LE PREMIER PAS
!.a fatiguft Vemporte souvent sur l'amour ; 'iîns relte occasion elle eut encore le dessus, le marquis et son valet s'endormirent avant d'avoir dressé leur plan , mais, au point du jour Saint-Anj^e éveilla Lalleur. — Allons, coquin, tu as assez dormi lorsque je me casse la tête à formel' mille projets!... — Je m'en doutaismonsieur... — Lafleur, je sais amoureux... —Je m'en doutais encore. — Mais amoureux fou!... — Oui, comme à l'ordinaire... — Tu as vu Georgette? — Oui, monsieur. — N'est-elle adorable? — Elle n'est pas mal... — Il faut, à ([uelque prix que ce soit, que je possède cette femme-là. — Ça ne sera pas diflicile... une petite paysanne?,.. — Tu te trompes, ce n'est pas une simple villageoise... — N'importe, nous venons à bout de tout!... — Cela ne sera peut-être pas si aisé que tu crois... Georgette 3 de l'esprit!... — Tant mieux ! monsieur, c'est toujours par là qu'on les prend... Un femme d'esprit!... eb '. mon Dieu, monsieur, rien n'est plus facile à séduire!... Celles-là ont toujours les passions plus fortes, l'imagination plus exaltée!., elles comptent sur leurs propres forces, et voilà ce qui les perd ! D'ailleurs, monsieur sait bien que l'esprit est le cliemin du cœur, que l'esprit se rend maître de la raison, que l'esprit tourne les têtes!... Oui, monsieur, avec une femme d'esprit il y a toujours de la ressource, tandis qu'auprès d'une sottfe, quand on ne plaît pas à la première vue, ou lorsqu'elle a en tête des principes de sagesse et de vertu, c'est iini!... on perd son temps à vouloir la séduire, et l'homme le plus aimable écboue comme un sot! Mais revenons à votre belle : le plus diflîcile à séduire dans tout ceci,
ce sera le fermier et sa femme... je les ai jugés de suite, ces rustres ne vous voient pas avec plaisir... — Que m'importe s: je plais à Georgette! Le fermier n'est pas son père, elle me Ta dit hier en causant. — C'est égal, monsieur, ne brusquons pias les choses!... si l'on pouvait enjôler la petite sans que ces manants se doutassent de rien... — En obtenant de Georgette un rendezvous... mais si elle refuse !... Alors, si cela est néccv*saire, nous emploierons les grands moyens... En attendant, je vais adroitement m'informer de ce qu'on fait journellement dans la ferme et des habitudes de mademoiselle Georgette.
Saint-Ange descendit au jardin : avant de se rendre près des villageois, il cherchait à parler à Georgette : le hasard le servit. La jeune iille se promenait, pensant à ce que monsieur le marquis lui avait dil la veille. Saint-Ange ne laisse pas échapper une si belle occasion: il reprend sa conversation de la veille; il est plus vif, plus pressant, plus séduisant que jamais... Ah! quelle différence de Saint-Ange à Charles! en une heure, le marquis avait plus avancé sesattaires que le pauvre Charles en un mois.
Saint-Ange, aux pieds de Georgette, sollicitait un rendez-vous; celle-ci, craignant que les villageois ne vinssent, cherchait un moyen pour échapper au marquis ; elle n'eu trouva pas de meilleur que de lui dire qu'elle se rendait tous le jours seule à Bondy.Le jeune homme n'en demandait pas davantage ; il laissa Georgette se sauver, et retourna à la ferme par un autre sentier.
Après avoir déjeuné, le marquis remercia les vil lage )is et annonça qu'il allait se remettre en route* On ne l'engagea pas à rester davantage. Le ton du maitre et du valet ne convenait pas aux habitants de la ferme. Les ch(!vaux attendaient leur maitre ; le marquis monta en selle et s'éloigna en jetant un tendre regard à Georgette.
62 GEORGEITE
— Ma foi ! dit Jean, je suis bien aise qu'il ne soit pas rest(> davantage; quelle différence de ce biau monsieui' avec cet aimable Charles !
