LE DIABLE S'EN MELE
Georgette et Thérèse ne savaient que penser d'un aussi brusque départ. — Il nous a dit que nous en saurions bientôt la cause, répétait Ursule; attendons et nous verrons.
Mais en vain elles attendirent ; huit jours se passèrent sans qu'elles en apprissent davantage. On ne vint pas, ainsi que l'avait cru Chai les, faire des recherches à la ferme, parce qu'on ne songeait pas à l'arrêter.
Georgette finit par se persuader que Charles ne l'ai mait plus, et que c'était là le véritable motif de son départ. Notre héroïne soupirait; les jours s'écoulaient tristement: la présence de Charles avait fait supporter à Georgette la monotonie delà ferme; mais son départ avait tout changé. La saison des beaux jours tirait à sa fin: déjà le triste octobre approchait, la verdure perdait ses vives couleurs ; la teintejaunàtre de l'automne remplaçait dans les bocages celle de l'espérance, et bientôt l'habitant des campagnes devait fouler sous ses pie«ls ce dernier ombrage de l'arrière-saison.
Georgetto voyait avec etfroi s'approcher le moment DÙ, renf^.rmée dans son modeste asile, il faudrait vivre "^ans aucune distraction. Pour celui qui chérit la ville.
qu'elles sont tristes, les veillées villageoises!.. Chaque journée se ressemble... celle de demain sera comme aujourd'hui!... C'est ainsi que pensait Georgette; le sou.ciiir dis plaisirs qu'elle avait goûtés tourmenlaii son esprit, *'image de Saint-Ange se mêlait à ses pensées; cependant elle était piquée de la facilité avec laquelle il l'avait laissée s'éloigner, et de ce qu'il n'avait fait aucune tentative pour l'arracher à son rival. Peut-être, en retournant à la ferme, Georgette espérait-elle que le marquis ne l'y laisserait pas longtemps.
— Que les hommes sont perfides! répétait notre jeune fille en regardant tristement à sa fenêtre : ce Saint-Ange me fait mille serments de ra'aimer toute la vie; il me jure que je fais son bonheur... et il ne fait aucune démarche pour me revoir. Ce Charles, qui a l'air de m'adorer et d'être au désespoir d'une petite infidélité que je lui ai faite bien innocemment! à peine m'a-t-il ramenée en ces lieux, où je lui donne par mon retour la plus grande preuve d'amour, eh bien! il s'en va, il me quitte sans donner même une seule raison!... Fiez-vous doncaux serments des hommes!... non, oh, je n'y croirai jamais... Ils nous donnent l'exemple de l'inconstance!... mais je le leur rendrai bien quand j'en trouverai l'occasion.
Un mois après le départ de Charles, Georgette devint encore plus chagrine, pins rêveuse... le temps ne faisait qu'augmenter sa tristesse en lui faisant pressentir un cruel événement!...
Notre héroïne acquit la certitude qu'elle serait bientôt mère; c'était jouer de malheur! Georgette, en proie à la plus vive inquiétude, fuyait les habitants de la ferme; elle tremblait que Ton ne s'aperçût ie sa situation. Au lieu d'avouer som état à Thérèse, elle évitait ses regards et s'enfermait dans sa chambre pour se livrer à ses réflexions. Elle craignait maintenant le retour de Charles, et n'aurait pu se résoudre
à le rendiv, témoin de sa honte; persuadée d'ailleurs ({u'il ne l'aimait plus, elle ne doutait pas que son déshonneur n'élevât une barrière insurmontable entre elle et lui.
La fermière, qui s'apercevait de la tristesse de Georgetlc, l'attribuait à l'absence de Charles ; Ursule seule hochait la tête: elle pensait que la jeune liUe méditait quelque nouvelle escapade.
