CHAPITRE VIII
Zulmé>
Peu de temps après la visite de Georgette à M. l'administrateur, elle reçut l'ordre qu'elle sollicitait pour débuter parmi les nymphes de Tenv
sichore.
C'est alors que les soins de Lafleur eussent été utiles à Zulmé ( c'est le nom de théâtre que Georgette avait pris); il fallut que Rose redoublât de zèle pour faire réussir sa maîtresse et triompher des intrigues que fomentaient les nombreuses rivales de la débutante.
Georgette s'étonnait des cabales , des menées , des disputes dont elle était l'objet : étrangère jusqu'alors à la carrière du théâtre, elle ignorait qu'une armée de cent mille hommes est plus facile à conduire qu'une troupe de quinze ou vingt comédiens ; elle ne connaissait pas encore les jalousies, les préférences , les prétentions ridicules , les droits d'ancienneté qui éloignent les talens, les passe-droits qui dégoûtent
les auteurs, lesclaqueurs qui soutiennent la médiocrité , .et les sifflets du public, qui, tôt ou tard, font justice de ce qui est mauvais.
Georgette débuta et fut bien accueillie, non qu'elle eût beaucoup de talent, mais Rose avait acheté les trois quarts du parterre, elles gens comme il faut ne sifflent point ; d'ailleurs, la débutante était fort jolie ; ses charmes, relevés par tout ce que Fart inventa pour séduire les yeux, étaient, à la scène , d'une fraîcheur à tromper les habitués de l'orchestre , ce qui est beaucoup dire.
Bientôt la belle Zulmé fut plus en vogue que ne l'avait été madame de Rosambeaujles offres les plus brillantes,
les cadeaux, les billets doux se succédaient chez la jolie danseuse. Rose, mal* gré son érudition en galanteries, ne savait auquel entendre ; sa maîtresse était la divinité du jour , la femme à Fa mode, et à Taris la mode donne la fortune.
Lhotel de Zulmé était devenu le ren^ dez-vous des merveilleux de la capitale": chaque matin , entourée d'un essaim d'adorateurs de tous les âges et de toutes l-es conditions, mais tous à équipage ( on n'était pas reçu sans cela ) , notre héroïne payait d'un sourire, d'un regard* tWm mot flatteur les hommages d'hommes qui se croyaient trop heureux en se ruinant pour elle.
GEORGETTE. jg3
Georgette aurait pu, avec un peu de prévoyance et moins de folies, amasser une fortune; mais jouir du présent sans songer à l'avenir, telle était sa devise ; elle n'avait jamais écouté que sa tête, et ce n'était point au milieu du tourbillon des plaisirs qu'elle pouvait devenir raisonnable.
Tous les soirs on donnait chez Zulmé àe ces petits soupers qui durent toute '« «•*! on jouait gros jeu, ]es perdans
se consolaient faisant sauter le cham- Pagne, les gagnans ^^^ ^
triomphes auprès des belles; . UIK. joîe fuyante, des ehanSo„slicencieuse!es SCeneS, —la'euses terminaient ce, --sde débauches; les rayons du jour tr°rent CnC°re da"S ™* ^s cou..
vives, qu'il fallait, pour la plupart, reporter chez eux.
Laissons Geor.-ette se livrer sans frein, sans retenue, à toutes ses passions, et voyons si Charles est encore ensorcelé.
Charles avait quitté Fliotel de madame de Rosambeau, le cœur soulagé du poids qui l'oppressait depuis si longtemps. En voyant Georgette ce qu'elle était, le cœur flétri par l'insensibilité, l'esprit imbu des sopbismes du vice, les
veuxbrillans de licence et de hardie? je,
en voyant ses traits, jadis charmans, déjà fanés par l'abus des jouissances , Charles avait senti s'éteindre dans son cœur cette passion qui avait fait le tour-
GEORGETTE. iq5
nient de sa vie. Il avait pardonné à Georgette de ne le point aimer, il ne pouvait l'excuser de se rendre indigne <le son amour. La froideur, la coquetterie, l'inconstance .même ne peuvent quelquefois éteindre l'amour : l'avilissement, la débauche éloignent pour jamais un cœur délicat.
Baptiste se douta qu'il était arrivé quelque changement heureux lorsqu'il vit son maître revenir et lui ordonner gaîment de préparer leur départ. Charles voulait tout de suite quitter Paris, où rien désormais ne le retenait. li songeait aussi au chagrin que son absence causait à ses parens , et une voix secrète lui disait qu'il trouverait au château de Merville un objet plus digne de ses af-
1 q6 georgette .
fections que celui qui si long-temps s'en
était rendu maître.