Au nom de Charles, Georgette baisse les yeux ei balbutie: — Il y a longtemps qu'il est parti; il nous a peut-être oubliés... — Oh! que non, mon enfant, je gage qu'il reviendra. — Georgette soupire et va l'êver dans sa chambre... Est-ce à Charles? est-ce au marquis ?... c'est ce que je n'ose décider, mais je présume qu'elle pensait à tous deux.
Lafleur faisait trotter son cheval près de celui de son maitre;et, tout en cheminant, on s'entretenait de la jeune fille: — Mon cher Lafleur, tout va bien, j'ai obtenu un rendez-vous de la petite !... — Eh bien, vous le voyez, monsieur, je suis un garçon de bon conseil : sans moi, vous restiez à la ferme, vous filiez le parfait amour... entouré de butors qui ne savent pas respecter les fantaisies d'un homme comme il faut!... — Vraiment, Lafleur, tu as de l'esprit, tu raisonnes sagement!... — Ah! monsieur, j'ai quelque expérience, je sais comment il faut s'y prendre pour réussir dans le monde. — Dis plutôt pour faire des dupes, coquin!... — Faire des dupes, eh ! monsieur, n'est-ce pas la science universelle? avec ce talent on ne meurt jamais de faim !... — Non, mais on vit aux dépens des autres. — Qu'importe!., il faut être philosophe. — Ta philosophie ressemble beaucoup à la friponnerie. — C'est donc cela, monsieur, qu'il y a tant de philosophes maintenant.
Arrivé à sa maison de campagne, Saint-Ange prend un habit plus simple, et, le fusil sur l'épaule, la carnassière au côté, il se remet en route. — Bonne chasse, monsieur! dit Lafleur en riant. Saint-Ange est déjà dans les champs, et bientôt à l'endroit où il espère rencontrer Georgette.
Il n'y fut pas longtemps sans apercevoir la jeune fille qui se rendait en chantant à Bondy. Georgette
regarde de côté si elle n'apercevra pas ce jeune homme %i aimable, si galant, qui lui a dit de si jolies chose?, qui lui a baisé la main avec tant d'ardeur!... à qui elle a tourné la tête enlîn !.. et qui peut-êtrp lui a troublé la raison. Ce jeune homme étaM là, tout près d'elle; il s'était glissé le long d'une ha:e. et s'était approché sans qu'elle le vît ; elle se sent pressée dans les bras de quelqu'un, elle se retourne... un petit cri lui échappe...
— Ah! c'est vous, monsieur? — Oui, belle Georgette. — Déjà en train de chasser... c'est donc une passion que vous avez pour cet exercice? — Ah! Georgette, vous savez bien que c'est pour vous seule que je suis ici ! Pourquoi feindre d'ignorer les sentiments que je vous ai déjà fait connaître? croyez-vous que l'impression que vous avez faite sur mon cœur puisse être effacée?... Ah! Georgette, votre image est pour toujours au fond de mon âme!...
Georgette rougissait et se troublait ; Saint-Ange était pressant; notre amoureux voulut profiter du trouble de la jeune fille pour obtenir un aveu; mais Georgette était coquette ; elle voulait jouir des craintes, des soupirs du marquis, peut-être même ne voulait-elle que s'en amuser !... elle ne voyait aucun mal à écouter ses discours flatteurs, elle ignorait que les plaisirs de la coquetterie coûtent toujours quelque chose à l'innocence.
Tout ce que Saint- Ange put obtenir à cette première *>ntrevue fut que Georgette serait exacte à passer tous les jours par le môme chemin, et qu'elle ne dirait rien à la ferme de sa nouvelle connaissance. Elle le promit et continua sa route. Saint-Ange la quitta le cœur rempli d'espérance et peut-être d'amour, car on aime vraiment tant qu'on ne possède pas : pourquoi faut-il qu'après, cela aille en diminuant?... Mais je m'explique, mesdames ; ceci n'est que pour les hommes blasés comme le marquis.
Le temps que Charles avait fixé pour son retour était écoulé, le jeune homme ne revenait pas. Les villageois s'affligeaient de ne pas le voir; mais Georgette, qui peut-être éprouvait quelques remords de son inconstance, n'était point fâchée que Charles, par son oubli, justiiiât sa légèreté.