Un soir que tout le monde était rassemblé devant la ferme pour goûter les plaisirs d'une belle soirée d'automne, deux hommes passèrent plusieurs fois devant l'habitation, mais assez loin pour qu'on ne pûtdistinguer leurs traits. — Vraiment ! dit Ursule, je ne sais pas ce que ces hommes-là manigancent entre eux, mais ce qu'il y a d'sûr, c'est que depuis plusieurs jours je les aperçois qui rôdent autour de la ferme ; ils regardent, ils examinent; ensuite ils se sauvent dès qu'ils voient du monde!.., — Serait-ce des voleurs? dit la fermière effrayée. — Je ne le croyons pas... malgré leur adresse à se déguiser, il y en a un que je crois ben reconnaître!... je medoutede ce qu'ils cherchent!... — Qu'est-ce donc, Ursule? — Suffit!... je me trompe peut-être!... mais nous verrons!...
Ursule ne voulut point en dire plus. Georgette n'avait pas fait beaucoup attention à son discours; mais le lendemain, au point du jour, en se mettant à sa fenêtre, elle aperçut deux hommes se diriger du côté de la ferme. Le souvenir des inconnus dont Ursule parlait la veille se retrace à sa mémoire : curieuse de savoir quels peuvent être ces hommes, elle reste à sa fenêtre, et attend qu'ils approchent pour tâcher de distinguer leurs traits.
Les étrangers avaiic nt an regardant autour d'eux si personne ne les voit, l'un des deux fait des signes à Georgette.?. Oui, c'est bien à elle qu'il s'adresse... il approche de la fenêtre, et sous son habit de paysan Gct)rj2:ette reccnnaît Lafleur.
<*6 CEOltGlîTTE.
— Eh quoi! c'est voii^, Laflciir? Oni, mademoiselle ; parbleu, il y a loiii^Memps que je rôile aalom- de celte ferme pourtàcher de vous parler; mais je vais mettre à profit ce moment, et, pour nous mettre à Tabri de surprise, mon camarade va faire le guet.
Lafleur retourne à son camarade, le place en sentinelle, el revient à Georgette, qui attend avec impatience que Lafleur lui fasse connaître le motif qui l'amène près d'elle.
— Ce n'est pas sans peine, mademoiselle, que je parviens à vous parler... il y a ici une vieilie servante maudite qui se trouve toujours devant moi. Enfin hàtons-nous, je viens vous chercher pour vous conduire à Pans. — A Paris, Lafleur ? vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir dans ce moment-ci. — Vraiment ! mademoiselle, je suis encliaiité de vous voir si bien disposée. — Et Saint- Ange, Lafleur? — M. Saint-Ange! mademoiselle, j'ai bien des choses à vous dire de sa part. — Pourquoi n'est-il pas venu avec vous? — Ah!... pour une raison... que je vous apprendrai en chemin;... mais nous n'avons pas le temps de parler de cela, il faut songer d'abord..
(Ici le compagnon de Lafleur toussa pour avertir que quelqu'un venait.)
— Au diable les importuns ! je parie que c'est encore la vieille. Tenez, mademoiselle, lisez ce billet dont je m'étais pourvu d'avance ; demain, à la même heure, je viendrai chercher la réponse.
Lafleur jette dans la chambre de Georgette un billet enveloppé autour d'une pierre, puis se sauve avec son camarade; il était temps, déjà Ursule était sur la porte de la fern»e.
CHAPITIŒ XYin.
POK TRAIT d'un HOMME DU JOUR.
Mais il me semble que nous avions laissé Lafîtur
GEÛRGÊTTE 97
;!•('' S du marquis lorsque celui-ci tomba frappé d'un ( oiip mortel; avant d'aller plus loin, voyons ce que fit alors mons Lalleur.
Notre valet avait toujours dans sa poche un flacon renfermant un cordial nécessaire en pareille circonstanco. Il fait avaler à Saint-Ange quelques gouttes de i'd liqueur; le marquis ouvre les yeux ; mais ses regards sont mourants; sa voix est tellement allaiblie qu'il peut à peine prononcer ces mots: — Je sens, Lafleur, que je n'ai que peu d'instants à vivre... mais promets-moi... avant que j'expire...
