LA RÉCOMPENSE D'UN BIENFAIT
Avant de suivre Georgette à Paris, restons encore un moment à la ferme; ces pauvres villageois méritent bien que nous nous occupions d'eux, et c'est peutêtre la dernière fois que nous le pourrons, car je prévois que Georgette nous donnera de l'occupation.
Les premiers rayons du jour avaient vu fuir Forage, le temps était calme, l'air pur et rafraiclii. .lean se rendit comme à son ordinaire à ses travaux; le fermier n'avait pas l'habitude de rencontrer Georgette de si bon matin : il ne put donc remarquer son absence, mais en revenant à l'heure du repas, il la chercha des yeux et s'aperçut de l'inquiétude de Thérèse.
— Où donc est Georgette? — Je n'en sais rien, mon ami, nous ne l'avons pas vue de toute la journée! Je ne concevons pas ce qu'elle peut être devenue... -^ Elle sera restée à Bondy plus tard que de coutume!... — Ce qui m'étonne, c'est qu'Ursule assure avoir
trouvé ce matin la porte de la ferme ouverte... — Ehl pardiennc!... pour sortir il fallait ben qu'elle l'ouvre... — Hum!... dit Ursule, je vous dis, moi, qu'il faut qu'elle soit sortie c'te nuit; sans ça je l'aurions vue passer corame à l'ordinaire, quand elle va soi-disant à l'école. . — Comment soi-disant?... que veux-tu dire toi-même? — Dam', not' maitre, j'nons pas osé vous le dire plus tôt... et puis, vous m'auriez traitée de folle... comme c'est votre usage quand je vous parle de mamzelle Georgette... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ben souvent, au lieu d'aller au village, elle passe sa journée à se promener avec ce jeune mirlitlor que vous avez logé le jour de ce fameux orage. Oh! je les ont vus moi-même une fois, sans qu'ils s'en doutent.
Le front du fermier se rembrunit : malgré le désir qu'il a de ne pas trouver Georgette coupable, il sent qu'elle n'aurait pas dû lui cacher ses rencontres et ses promenades avec monsieur le marquis. Thérèse, qui ahnait la jeune fdle comme une mère, (attendait avec impatience qu'elle vint se justifier et dissiper les soupçons que l'on craignait même de former. Mais les bonnes gens attendaient en vain. — Georgette ne venait pas.
De moment en moment l'inquiétude prenait une nouvelle force. 11 faisait nuit depuis longtemps... Thérèse pleurait sa fille, Jean se promenait de long en large dans la cour; il allait vers la porte, cherchait à distinguer dans la campagne... frappait du pied avec impatience et formait les plus tristes conjectures. La «vieille Ursule ne disait mot; la douleur de ses maitres l'affectait trop vivement pour qu'elle se permit de faire encore des réflexions; elle désirait même que Georgette ne fût pas aussi coupable qu'elle le pensait.
Minuit a sonné. Jean prend son chapeau, son bâton. — Que vas-tu faire? dit Thérèse. — Jen'y tiens plus!... Je vais à Bondy; il faut absolument que nous sachions ce qui eu est. — Y pensez-vous, not' maitres à c'te
heure, dans ces campagnes!... Ne savez-vous pas que la forêt voisine n'est pas sûre?... vous pourriez faire de mauvaises rencontres... — Je ne crains rien ; avec ce bàtoij, je délions qui que ce soit!... — Mou cher Jean, ne t'expose point... demain, il sera assez temps... — Demain!... et tu veux que nous passions la nuit dans cet état!... non, il faut savoir ce qu'elle est de« venue. Hélas!... elle nous a abandonnés!... — Non, cela est impossible!... peut-être est-elle malade... et a-t-cUe besoin de nos secours .. je vais à Bondy. — Au moins, not' maitre, emmenez César ; c'est qu'à lui seul il vaut ben deux hommes. — Soit ! je l'emmène, quoique je n'ajoute pas foi à tes récits de voleurs
Le fermier embrasse sa femme, lui promettant de lui rapporter de bonnes nouvelles. Thérèse sent son cœur se serrer en pressant son mari dans ses bras ; Jean détache son chien lidèle, et sort avec lui de la ferme au milieu de la nuit.