Tous les jours Georgette voyait Saint-Ange. Le marquis faisait de rapides progrès dans l'esprit de la jeune fille: séducteur adroit, il ne brusquait point une intrigue dont il espérait recueillir de si doux fruits ; il voulait que Georgette, dont la tête était exaltée par la peinture qu'il faisait des plaisirs de Paris, du bonheur qu'y goûtaient deux jeunes amants, de la vie délicieuse que l'on y menait; il voulait qu'elle s'abandonnât entièrement à lui. Depuis longtemps le séjour de la ferme n'inspirait à Georgette que de l'ennui: vingt fois elle avait pensé céder aux sollicitations de Saint-Ange, qui la conjurait de le suivre dans la capitale; elle brûlait au fond du cœur de quitter son champêtre asile; mais la vue de Jean, les bontés de Thérèse, les souvenirs des bienfaits dont ces bons villageois l'avaient comblée arrêtaient encore notre héroïne et livraient son âme aux plus violents combats.
Lafleur s'étonnait de voir son maître ne pas aller plus vite en besogne. — Eh quoi ! monsieur, vous n'en finissez pas avec cette petite fille!... depuis que vous l'honorez de vos hommages, elle ne s'est pas rendue à vos désirs!... Je ne vous reconnais plus!... vous qui avez trompé tant de belles, dupé des tuteurs, abusé des novices, des innocentes, des coquettes même!... vous qui promettiez de devenir un modèle à suivre!... vous filez le parfait amour dans les champs!... vous poussez des soupirs près d'une campagnarde!... Allons, monsieur le marquis, revenez à vous; cette conduite est indigne d'un galant homme... et d'un jeune homme que j'ai formel
GEOUGETTE 65
Saint-Anpje ne répond pas à Lafleur, mais, excité par les conseils de ce coquin subalterne, il vole au lien du rendez-vous. Depuis longtemps le marquis avait tellement captivé Georgelte, que celle-ci, au (ieu de se rendre à Bondy, comme elle le disait à la ferme, passait la journée auprès de son amant. Ce jour-là, cependant, elle vint plus tard que de coutume, et la tristesse se peignait dans ses traits. — Q^i'avez-vous, ma chère Georgette? d'oii peut nailre la mélancolie que je remarque en vous? qui peut vous causer du chagrin? — Ah! monsieur le marquis !... — Vous m'avez promis de ne m'appeler que Saint-Ange... — Eh bien, Saint-Ange, j'ai fait des réflexions... le tableau que vous me faites des plaisirs de Paris séduit, je l'avoue, mon imagination ; mais, comme j'ai pensé que je ne pouvais quitter la ferme fans motif... je crois que je ferai bien de cesser de vous voir ! . . .
Saint-Ange, atterré par ce discours, jura tout bas de la faire changer de résolution. Prenant le bras de la jeune tille, il l'entraine au fond d'un épais bocage, ils s'asseyent tous deux sur le gazon, et Saint-Ange s'empresse de combattre la résolution de Georgette en lui parlant de son amour, qui doit durer toute sa vie!... Jamais il n'avait été si amoureux, si pressant, si éloquent dans ses discours ; la crainte de perdre Georgette le rend entreprenant... elle tremble, elle se trouble... L'amour, la pudeur combattent encore; Saint-Ange ose tout ! Et César ne vient nas arrêter son entreprise !
— Ah! Saint-Ange!... qu'avez-vous fait!... — Chère Georgette, pardonne à ton amant... sèche ces larmes... l'amor^r seul m'a rendu coupable!... — Hélas! je n'avris pour tout bien que mon innocence!... Que ne reste-t-il maintenant? — Eloigne ces tristes jensées, livre-toi au doux plaisir d'aimer. Tu ne peux •ester en ces lieux ; cette ferme n'est dIus faite pour loi; cette triste campagne ne nous offre qu'un séjour
monotone, où nous ne pourrions nous livrer sans réserve au l.tonheur dêtre ensemble... Consens donc à jne suivre à Paris. — Ah! je suis à toi!... Tii peux maintenant disposer de mon sort!...
Saint-Ange, au comble de ses vœux, emmène GeorgeUe loin du bocage... elle jette un dernier rej^jard sur le gazon... son sein se gonfle, elle verse des larmes... c'est le dernier adieu à l'innocence.