— Oui, monsieur, s'écrie Lallcur, (|ui croit avoir compris ce que son maître veu' 'iire, je vous renc =>velle la promesse que je vous ai faite ce matin, de ne point laisser mademoiselle Georgeite au pouvn:;- Ao TGtre rival '
Saint-Ange remue la tête, sa voix éteinte prononce quelques paroles que Lafleur ne peut distinguer; il expire sans s'être fait comprendre, car le valet s'était trompé: l'approche de la mort avait changé la manière de penser du marquis. Ce jeune homme, qui au fond n'était pas méchant, et n'avait que les travers communs à ses pareils, éprouvait alors des regrets de sa conduite avec la jeune villageoise, et c'était pour engager Lafleur à la reconduire à la ferme qu'il avait essayé, mais en vain, de se faire entendre de lui. Lafleur ayant été chercher du monde, on porta le corps du marquis à son hôtel. Saint-Ange était orphelin, personne ne pleura sa mort et ne songea à îa venger. — C'est dommage, dirent quelques femmes qui avaient été s«s maîtresses, ce jeune homme-là promettait beaucoup'....— Vraiment oui, dirent les fidèles amis qui l'aidaient à se ruiner, c'était un fort bon enfant, qui vivait très-bien 1...
Ces messieurs firent une pirouette, ces dames allèrent à leur miroir, et Saint Ange fut oublié, parce que ces messieurs et ciîs dames étaient d'une romnlexion
^ 3E0RGETTE
tellement délicate que cela leur eût donné des vapeurs de parler piiits !ongteuips d'un mort.
Lafleur, tn rentrant à l'hôtel, y apprit que madame (c'estainsi qu'on nommait Georgette) était sortie depuis le matin, sans que l'on sût où elle était allée. — Parbleu, je le saurai bien, moi, dit en lui-même notre fripon. Ensuite, s'étant muni d'une grosse somme d'argent, fruit de ses honnêtes épargnes, il laissa l'intendant et les autres domestiques se disputer avec la justice le reste de la fortune de Saint-Ange, et quitta l'hôtel pour se loger provisoirement dans une chambre garnie jusqu'à ce qu'il eût trouvé une condition digne de ses nombreux talents.
Latîeur réfléchissait depuis deux jours à la manière dont il pourrait s'y prendre pour remplir la promesse qu'il avait faite à son maitre. Quoique mauvais sujet, mons Lafleur tenait à ses engagements, et puis celui-ci avait quelque chose de piquant qui flattait son amourpropre et son goût pour l'intrigue; ravir une femme à son amant, lâcher de lui faire commettre sottise sur sottise, et cela pour complaire à son maitre mort! c'était un trait nouveau et digne de lui.
Lafleur avait cherché Georgette dans tout Paris; le second jour de ses perquisitions, comme il rentrait à sa demeure, bien persuadé que Georgette, n'étant pas dans la ville, ne pouvait être qu'à la ferme, son portier l'avertit qu'un monsieur était venu le demander, et qu'il le priait de passer chez lui le lendemain dans la matinée.
Lafleur regarde Taaresse que l'on a remise au portier: — M, de Lacaille, rue de Vendôme, au Marais... Oh! oh! que peut me vouloir cet original?. .c n'importe, je ne manquerai pas au rendez-vous
Ce M. de Lacaille était un jeune homme dednquantecinq à soixante ans, encore garçon parce (ju'il se trouvait trop étourdi pour se marier, et que d'ailleurs son caractère volage s'accordait mal avec les lois de l'hymen.
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M. Je Lacaille, qui avait toujours été un petit-maî-
M , voulait encore le paraître, ([uoiqu'il commençai à devenir un peu lourd; mais quarante raille iiv ''es de rente le faisaient supporter et trouver charmant dans les sociétés où ses ridicules l'auraient rendu fatigant, si leurs excès n'eussent été vraiment comiques. 11 était d'une taille au-dessous de la moyenne, mais en revanche d'une grosseur ([ui le désolait; car, malgré son corset élastique, ses peaux de lapin pour comprimer son ventre, et ses bretelles qui faisaient monter ses culottes jusqu'aux aisselles, il ne pouvait parvenir à se faire une taille élancée et sa manière de s'habiller lui gênait continuellement la respiration.
La nature lui avait donné de fortes couleurs, ce qui ne s'accordait pas avec son désir de paraître intéressant; mais il se frottait le visage avec une pommade qui le rendait blême, ce qui formait contraste avec son gros ventre. Joignez à cela une perruque blonde bouclée à l'enfant, la mise d'un Adonis, un front ridé et une voix raignarde, et vous aurez le portrait de M. de Lacaille.
