SEJOUR A PARIS
La chaise de poste qui renfermait Georgeite et le marcjiiis s'arrAta. au point du jour, devant un ma- !,Miilique hôtel de la Chaussée-d'Antin.
Lalleur lait un tapaij^e d'enfer à la porte, en un moment tous les habitants de l'hôtel sont sur pied ; les voisins mêmes sont éveillés, et donnent audiableM. le marquis. Les laquais, surpris, ne se sont jamais levés de si bonne heure; l'intendant descend en robe de chambre; le portier passe un caleçon; on ouvre à monsieur le marquis; la voiture entre. Lafleur, comme confident du maître, est l'objet des salutations générales. Enlin monsieur descend de la chaise, et donne la main à Georgette, qui, intimidée à la vue des personnes qui l'entourent, n'ose ni lever les yeux, ni faire un pas. Tous les valets s'inclinent sans laisser paraître le moindre étonnement à l'aspect de la jeune paysanne. Les gens de bonne maison sont habitués à ces sortes d'aventures. Saint-Ange prend Georgette par la main, la conduit dans un appartement superbe, et la laisse se livrer au repos.
Le lendemain, ou, pour mieux dire, le jour même à son réveil, Georgette, qui na pas encore eu le temps de rélléchir depuis qu'elle a quitté la ferme, jette autour d'elle des regards surpris : le luxe, l'éclat qui l'environnent charment sa vanité et chassent les souvenirs de la vie des champs. Deux femmes s'avancent vers elle, lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elle ne dort plus. — Que me voulez- vous? demande Georgette. — Quand madame voudra se lever, nous sommes à ses ordres.
Madame!., ce mot résonne agréablement à Vo-
reille de notre héroïne, et le ton de respect avec lequel il a été p;'i)i)oncé la flatte au moins autant. Georgette voudrait bien se lover, mais unt chose la retient : ce> deux dames qui lui ofïrent leurs services ont une mise tellement au-dessus de la sienne, que son amour-propre soulFre de paraître à leurs yeux dans son costume de la veille; mais elle est bientôt délivrée de cette crainte ; une de sesl'emmes de chauibre étale sur son lit plusieurs robes en lui demandant laquelle elle désire mettre pour se lever.
Georgette examine avec ivresse les parures charmantes qui surpassent tout ce que son imagination s'était créé de plus beau. Elle choisit enhn, se laisse habiller par ses femmes, et se fait servir avec un plaisir!... il lui semble déjà qu'elle a été marquise toute sa vie.
Saint-Ange est enchanté en voyant Georgette entrer dans le salon où il l'attendait pour le déjeuner : son maintien, ses grâces, l'aisance avec laquelle elle porte son nouveau costume rendent Saint- Ange encore plus amoureux; il la conduit devant une psyché ; Georgette veut baisser les yeux ; mais elle ne peut résister au désir de se voir si belle ; un coup d'œil est lancé sur la glace... et l'on est enchantée de ce qu'on n'est plus reconnaissable.
Nos amants déjeunent, puis le marquis emmène Georgette au bois de Boulogne, dans un char élégant qui va si vite, que la tête tourne à la nouvelle beauté qu'il entraine ; mais on s'y fait enfin, Georgette sera comme les autres.
Un essaim de jeunes élégants entoure le wisky de Georgette. — Eh! mais!... c'est Saint-Ange!... C'est ce cher ami... Que diable étais-tu donc devenu!... — Depuis un siècle on te cherche inutilement dans le monde.
Tout en pariant au marquis, ces messieurs lançaient des œillades à Georgette et chuchotaient entre
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eux : — Comment donc !... mais elle est fort bien !.. . délideuse... charmant sourire... un œil t^ès-iin !.,. dents blaiiches... le maintien un peu roide... mais cela se fera.. En vérité, ce Saint-Ange a un bonheur désespérant pour découvrir des nouveautés... Elle me plait beaucoup... — Moi, je la retiens; Saint-Ange est mon ami, il me la cédera.
Pendant que Saint-Ange répond à ses chers amis, Georgette minaude déjà fort agréablement avec ces messieurs. La demoiselle avait toujours eu un grand foi.ds de coquetterie; c'est un art qui s'apprend au vihagc comme à la ville ; il ne faut trouver que le moment d'en faire usage; et telle femme semble simple el modeste, à laquelle il ne manque qu'une occasion de montrer son savoir-faire.