Le marquis ne veut pas la'-sser à Georgelte le temps de la rétlexion; il lui fait promettre de se rendre à minuit à rentrée d'une petite avenue qui n'est qu'à une portée de fusil de la ferme; c'est là qu'il doit l'attendre avec une chaise de poste préparée pour leur départ. Georgette, ne sachant plus ce qu'elle fait, promet tout, et Saint-Ange la quitte pour ordonner les apprêts de Tenlèvement.
Georgette, le cœur serré, l'œil morne, regagne la ferme; ses pas sont incertains, sa démarche chancelante, elle entre sans avoir levé les yeux sur cet asile hospitalier où l'on a pris soin de sa jeunesse. Les paroles du marquis se retracent à sa mémoire : Cette ferme n est plus faite pour tnif... — Oh, non, dit-elle elle n'est plus faite pour moi !... je ne suis plus digne d'habiter avec mes respectables bienfaiteurs!...
La voix de Jean la fait sortir de ses rêveries. — Pourquoi reviens-tu si lard, tu sais que nous t'attendons toujours pour souper, ma femme et moi ; car, lorsque tu n'es pas là, je n'avons pas autant d'appétit, Dame! c'est ben naturel, nous commençons à deveniï vieux, nous auti-es; nous sommes accoutumés à
t'avoir près de nous nous t'aimons tant ! et, à
notre âge, on tient à ses habitudes...
Georgette s'excuse comme elle peut... mais leà villageois n'étaient que trop confiants! on se met à table ; Georgette souffre en recevant les caresses de Thérèse, les amitiés de Jean ; cependant elle s'efforce de surmonter son agitation. Le repas finit enfin ; ja-
mais olle ne l'avait trouvé si long • elle se lève, prend sa lumière, et va embrasser la fermière et son mari... Quelques larmes mouillent ses paupières... mais les villageois n'ont pas le temps de s'en apercevoir; elle court s'enfermer dans sa chambre pour leur dérob^j cette première marque de son repentir.
Seulu, elle donne un libre cours à ses larmes il'idéb • que c'est la dernière nuit qu'elle passe à la ferme, le' sentiment de son ingratitude envers Jean et Thérèse accablent Georgette; elle se fait les plus vifs reproclies. Abandonner ses bienfaiteurs lorsqu'ils touchent à la vieillesse, les livrer au chagrin lorsqu'ils comptent
sur elle pour embellir leurs derniers jours! ah!
notre héroïne le sent, elle ne se cache point ses torts; mais le souvenir de son amour, de sa faiblesse l'emporte, elle ne se croit p;us digne d'habiter la ferme... le premier pas était fait... et celui-là entraîne bien vite les autres.
Saint-Ange, enchanté de son triomphe, le cœur rem? pli de l'image de Georgette, dontalors il était peut-être véritablement amoureux, arrive à sa maison de campagne. Lafleur, en voyant son maître si joyeux, devine ce qui s'est passé. — Eh bien ! monsieur, vous avez suivi mes conseils, vous avez réussi? — Oui, Lafleur, je suis le plus heureux des hommes!... Georgette est à moi !... elle partage mon amour, mes transports. Ah! jamais femme ne m'a fait connaître d'aussi doux plaisirs!... une ivresse plus pure!... — Monsieur, vous disiez toujours cela avec votre dernière maîtresse... — Ah! quelle ditïérence!... — Soit!... d'ailleurs, il est aussi difficile de persuader à un amant qu'il n'aimera plus que de prouver à une coquette qu'elle a vieilli. Mais à quoi vous décidez-vous, monsieur? — Je pars, j'emmène Georgette à Paris. — A Paris 1... prenez garde. — Que veux-tu dire? — Vous feriez peut-être mieux de garder votre jeune conquête dans cette maison do plaisance. — Pourquoi cela? —
Parbleu l monsieur, ne le devinez-vous pas?. . Vouv. avez eu une peine diabolique avec cette petite fille; et, lorsque vous pourriez goûter en paix le feu?* de votre triomphe, vous voulez l'emmener à Paris, où l'innocence va un train !.., Ah! on se l'arrache enfin!
— Laisse là tes balivernes : Georgette est faite pour éclipser ce que l'on a vu jusqu'ici de plus aimable de plus enchanteur!... et tu voudrais que je la laissasse au fond de cette retraite! moi, cacher un pareil trésor !... priver le monde de son plus bel ornement!...