Depuis qu'il avait passé la (|iiarantaine, Lacaille ne se plaisait que dans la société des jeunes gens; il s'y croyait rajeuni. Au milieu des étourdis de la Chaussée-d'Antin, il avait fait la connaissance de Saint-Ange, avec lequel, pendant quelques mois, il fut inséparable.
Les jeunes gens se moquaient de Lacaille, (jui ne s'en doutait pas, et aurait continué le même train de vie, s'il ne se flit aperçu qu'à force de prêter de l'argent, de monter à cheval et de souper avec les danseuses de théâtre, ses rentes dimirniaient considérablement.
LacaiKc. tenait à ses rentes, il résolut de faire une réforme, et, sans renoncer au désir d'être un homme à la mode, il quitta la Chaussée-d'Antin, et choisit le Marais pour théâtre de nouveaux triomnhes qui devaient être moins dispendieux.
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Là, il prit simplement une demi-fortune, monta sa ma.oon, mit un suisse à sa porte, et iit peindre en marbre sa porte cociière. Au bout de quelques semaines de séjour au Mai-ais,onne parlait depuis la rue Chapon jusqu'à celle de TOseille que du petit bel homme de la rue de Vendôme.
On est charmant au Marais avec une demi-fortune. Bientôt Lacaille devint le dieu de toutes les réunions, Tàme de toutes les soirées amusantes; on ne pouvait se passer de lui. Seul il donnait de la gaieté aux petits jeux innocents; il savait trouver un mot propre à faire une charade en action ; il jouait les proverbes à ravir, et, de plus, soufïlait dans un flageolet assez bien i)Our faire danser la jeunesse.
Un homme qui possède d'aussi rares talents est un être précieux dans la société; aussi, dès qu'il paraissait, les demoiselles souriaient, les mamans lui tendaient la main, les hommes l'entouraient, et attendaient avec impatience qu'il ouvrît la bouche pour recueillir une de ces aimables saillies qui abondent dans la conversation d'un homme qui a quarante mille livres de rente.
Les choses en étaient là lorsqu'un soir, au spectacle, 011 Lacaille se rendait quelquefois, afin de juger en dernier ressort la pièce ou les acteurs, notre vieux petit-maitre aperçut Saint-Ange, qui était alors avec GeorgeLte. Lacaille s'empresse d'aller parler au marquis ; il entre dans sa loge, et la vue de Georgette lui tourne la tête; tout en causant avec Saint-Ange, il n'est occupé que de la femme charmante qui est devant lui. Georgette rit de la ligure et de la tournure de son admirateur, mais Lacaille ne s'aperçoit pas de l'elFet qu'il produit; son cœur est pris, et il sort de la loge aussi amoureux qu'on peut J'être à soixante ans.
Depuis ce moment, plus de plaisirs, de soirées, de petits jeux! Triste et mélancolique, il se renferme
dans son hôtel, il se consume en soupirs, 'et meurt (l";iraour !... Si du moins celte fatale passion pouvait diminuer son embonpoint et faire disparaître so;ï ventre... Mais non!... il n'a pas même cette, dernière consolation...
31ais un raatm une grande nouvelle parvient de la Chaussée-d'Antin à la rue de Vendôme. Le jeune marquis de Saint-Ange vient d'être tué en duel. Lacaille sort de son apathie, il rélléchit que la femme adorable est peut-être sans engagement, et il faut, à quelque prix que ce soit, qu'il satisfasse son amour.
Lacaille connaît Latleur, dont la réputation brillante a percé dans tous les quartiers de la capitale, c'est riiomme qu'il lui faut. Latleur est uu garçon unique dans son genre, et un séducteur qui ne peut plus séduire par lui-même est fort aise d'avoir un valet de chambre qui invenie pour son maître, ca»' d'ordinaire les maîtres sont fort peu inventifs, du moins c'est ce que nous vovons par nos comédies, où les valets conduisent toiue l'intrigue sans que les amoureux aient même à se rendre utiles, ce qui ferait croire que l'amour rend fort bête, car ce sont toujours ceux qui n'en ont point qui conduisent les autres.
