CHAPITRE XV
l'entrevue.
On doit se rappeler qu'à l'Opéra Charles avait parlé bas à Georgette ; il ne lui avait dit que deux mots, lui donnant rendez-vous pour le lendemain aux Champs- Elysées; Georgette, émue, troublée, avait prorais de s'y rendre; peut-être aussi n'était-elle pas fâchée de savoir si son premier amant l'aimait encore.
Charles marchait depuis longtemps sans apercevoir celle qu'il cherchait; déjà il pensait s'être trop flatté en espérant que Georgette serait fidèle à sa promesse. Les plus tristes réflexions vinrent alors l'accabler : son cœur était encore trop sensible pour une femme qu'il sentait bien ne plus devoir aimer.
Ce qui désolait le plus Charles, c'était d'avoir tué un homme qui n'avait d'autres torts que d'être aimé de Georgette. 11 se repentait de cette action... mais le repentir vient trop tard, puisqu'il n'est que la conséquence de la faute!... C'est pour cela, sans doute, que tant de gens ne se repentent point ou se consolent si vite.
Le bruit des pas de quelqu'un fait sortir Charles de ses rédexions. 11 lève les yeux... c'est une femme... elle approche... c'est Georgette.
•Jf.OR CETTE 87
Elle est vêtiied'urie simple robe blanche; un grand chap'jaa cache une partie de ses traits ; cependant Charles s'aperçoit qu'elle est pâle, défaite ; ses beaux yeux ont versé des larmes... elle ne marclu* qu'en tremblant; cet ewt la rend encore plus intéressante. Charles est troublé... ses réflexions sont oubliées, son cœur bat avec force... au lieu défaire des reproches à Georgeite, il est prêt à tomber à genoux... oh! la maudite passion !...
Cependant Charles se contient ; il conduit Georgette sur im banc, s'assied près d'elle et soupire avant de parler. C'est Georgette qui rompt le silence :
— Vous avez désiré me parler, monsieur?... — Oui, mademoiselle. — Je me suis rendue à vos désirs, que voulez-vous me dire? — Vous me le demandez, Georgette !... Ah! pardon, mademoiselle, ce nom n'est sans doute plus le vôtre; lorsqu'on change de conduite et de sentiments, le nom que l'on a porté au village ne peut que rappeler des souvenu's désagréables, et l'on doit se hâter de le quitter. — Non, monsieur, je n'ai pas changé de nom. — Je ne croyais pas, lorsque je vous ai laissée à la ferme de vos bienfaiteurs, vous retrouver à Paris si ditféi'ente de ce que vous étiez alors... Ali ! Georgette ! il est donc vrai que vous avez oublié... je ne dirai pas notre amour, jamais je n'ai eu le bonheur de vous en inspire", mais ceux qui ont élevé votre enfance, ces bons villageois que la reconnaissance vous faisait un devoir de ne point abandonner. Ah! Georgette !... si vous connaissiez les suites funestes de votre fuite!... — Que voulez- vous dire?.., serait-il arrivé (juelque malheur à Jean, à sa femme?... — Jean n'est plus, il a été assassiné en voulant courir sur vos traces, la nuit même qui suivit votre arrivée à Paris. — Oli ! mon Dieu!... el c'est ino qui suis la cause de sa mort!...
Geoi'getti; répand des larmes en abondance ; son Rœur n'tlait pas instnsibl ■; d'ailleurs depuis troDoeu
de temps elle habitait la ville; elle ne pouvait avoir déjà perdu le souvenir de ses bienfaiteurs. Charles, ému lai-même par les larmes qu'il l'ait veiser, cherche à ramener entièrement au repentir celle qu'il voudrait trouver encore digne de son amour. 11 lui fait le tableau de la douleur de Thérèse, privée de son mari, et abandonnée parcelle qui aurait dû la consoler dans son malheur; il rappelle ses serments, son amour... cet amour dont il s'était promis de ne plus parler, etqui malgré lui se déclare de nouveau, et le rend plus éloquent, plus tendre, plus persuasif. Georgetteétaitjredevenue la jeune villageoise; soncœur, attendri au récit des chagrins de Thérèse, et touché de la constance de dharles, était prêt à se rendre... Notre héroïne avait le cœur sensible, nous nous en sommes déjà {aperçus, et la suite nous en convaincra sans doute entièrement.
Charles s'aperçoit de sa victoire ; en homme habile et qui connaît le cœur des femmes, il ne veut pas laisser à Georgette le temps de la réflexion. Il la presse de fuir un séjour dangereux, où l'attendent la honte, •• la misère et le déshonneur. — Mais où irai-je? dit Georgette, Thérèse voudra-t-elle encore me recevoir lorsque je l'ai abandonnée!... — Vous connaissez la bonté de son cœur ; elle n'a pu vous croire coupable ; elle vous recr-ra... elle vous pardonnera... — Ah! Charles, mais vous-même... Charles ne peut répondre, mais il presse sur son cœur la main de Georgette, et ses yeux disent assez ce qu'il sent.
— Je suis prête à vous suivre, ait la jeune fille en soupirant... Mais si l'on venait m'arracher à... — .Ne craignez rien, le marquis ne s'occupera plus de vous.
Charles n'en dit pas davantage, il ne voulait pas faire connaître son duel avec Saint-Ange ; prenant le bras de Georgette, il la conduit à l'endroit où attendait la voiture, il se place auprès d'elle, et la chaise s'éloigne de Paris.
Voilà dune Geor^jette redevenue sage... est-ce l'elïet
d'il II Véritable repentir, ou la suite d'un moment d'attendrissement?... c'est ce que nous verrons \jdv la suite de cette vëridique histoire ; mais en vain Charles prêchera la jeune fille! si ses passions Tenti'amentvers les plaisirs, elb ne pourra longtemps résister : la femme trompée par son amant se promet de renoncer à l'amour ; le libertin malade de ses excès t'ait serment d'être sage ; le joueur qui vient de perdre son or jure qu'il n'ira plus au jeu ; l'auteur qu'on a sifllé ne veut plus écrire; l'ivrogne meurtri d'une chute promet de ne plus boire; mais ces gens -là sont-ils sincères!...
Chassez le naturel, il revient au galop.