Nous avons laissé madame de Merville livrée à l'espoir de revoir bientôt son fils, et se félicitant, avec l'aimable Alexandrine, de son retour au château , que Dumont avait annoncé; mais cette douce espérance lit bientôt place à l'inquiétude : le temps s'écoulait, et Charles ne revenait pas.
« Je me suis flattée trop tôt \ se disait madame de Merville; mon fils est sans doute plus épris que jamais de cette Georgette!. . une femme méprisable fera le malheur de sa vie... lorsqu'une compagne vertueuse aurait pu l'embellir!... Jeunes étourdis, vous cher-
GEORGETTK. jgy
chez le bonheur , et vous le fuyez s'il s'offre à vous sous 1 égide de la sagesse ! »
La jeune Alexandrine soupirait aussi après celui qu'on lui avait peint sous des couleurs si flatteuses et que son imagination avait encore embelli. Une jeune fille est ingénieuse à se créer des chimères, et sa tète travaille davantage lorsqu'il s'agit d'un joli garçon.
Ces dames, sans savoir leurs secrètes pensées, se consolaient entre elles en parlant de celui qu 'onjattendait toujours. Uii malin ( on était alors dans le cœur de l'hiver ) , Alexandrine proposa à Mmc de Merville de profiter d'une belle gelée pour faire une promenade aux environs du château. La proposition est acceptée; les dames se couvrent, s'en-
veloppent avec soin , et, bravant la rigueur du froid, dirigent leurs pas vers Rambervillers.
Tout en causant de celui auquel on pensait toujours , ces dames avaient fait beaucoup de chemin, et Mme de Merville désirait se reposer , lorsque Alexandrins aperçut, à peu de distance d'elles, un vieillard assis sur un banc de pierre et paraissant contempler le spectacle triste mais imposant qu'offre lanaturedansune belle journée d'hiver»
«Quel est ce vieillard? dit Àlexandrine à Mmc de Merville; le connaissez-vous, madame?... il vous salue... — C'est l'ancien Tabellion de Rambervillers. — Il paraît bien âgé? — Il ne l'esl pas autant
qu'on le croirait ; mais il a éprouvé des chagrins, et le malheur vieillit bien vite!... Je le connais peu. M. Rudemar vit très-retiré et ne voit aucune société; il semble occupé de quelques souvenirs dont rien ne peut le distraire. On prétend que jadis sa conduite ne fut pas irréprochable!... mais comme je n'ajoute pas foi aux discours de la médisance, je ne sais rien de plus sur ce sujet. 3'ai engagé quelquefois M, Rudemar à venir au château , mais il s'en est toujours excusé. »
Ces dames étaient arrivées près du banc. Le vieillard se leva pour saluer Mme de Merville, et celle-ci , étant fatiguée, se reposa près de M. Rudemar, tandis qu'Alexandrine , qui préférait
courir sur la neige à une conversation trop sérieuse pour son âge , se promenait non loin de là.
Il y a long-temps que nous avons quitté M.Rucïemar , eL nous le trouvons bien différent de ce qu'il était alors ; nous l'avons laissé avec Gertrude , qui faisait tout ce qu'elle voulait. M. le Tabellion avait toujours eu des faiblesses pour ses gouvernantes. Dame Gertrude abusa de l'ascendant qu'elle avait sur l'esprit de son maître pour perdre cette pauvre petite Georgette, qui, sans elle, serait peut-être restée tranquille cbez son oncle et n'aurait pas fait toutes les folies imaginables!... ce qui serait bien bien malheureux pour le lecteur.
Mais la fuite de Georgette avait affecté M. Rtidemar; il espérait cependant qu'elle reviendrait implorer son pardon ; mais les années s'écoulèrent , et la petite nièce ne revint pas. M. le Tabellion, qui, en vieillissant, devenait sage (ce qui est encore méritoire, puisque nous voyons tant de vieux libertins), s'accusa de la fuite de Georgette, qu'il se présentait errante , malheureuse , livrée î toutes les horreurs de la misère, loin de celui qui devait, à juste titre , lui tenir lieu de père. Gertrude fut renvoyée; M. Rudemar prit une gouvernante sexagénaire , et se retira peu à peu du monde , espérant encore , pour prix de son repentir, que Georgette viendrait lui fermer les yeux.
M. Rudemar ignorait que Mme de Mer-
ville put lui donner des nouvelles de sa nièce , et la mère de Charles était loin de se douter que cette îemme , qui tournait la tête à son fils , fût la nièce de M. le Tabellion.