M. de Lacaille f.'it mettre le cheval à la voiture, il se rend à l'hôtel de Saint-Ange, apprend la demeure dr. Latleur, se fait conduire, et donne sa carte au portier avec l'instruction dont celui-ci nous a déjà fait part.
Midi sonne; Latleur prend le chemin de la rue de Vendôme. Il sait que la matinée d'un homme du bon ^onre ne commence pas avant.
11 arrive, il entre dans la cour de l'hôtel; un suisse lui barre le passage. — Je demande M. de Lacaille, ~- Monsur il être bas visiple. — Qu'est-ce que vous dites? — Monsur il être bas visiple encore un fois!... — Que le diable m'emporte si je comprends ton baragouin!... Je te dis que je veux entrer. — C'est chiâte-
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ment ce qui faut bas. — J'entrerai; il faut que je parle à M. de Lacaille. — On basse bas!... — Eh! va-t'en au diable!...
I^afleur repousse le suisse et.veut pénétrer dans l'intérieur de l'hôtel; mais le concierge couri ■^ hallebarde en main et lui barre le passage; Lalîeur, qui est un garçon vigoureux, t'ait faire une pirou-^jHe à son antagoniste; celui-ci, entêté comme les enfants de l'Helvétie, revient sur le valet et fait mine de vouloir lui passer sa hallebarde à travers le corps. Lafleur ne perd pas la tête, il aperçoit dans un coin de la cour un balai, il s'en saisit et s'en sert pour parer les coups que l'on veut lui porter. Les deux champions s'escriment avec ardeur; les domestiques accourent au bruit; on ouvre une fenêtre au premier étage... C'est Lacaille lui-même à moitié habillé, et qui du fond de son boudoir a entendu le bruit des armes.
— Eh! mon Die'i!... Que vois-je!... Un combat à la lance dans ma cour!... Séparez-les!... Mais je ne me trompe pas... C'est Lalleur!... — Eh! oui, monsieur» c'est moi-même qui demande à vous parler depuis deux heures, et que cet imbécile veut empêcher d'entrer... — Ce nigaud de Luderliche n'en fait jamais d'autres! je lui avais cependant bien dit quer^l'on viendrait ce matin... Mais ces suisses allemands ne comprennent rien... Je veux avoir un suisse français. — Mais, monsur, je sais que vous aime bas qu'on voye vous le matin, quand vous être bas lacé... serré... coiffé... — Taisez-vous, Luderliche, vousêtesun butor. Monte, mon cher Lalleur.
Lafleur jette un regard lier sur le pauvre concierge confondu de sa mésaventure, et monte d'un pas rapide à l'appartement de monsieur.
Avant d'arriver à M. de Lacaille, il faut traverser une lon.^ue suite de piècosartistement décorées; dans la première, un beau chien danois est couché sur une oUomane; 'itns t.a seconde, nn singe, dont les gentil-
lesses A<oni admirables, s'amuse à dôranger les meubles ol les draperies; dans la troisième est un perroque\, animal favori de monsieur, et qui parle prestfue aussi bien (pic son maître; dans la quatrième cniin, on trouve le maître du logis.
M. de Lacaiiie est dans un aimable désordre : sa toilette n'est qu'ébauchée : il n'a qu'une ]< U'3depâle, le corset est d'un côté, la perruque de l'autr;; mais comme les valets de chambre sont toujours initiés aux mystères de la toilette, Lacaille l'ait de suite entrer Lafleur, il interrompt son rajeunissement, et ordonne qu'on ne trouble point l'entretien qu'il veut avoir avec le rusé valet.
— Oh! mon cher Lafleur, s'écrie Lacaille en se jetant dans une bergère, tu vois un jeune homme au désespoir! — Se pourrait-il, monsieur? — Oui, mon ami, je suis dans une situation excessivement pénible; je soutîre... je briîle... je me consume... — En vérité, monsieur, vous m'efïrayezi... Qui peut vous mettre dans cet état?... vous, jeune, aimable, riche, fait pour plaire... — Je sais tout cela!... — Personne ne doit vous résister... — Oui, je suis chéri, fêté, caressé, dans toutes les sociétés on veut m'avoir, me posséder... les femmes surtout; c'est au point que je ne puis pas y suflire. — Je le crois, monsieur. — Eh bien, mon ami, tout cela glisse sur mon àmel... Un seul objet m'attache à la vie, et c'est de toi que j'attends mon bonheur. — De moi, monsieur? — Oui, î.atleur, de toi seul; écoute-moi : J'ai appris que ce pauvre Saint-Ange était mort... — Hélas! oui, monsieur. — J'en suis affecté; c'était un charmant garçon. Mais te voilà sans place maintenant? — C'est vrai, monsieur.