— Oh ! je vois que monsieur a dessein de la produire
— Tu verras, Georgette me fera honneur!... je veux qu'elle devienne la femme à la mode!... — Soyez tranquille, monsieur, quand les femmes veulent s'en donner la peine, nous ne sommes, en fait de folies, que des enfants auprès d'elles!... — Nous partons ce soir; prépare pour minuit une chaise avec de bons chevaux; le trajet n'est pas long; demain, au lever de l'aurore, nous serons installés dans mon hôtel de la rue du Mont-Blanc; et après-demain je délie que l'on reconnaisse dans Georgette la simple villageoise
de Bondy! — Où faudra-t-il vous attendre avec la
voiture? — Devant la petite avenue qui est à gaucbe de la ferme. — Pourvu que le fermier ne lâche pas ses chiens après nous!... Vous auriez aussi bien pu l'emmener ce matin, pendant que vous la teniez!...
— Eh ! imbécile, des paysans pouvaient nous rencontrcf, voir Georgette partir avec moi!... En vérité, Laileur, pour un drôle qui est aussi habitué à ces sortes d'aventures, on dirait que tu as peur! — Moi, peur! non, monsieur ; mais je vous avoue que je préfère enlever six demoiselles de qualité à luie seule villageoise; ces paysans sont d'une brutalité!... et je me connais en coups de bâton! mais, au reste, cola ne ra'elîraie nullement.
Tout est prêt à l'heure convenue. Lafleur, qui sert de postillon, se rend dans l'avenue; Saint-Ange est
au rendez-vous et attend impatiemment l'arrivée de Georgette.
Le temps était sombre et menaçait d'un violent ora{][e. — Kr vérité, dit Lalleur en faisant le guet dans l'avenue, cette campagne nous est fatale! je croit qu'il fera cette nuit un orage semblable à celui qui nous a conduits pour la première fois dans cette ferme. Vous en souvenez- vous, monsieur?... nous étions dans un triste état !...
Saint-Ange ne peut se défendre d'éprouver un sentiment pénible en se rappelant Tliospitalité du fermier; il s'éloigne de Latleur sans lui répondre, et s'approche de la ferme, espérant voir paraitre Georgette, dont la lenteur commence à l'inquiéter.
Notre héroïne était encore dans sa chambre : absorbée dans ses réflexions, elle ne s'apercevait pas que le temps s'écoulait. Cependant douze heures sonnent à la vieille horloge de la ferme. Elle se lève, éteint sa lumière, et descend légèrement les marches de l'escalier.
Georgette connaissait parfaitement les détours de la maison, elle savait qu'elle ne trouverait pas d'obstacles à sa sortie de la ferme. Les paysans, bien loin de se douter de son projet, ne pensaient point à prendre des précautions qu'ils jugeaient inutiles, et de l'intérieur de la maison on pouvait ouvrir toutes les portes qui donnaient dans la campagne.
Georgette est obligée de passer devant la chambre où couchent ses bienfaiteurs ; son cœur est oppressé, elle s'arrête devant leur porte... — Adieu donc, vous qui m'avez servi de parents... adieu pour jamais!... s'écrie-t-elle en sanglotant. Elle descend l'escalier en tremblant, elle est dans la cour, et bientôt à la porte de la ferme, qu'elle ouvre sans difficulté ; elle s'arrête encore... ses forces l'abandonnent... Elle jette un dernier regard autour d'elle et reconnaît la place où Charles, en lui disant adieu, a ramassé et posé sur
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son cœur le mouchoir qu'elle lui a jeté, . elle s'appuie contre le mur et se sent incapable d'aller plus loin.
— Georgette ! . . . Georgctte!... dit une voix que la jeune fille reconnaît aussitôt, — qui peut vous retenir? Je tremblais qu'il ne vous fût arrivé quelque <!liose.
La voix de Saint- Ange, sa présence raniment le courage de Georgette; le marquis lui prend le bras et l'entraine loin de la ferme Le tonnerre g'.'ondait déj? avec force; le bruit de la foudre redouble l'émotion de la jeune fille; Saint-Ange est obligé de la porter dans \a voiture, il se place près d'elle; Lafleur fouette les chevaux, et les voilà sur la route de Paris.