Le bon fermier marchait à grands pas, tout occupé de Georgette et cherchant toujours à éloigner les soupçons qui s'élevaient contre elle. La nuit était tellement noire que l'on voyait à peine devant soi. César suivait silencieusement son maitre, et semblait, en tournant autour de lui, vouloir demander l'explication d'un voyage commencé aussi tard.
Livré à ses pensées, Jean ne s'aperçoit pas qu'au lieu de prendre le chemin qui mène à Bondy, il a suivi celui qui conduit à la forêt; ce n'est qu'après avoir marché longtemps que, voulant s'assurer s'il approche du village, il s'arrête, examine l'endroit où il est, autant que l'obscurité peut le lui permettre, et s'aperçoit qu'il s'est trompé et qu'il côtoie la hsière de la forêt.
Désespéré de ce contre-temps, le fermier s'apprête à retourner sur ses pas, lorsqu'en se retournant pour voir si son chien est toujours près de h,i, il croit apercevoir quelqu'un se glisser derrière les arbres.
Maliïi-é son courage, Jean éprouve un sentiment pénible... Il écoute... on a remué le feuillage... il va se l'cinctlre ei.» marche... César aboie avec fureur... les jappements du chien ne laissent plus douter que
quelqu'un ne soit caché dans cet endroit Jean
double le pas pour s'éloigner de la forêt... mais il est trop tard : (juatre hommes sortent d'un taillis ei se jettent sur lui avant qu'il ait le temps de se reconnaître.
Jean veut se défendre : César saute sur les voleurs, tandis que son maître, qui a dégagé une de ses mains, frappe de son bâton noueux les misérables qui l'entourent; mais, malgré les efforts du chien, malgré le courage du fermier, il faut céder au nombre!... Les voleurs, furieux de sa résistance, le percent de mille coups, le dépouillent de tout ce qu'il possède, et s'éloignent du lieu témoin de leur forfait, laissant Tinfortuné Jean baigné dans son sang, et n'ayant pour tout secours que le pauvre César, qui, blessé luimême, oublie ses souffrances pour lécher les plaies de son maitre.
L'aurore a succédé à cette nuit fatale. La pauvre Thérèse attend sa iille et son époux. La tristesse, l'inquiétude, les larmes yègnent dans cet asile, jadis séjour de la paix et du bonheur. Des hurlements lugubres se font entendre dans la campagne... — C'est César! s'écrie Thérèse. — C'est César! répètent les gens de la ferme, qui, tous attachés à leur maître, attendaient impatiemment son retour. On court, on vole à la porte de la ferme... Le pauvre chien s'avance lentement, mais dans quel état !... couvert de sang, de blessures, et jetant par intervalles de ces plaintifs gémissements qui semblent présager quelque malheur.
— Grand Dieu !... mon mari est assassiné "... s'écrie Thérèse. Lv. fermière perd connaissance. Pendant qu'Ursule cherche à la rappeler à la vie, le chien s'approche des garçons de ferme, se retourne vers la porte,
et semble les inviter à le suivre. — Allez, dit Ursule, allez, et {)uissiez-vous arriver à temps !...
Les villageois suivent leur fidèle conducteur, qui,
malgré sea blessures, se traine jusqu'à l'endroit où
git son infortuné maitre. On acquiert la conviction du
crime... et Ton ne peut rappeler à la lumière le mal-
leureux Jean.
Les })aysans reprennent le chemin de la ferme, chargés du triste fardeau. Le désespoir de Thérèse ne peut se décrire; elle perd à la fois tout ce qu'elle aimait; il ne lui reste aucune consolation. La ferme devient pour jamais l'asile des larmes et de la douleur.
Le temps n'apporta que peu de soulagement aux peines de Thérèse; il est des chagrins qui lui résistent ; il les engourdit, mais ne les guérit pas.