— Tu es un valet adroit, rusé, un peu Iripon même...
— Vous me flattez, monsieur. — Tu me conviens sous tous les rapports. Je te prends à mon service et te donne conflance entière; cela te plait-il? — Assurément, monsieur, et beaucoup!... — Je te réponds
(jiroiitre tes gaines, lu ne manqueras pas de profits; lu sais que, nous autres étour.lis, nous ne nous mêlons pas (le (livei-s délailsdomesliqiies, et je le donne plein pouvoir dans la maison. Ainsi voilà qui est leniiine : dès ce moment lu es mon conlidenl, le mess:i2;er fidèle de mes bonnes l'orlunes. . ei. je vhuk. (|iie de s ce soir tu sois inslailé chez moi; mais je favoue (jue je mets un prix à tout cela. Parlez, nionsioiiï-, il n'est rien dont je ne sois capable pour vous pi-ouvei' mon zèle. — Voici rinstant de l'apprendre ma faiblesse, Lalleui-, et la cause de ma sombre mélancolie... Je suis amoureux fou... — Pas possible, monsieur! — Si, mon ami, et c'est d'une femme adorable que j'ai vue avec feu ton maiti'e. — En vérilé? — Oui, c'est une brune piquante, celte beauté enchanteresse... Tu dois savoir qui je veux dire? — Ceriainement, monsieur!,.. Et je ne m'étonne plus, elle est assez jolie pour faire tourner les têtes!... — 11 n'est donc pas étonnant que j'en raffole! Quel est son nom, Latleur? — Georgetle, monsieur. — Georgette!... Ce nom est un peu bourgeois... N'importe, nous lui en donnerons un autre. Il faut, Lalleur, que tu me rendes l'heureux amant de cette femme-là. — Monsieur, je vous la promets. — Quoi!... vraiment?... — Oui, monsieur... Mais je vous préviens que l'entreprise est difficile... que cela demande du temps... de l'adresse, et... — N'épargne rien, voilà ma bourse, je te laisse maître de tout... — En ce cas, je garantis le succès. — Mais oij donc est-elle? — Je crois, monsieur, qu'elle n'est plus à Paris; elle sera retournée dans une ferme qu'elle habitait jadis, etd'où M. Saint-Ange l'avait enlevée, il n'y a pas longtemps; car c'est une femme toute neuve, monsieur; vous serez le second, c'est presque comme si vous étiez le premier... - -Ah! ce n'est pas la même chose; mais j'aime autant être le second. Cependant, si elle est dans celle ferme? — Eli bien! monsieur, nous Tenlèverons de nouveau! -^ C'est cela!... un enlèvement c'est dèli-
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cieux,=. Cela fera du bruit !... Mais cependant, Lalieur j'ai i.T.f. réputation à conserver dans ce quartier; je ne puis ouvertement recevoir Georc^ette chez moi; les iiabitanîs du Marais sont un peu ridicules, cela me priverait de la faculté de la conduire dans le monde... — Eh mai.;, n'est-ce que cela ! louez un hôtel près de vous, meublez-le élégamment; mettez-y des domestiques, une remise, dfts bijoux, de l'argent... car je vous préviens que la jeune personne, quoique fille de la nature, aime beaucoup les jouissances du monde!... — Cela n'est p:is étonnant, Lafleur, les jouissances sont dans la nature; mais avec moi rien ne lui manquera... — Vous mettrez mademoiselle Georgette dans rhôtel, vous lui donnerez un nom distingué, vous la ferez passer pour votre parente, et de cette manière vous pourrez la présenter partout. — Bravo! Lafleur, tu lèves tous les obstacles, je te charge d'exécuter ce charmant projet.