Alexandrine avait à peine quitté Mnîe de Merville, qu'elle aperçut un jeune cavalier suivi de son domestique. Le voyageur, passant près d'elle, la salue avec grâce; mais, au même momefft, son 'cheval s'abat, se casse une jambe ; le jeune homme tombe, et le domestique jette des cris perçans. Alexandrine se sent défaillir; mais, surmontant sa faiblesse, elle court au voyageur qu'elle craint de trouver blessé.
Le jeune homme était debout avant
qu' Alexandrine ne fut près de lui. « Ah! que je suis contente, dit-elle, je craignais que vous ne fussiez blessé. — Vous êtes trop bonne, mademoiselle ; mon pauvre cheval est seul victime de cet accident. — Comment donc allez-vous faire? — Heureusement je ne suis pas loin, je reviendrai avec du monde voir si l'on peut le secourir. — Ah ! vous allez près, d'ici ? (et Alexandrine examinait le voyageur avec intérêt). Vous allez à Ramberviliers, peut-être? — Non, mais au château de Merville, qui n'en est pas éloigné. — Quoi ! vous allez au château de Merville!.,.»
Alexandrine s arrête , rougissant delà joie qu'elle a manifestée ; elle baisse les yeux , car le jeune homme la regarde à
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son tour. « Oserais -je, lui dit -il , vous demander , mademoiselle , d^où naît votre surprise? — Monsieur... c'est que je vais aussi au château. — Permettezmoi alors de vous offrir mon bras pour vous y cond uire. »
On ne pouvait refuser une offre aussi naturelle ; Àlexandrine prit , en rougissant encore , le bras du voyageur. Son cœur battait, elle désirait et craignait
d'arriver. « Venez par ici, dit-elle à son compagnon en lui faisant quitter le chemin. — Mais , mademoiselle , le château n'est pas par là. — Non, mais
madame de Merville y est Tenez,
c'est eiie que vous voyez là-bas... sur ce banc... »
Le jeune homme quitte aussitôt le
brasd'Àiexandrine;il court vers le banc; madame de Me rv il le se lève en l'apercevant, et Charles est déjà dans les bras de sa mère.
Alexandrine est enchantée ; son cœur ne Fa point trompée, c'est Charles qui est de retour. M. Rudcmar est louché de la scène de bonheur qu'il a devant les yeux. Mais il fallait retourner au château ; il fallait que tout le monde fut instruit dû retour de Charles. Madame de Merviile engage M. Rudemar à venir partager leur joie, et, cette fois, le vieillard accepte l'invitation : la vue d'une heureuse famille a ranimé ses esprits et fait trêve à ses chagrins.
Malgré son originalité , M. de Merville ne put cacher sa joie en revoyant
son (ils : le plaisir devint général. M. Rudemar, engagé à dîner au châtean , n'eut point le courage de refuser une aussi aimable invitation. Le repas fut charmant , la famille de Merville était heureuse, Alexandrine espérait le devenir davantage : M. Rudemar lui-même oubliait ses chagrins.
Charles, placé à côté d'Alexandrine , admirait sa beauté, ses grâces, sa douceur; il faisait en lui-même des comparaisons qui étaient toujours à l'avantage de son aimable voisine. Àlexandrine dont le cœur était tout neuf, ne savait point cacher ses sensations, et se livrait, avec abandon'au sentiment nouveau que lui inspirait Charles.
Au dessert, il prit fantaisie à M. de Mer-
ville de demander à sonfils cequ'il avait fait à Paris. Charles, embarrassé, regardait sa mère : celle-ri dit à son époux que leur fils avait sans doute fait quelques folies, mais que son âge devait les faire excuser. « Parbleu ! madame, me croyez-vous assez sot pour me fâcher de ce que mon fils ne s'est pas conduit comme un Caton! Je mefâcherais, au contraire, s'il n'avait point fait des siennes!... Je n'aime pas ces jeunes gens qui n'ont aucun des défauts de leur âge , et qui , froids spectateurs des folies de leurs camarades, restent calmes dans l'âge des passions et ne cèdent jamais aux plaisirs. Un jeune sage devient ordinairement un vieux fou. Les erreurs donnent de l'expérience et apprennent à connaître le monde! et puisqu'il faut que la nature
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parle lot ou tard, il vaut mieux que ce soit à vingt ans qu'à cinquante.
M. Rudemar appuya l'opinion de
M. de Merville (il avait quelques raisons pour cela). Charles embrassa son père, et l'on quitta la table. La soirée se passa agréablement, les jeunes gens firent plus ample connaissance, et le lendemain ils se comprenaient déjà fort bien.
Laissons-les se livrer au bonheur d'une passion réciproque : satisfaits du présent, beureux en avenir, ils voient avec joie renaître la saison des amours ; c'est l'époque que l'on a fixée pour leur union. Retournons à Georgeite, qui peut-être n'est déjà plus Zulmé.