On quitte le bois de Boulogne, on revient à la ville; le soir, Georgette va au spectacle, et, par l'éclat de sa parure, attire sur elle tous les regards. Pendant un mois entier, ce ne sont que fêtes, bals, promenades, course à cheval, plaisirs de toute espèce. Georgette ja des bijoux, des diamants, des laquais à ses ordres!... Dans le torrent de jouissances qui l'entraîne, elle ne peut garder un moment pour réfléchir; quelquefois cependant, lorsque par hasard elle trouve l'instant de penser, elle se rappelle la ferme où elle fut élevée ; le souvenir de Jean et de Thérèse se retrace confusément à sa mémoire, Charles lui-même n'est pas entièrement oublié ; mais ces idées passagères, semblables à un rêve, n'occupent un moment son esprit que pour bientôt faire place à la réalité.
La possession de Georgette n'avait pas encore diminué l'amour du marquis, Lafleur n'en revenait pas:
— Quoi, monsieur, depuis un mois la même maîtresse !
— J'en suis étonné moi-même; mais cette femme-là réunit tant de charmes ! ses grâces villageoises, sa gaieté piquante, son esprit, enlin, je ne sais'... mais je trouve eu elle tout ce qui séduit... et, ma foi, je ne
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suis pas fâché d'être un peu constant, ne fût-ce que pour ly rai'eté du fait.
Lafleui- n'e^t pas fort satisfait de voir sou maître devenir sage, cela diminuerait ses profits ; mais il faut bien se résoudre et attendre les événements : le hasard en ménageait un à Georgette.
Après une partie de campagne délicieuse, faites avec les chers amis, on s'était rendu à l'Opéra. Le spectacle était commencé , mais tous les regards se portent vers la loge d'où part un bruit infernal ; car il est de bon ton, en entrant dans sa loge, de pousser la porte avec violence, de laisser tomber les banquettes avec fracas, enfin de faire sensation. Ce tapage donne bien un peu d'humeur à quelques bonnes gens du parterre, qui demandent qu'on fasse silence... mais les gens comme il faut en rient : ce n'est pas pour entendre la pièce qu'ils vont au spectacle; et ce n'est que pendant le ballet qu'il est d'usage de se taire, de crainte de perdre le bruit d'une pirouette ou d'un entrechat.
Georgette, en regai<îant de côté et d'autre pour recueillir les œillades des hommes et les regards envieux des femmes, aperçoit, dans une loge en face de la sienne, une personne qui ne lui semble pas inconnue ; c'est un jeune homme qui, les yeux fixés sur elle, ne cesse pas un moment de la regarder. Georgette éprouve une violente agitation , son cœur se serre, elle rougit, n'ose plus lever les yeux, de crainte de rencontrer ceux de Charles... car c'est bien Charles, elle l'a reconnu, et eUa voudrait bien ne pas être à l'Opéra!
Charles était à Paris depuis huit jours, il n'avait rien appris sur le sort de la fugitive, et, en se rendant au spectacle pour se distraire un moment, il ne croyait pas y rencontrer l'objet de son voyage.
Le pauvre garçon n'ose en croire ses yeux; il regarde... examine avec attention... Plus de doute!...
("est bien elle!... c'est Geor^'ette !... il Ta retrouvée mais u'ielle^liirérence !. . .
La colère, le dépit, la jalousie aij^itent sei sens; Charles, la tête exaltée , quitte sa place et se fait ouvrir la loge qui touche à celle deGeorijfette : au lieu de regarder le spectacle, il s'est tourné du côté de notre héroïne, et la tête appuyée sur une de ses mains, il ne voit que Tingrate qu'il adore encore, et ne songe pas à la singularité de sa contenance, qui fait le sujet de la conversation des oisifs de la salle.
Saint-Ange a remarqué le trouble de Geoïgette et raliectation de son voisin à la regarder. Le marquis est vif, emporté; il va demander raison de cette étrange conduite, lorsque Charles, s'approchant davantage de Georgette, lui parle bas à Toreille. Saint- Ange, outré, perd patience; il s'approche de Charles, et lui demande avec colère de quel droit il parle bas à une dame qui est avec lui. Charles est enchanté d'avoir fait naître cette querelle, répond avec ironie qu'il connaît cette dame depuis longtemps, et qu'il n'a pas besoin de permission pour lui parler. La fureur de Saint- Ange est à son comble; il s'emporte, Charles cherche à l'irriter davantage... on s'insulte, on se provoque, on se donne rendez-vous pour le lendemain à cinq heures au bois de Boulogne, et, calmés par l'espoir d'une vengeance prochaine, ces messieurs se remettent à leur place plus tranquilles qu'auparavant.
Pendant la querelle, la situation de Georgette était pénible ; elle ne savait quelle contenance garder, car tous les voisins, qui avaient entendu l'altercation survenue dans sa loge, ne cessaient point de la regarder et augmentaient son embarras par les propos qu'ils tenaient entre eux : — Avez-vous entendu la dispute?
— Non... qu'est-ce que c'est?... — De quoi s'agit-il',...