Tout étant terminé, notre rusé valet quitta son nouveau maitre pour aller chercher ses effets et revenir de suite s'installer chez M. de Lacaille.
En chemin, Lafleur réfléchit sur la conduite qu'il devait tenir. Il connaissait Lacaille pour un sot facile à mener, et pensa qu'en flattant ses manies, il serait bientôt aussi maitre que lui. D'ailleurs, Lacaille était riche, la condition ne pouvait être mauvaise. Quant à Georgette, dont il avait promis la possession un peu légèrement, il aimait à penser qu'il remplirait par là les derniers désirs du marquis. Une fois k Paris, que Georgette n'aime pas Lacaille, cela ne fait rien. Qu'elle le ruine, voilà l'essentiel, surtout si, comme il l'espère, une partie de l'argent du vieux fou devient le prix des folies que veut lui faire faire son très-honoré valet.
Notre fripon ayant arrêté son plan revient s'ihs- •taller chez Lacaille. Les domestique sont déjà prévenus qu'ils doivent regarder Lafleur comme ayant Ja
liaute main dans l'hôtel ; aussi tous s'inclinent, et s'empressent de lui rei.dre hommage. Luderliche ouvre les deux, battants de la porte cochère, et, la hallebarde à la main, il attend en silence et avec respect que Latleur prononce sur son sort; celui-ci ne peut s'empêcher de sourire de la mine allongée du concierge; mais aussitôt, s'approchant de lui, il lui frappe amicalement sur l'épaule, et lui tend la main, que le pauvre suisse presse avec force, tant il est touché de la conduite noble de son ennemi.
Latleur se tourne ensuite vers les autres domestiques et leur donne des ordres : le maître d'hôtel es chargé d'augmenter le menu journalier; le sommelier de lui donner les doubles clefs de la cave; le cocher de faire repeindre la voiture ; enfin chacun reçoit l'ordre de prendre une livrée plus riche, plus élégante, et de faire honneur à son maitre en étalant un faste nouveau. Le pauvre de Lacaille,qui avait voulu réformer sa dépense en quittant la Chaussée-d'Antin, venait de faire une belle équipée en prenant Latleur à son service; mais l'amour, qui mène tous les humains, mène ordinairement fort mal les vieillards qui veulent encore se ranger sous sa bannière.
Deux jours après son installation dans l'hôtel, Latleur, ne pouvant résister aux sollicitations de son maitre, partit pour Bondy accompagné d'un coquin subalterne, capable de lui prêter main forte en cas urgent; il promitdene revenir àParis qu'avec Georgette.
Pour n'inspirer aucun soupçon, nos deux fripons prirent des costumes villageois. Latleur sut bientôt que Gecg'^tte était à la ferme avec Charles, et que le fermier n'existait plus ; mais il n'en était pas plus avancé. En rôdant autour de la ferme, il aperçut Georgette se promenant dans la campagne... mais toujours avec Charles; ce diable de Charles était sans cesse là, cela gênait beaucoup : il fut convenu qu'il fallait' l'éloigner.
Lafleur charge son compagnon d'aller trouver Baptiste : le costume de paysan devait le servir, il lui lit sa leçon, que celui-ci retint si bien, que Baptiste, lape de cette ruse, pressa son maître de se sauver \)om' éviter les poursuites des gendarmes, et le pauvre (lliarles donna dans le piège comme son petit jockey. Lulleur, enchanté de ce premier succès, se rapprocha de la ferme, mais Georgette ne sortait plus ; il ne l'apercevait que rarement, et toujours entourée de Thérèse et d'Ursule. Les villageois concevaient des soupçons sur lui et son compagnon ; la vieille Ursule le guettait, l'épiait sans cesse ; le chien de la ferme aboyait après lui : tout semblait annoncer qu'on se doutait de quelque dessein hostil'\ Lalleur commençait à perdre patience, lorsqu'un matin, en se rendant comme de coutume avec son camarade auprès de la ferme, il aperçut Georgette à sa croisée. L'espoir renaît dans son àme, il accourt, protite de l'occasion, et, comme nous l'avons vu, parvient sans peine à mettre Georgette de moitié dans ses projets.