvient enfin à sa maîtresse; elle lui apprend qu'elle a réussi, non sans beaucoup de peine (elle paraissait en effet très-échauffée ) , et que tout ira pour le mieux.
Le valet de chambre suit de près mademoiselle Rose , et madame de Rosambeau est introduite dans le cabinet de M. l'administrateur.
Quel fat l'entretien de Georgette avec l'homme en place, quel genre de pas exécuta-t-elle devant lui, comment se rendit-elle son juge favorable , ce sont des mystères de cabinet que nous ne pouvons pénétrer : ce qu'il y a. Je certain , c'est que Georgette sortit de chez l'administrateur avec la certitude de déployer bientôt ses grâces à l'Opéra.
«Eh bien, madame, dit Rose à sa maîtresse lorsqu'elles furent remontres en voiture, je vous avais bien dit que vous réussiriez. — C'est vrai, Rose; j'ai
bien eu quelque peine d'abord, mais j'ai tant pressé !.... tant pressé!... — Ah! ri faut cela, madame; moi aussi , j'ai eu beaucoup de peine à inc faire reconnaître du valet de chambre , mais à 'afin, oh! il s'est bien aperçu que ce l'était pas la première fois qu'il me voyait, et j'ai tant fait qu'il a montré beaucoup de bonne volonté. » Eu disant cda f Rose arrangeait son fichu un peu chiffonné, et Georgette réparait le déire de sa coiffure.