— Ce sont deux jeunes gens qui veulent avoir chacun cette dame que vous voyez... c'est une querelledejalou-
sie... — Bah ! vous croyez?... — Messieurs, vous vous tro:npe/c, dit m: petit homme à lorgnon, c'est tout simplfjmeii^ parce que ce monsieur pâle s'avnnvait truj: e; enipêcliait cette dame de voir qu'ils se sont querellé-"^.
— Mais, permettez, j'ai bien entendu ce qu'ils disaient, ainsi je suis sur... — De rien du tout! car, moi, j'ai fort bien vu, et je dis... — Vous ne savez ce que vous dites, vous êtes un entêté ! — Insolent!... je vous apprendrai à qui vous parlez!
Les voisins s'échautïentje parterre demande du silence, les jeunes rient, et le spectacle finit au milieu de ce tapage, fort désagréable pour le bon habitant du Marais, qui ne va à l'Opéra qu'une fois chaque année et qui rentre chez lui très-mécontent de n'avoir entendu que du bruit pour ses trois livres douze sous.
Le marquis a donné la main à Georgette pour quitter la salle ; on arrive à l'hôtel : il la conduit à son ippartement et la quitte sans lui avoir adressé une parole.
Le jour paraît à peine, et déjà Saint-Ange a sonné Lalleur.
— 3Ionsieur est éveillé de bon matin... — Habillemoi vite, Latleur, et prépare-toi à me suivre. — Gom« ment, monsieur va sortir? il ne fait pas encore jour.
— Prépare aussi mes pistolets. — Ah ! je vois ce que c'est maintenant !...
— La perfide!... dit Saint-Ange en s'habillant. — Quoi, monsieur, est-ce que mailemoiselle Georgette est cause de cette affaire? — Oui, Latleur; le jeune homme contre qui je vais me battre parai-t la connaître depuis longtemps. — Voyez donc ! à qui so fier maintenant!.... On se donnera la peine d'aller chercher une innocente au milieu des champs, et elle ne vaudra pas mieux, qu'une autre!... c'est terrible, en yérité... mais êtcs-vous bien sûr... — Je ne sais trop, au fait, que penser de ce auei'ai vu hier ! Si ce jeune homme
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eût été jadis Taniant de Georgette, je m'en serais aperçu!,.. — Eh! monsieur est trop connaisseur pour se tromper!... Tenez!... c'est, je gagt, un amant évnicé, un liomme qu'elle vous aura sacrifié... D'ailleurs, que vous a-t-elle dit, monsieur? — Je ne lui ai t'ait aucun(! question. Tu sais bien, Laflcur, que je n'ajoute ])as foi aux serments des femmes touchant leur fidélité!... — Oui, monsieur, cela vient de ce que vous leur faites toujours de faux serments et ne leur êtes jamais iidèle. — Lafleur, je n'ai qu'une crainte, c'est que Georgette ne retombe entre les mains de mon rival si je viens à mourir. Promets-moi, si je suis vaincu, de ne point perdre Georgette de vue, et surtout ne la laisse pas au pouvoir de l'insolent qui ose me la disputer! — Soyez tranquille, monsieur; si par malheur vous succomb'-.!z, ce qui, j'espère, n'arrivera point, je prends mademoiselle Georgette sous ma protection, je la pousse dans le monde, et... elle ira loin, car je lui crois de grandes dispositions.
Saint-Ange achève bien vite sa toilette et sort de l'hôtel, à pied, suivi de Lafieur. (Ils étaient convenus avec Charles de n'avoir d'autre témoin que leur domestique.) — Le marquis arriva au lieu du rendezvous. Charles y était déjà. Animé par la jalousie et le désir de la vengeance, il attendait avec impatience son adversaire. Derrière lui était le petit Baptiste, le pauvre garçon ne s'était jamais trouvé à pareille fête, et il avait grande envie de pleurer en voyant son inaitre se promener dans le bois avec des pistolets à la main.
Les deux champions sont en présence. Cliarles engage Saint-Ange à tirer, il le fait et le manque. Charl-^s tire à son tour et Saint-Ange tombe frappé d'un coup mortel.
Pendant (uih Lalleur court à son maître, Charles s'éloigne avec précipitation. — Suis-moi- Daptisic... suis-moi ; 'indons-nous à l'endroit où je t'ai ordonné c'e idire venir une chaise de poste.
Ob GEORGETTE
Baptiste suit son maître en pleurant, la vue d'un homme mourant le suffoque ; il ne conçoit pas qu'on puisse se tnerailleurs qu'à la guerre. Charles, sdmbre, agité, ne piononce pas un mot; il pense à son crime, à Georgelle et à sa mère.
Arrivé à l'entrée d'une avenue oîi une chaise de poste était préparée, il ordonne àBaptiste de l'attendre près de la voiture, et continue sa marche se dirigeant vers les Champs-Elysées.