LAFLEUR FAIT DES SIENNES
La vieille Ursule, qui, depuis plusieurs jours, était aux aguets pour découvrir les projets des deux hommes qui rôdaient autour de la ferme, ouvrit la ^orte qui donnait sur la campagne assez à temps pour apercevoir Laileur et son con)pagnon se sauvant à toutes jam)>es, et Georgette referniantla fenêtre desa chambre.
— Hum !... qu'est-ce que tout cela signilie? dit la vieille ^n elle-même, c'te petite Georgette veut encore Taire des siwnnes, je le parierais!... mais j'y mettrai bon ordre !... il ne sera pas dit que ce pauvre Charles trouvera toujours les oiseaux dénichés à son retour. Ces deux maraudeurs m'ont tout l'air de s'entendre
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avec elle... Mais il vaut mieux dire à not' maîtresse quece sont des voleux, et que mam'zelle Georgetle n'est pas en sûreté dans c'te chambre. Si je lai disais que sa protégée veut encore courir les champs, elle r.o'me croirait pas!... et cependant j'voyons ben que la jeune fille a plusenvie de pécher que de faire pénitence!... Pendant qu'Ursule se rend près de la fermière, Georgette ouvre avec précipitation le billiet de Lafleur, et lit ces mots .
« Madajme,
« Vous n'avez que dix-huit ans, vous êtes charmante, je ne vous crois pas d'humeur à passer votre vie au milieu des poulets, des oies et des canards. Je suis chargé de la part de mon maître de vous offrir un hôtel superbe, une voiture, des domestiques, des diamanis et des cachemires. Vous avez trop d'esprit pour rejeter une semblable proposition. Vous n"ensevelirez pas au fond d'une campagne des appas qui doivent faire l'ornement de la ville. Venez : Paris vous appelle, les plaisirs vous attendent, les jeunes gens vous désirent, les vieux vous adorent, les femmes vous craignent : est-il un avenir plusdoux?... L'amour, la volupté, l'inconstance, la coquetterie embelliront vos jours. Dites un mot, tt je vous enlève en dépit des garçons de ferme et des chiens de basse-cour. »
Georgette est étonnée de ne pas trouver dans cette lettre le nom de Saint-Ange ; cependant c'est Lalleur qui écrit, il parle de son maître; ce raaîtra, c'est Je marquis, tout cela est clair. Mais pourquoi Saint-Ange n'est-il pas venu lui-même?... sans doute Lafleur en fera connaître la raison. D'ailleurs, dans l'état où elle se trouve. Georgette ne peut balancer, il faut de toute maniôie qu'elle quitte la ferme avanide deveiiii' mère et puisqu'on lui ofTie un hôtel, elle saura du moins où aller. Mais Charles... mais Thérèse... ah! c'est bien malgré elle qu'elle leur fait du chagrin... mais dans
l'état où elle est, le parti qu'elle prend est le seul qui puisse la dérober à la honte, aux reproches, au mépris... et elle ne se sent pas la force de supporter tout cela.
C'est ainsi que raisonne Georgette, semblable à ces gens qui trouvent toujours le moyen de se mettre en paix avec leur conscience, pour n'écouter que leurs passions... Ces maudites passions, elles sont bien fortes, bien captieuses, elles entraînent toujours la tête, et souvent le cœur ; on les combat, elles reviennent sans cesse à la charge : honneur à celui qui triomphe d'elles, heureux celui qui ne les connaît pas !
Georgette écrit à Lafleur cette réponse laconique : « Je consens à vous suivre, mais tâchez de n'être point reconnu, et d'éviter les regards de la vieille Ursule. »
^-?orgetle tourne ce billet autour de la pierre qui vient de servira Lafleur, elle attend le lendemain pour îe faire parvenir à son adresse, mais les choses devaient se passer autrement.
Thérèse entre dans la chamt>re de Georgette ; elle est suivie d'Ursule. La fermière vient signifier à notre héroïnequ'il^ut qu'elle quitte bien vite cette chambre qui n'est pas sûre, pour venir habiter celle qui est de l'autre côté de la maison, au fond de la cour. — Pourquoi cela? demande Georgette. — Parce que des coquins veulent s'introduire dans la ferme; mais deux de mes garçons vont coucher ici, et de cette manière nous n'aurons rien à craindre. — Mais ce sont de contes que Ton vous a fiits... — Non, ma chère Georgette, Ursule sait... — Ursule ne sait ce qu'elle dit !.. . — Je ne sais ce que je dis, man'zelle, oh !.. . que si fait... j'en savons plus long que vous ne croyez!...
L'air d'Ursule, en prononçant ces paroles, fait rougir Georgette, elle se tait et n'ose résister davantage, craignant que la vieille n'ait reconnu Latleni-. 11 fau» donc se loger dans la chambre (ju'on lui a désignée, où il n'y a plus moyen de correspondre avec per
sonne. Georgette s'y rend le dépit dans le cœur, et plus résolue que jamais à fuir de la larme. Nous savons que chez les femmes une chose défendue n'en est que plus désirée : bien dllféreutes en ceia des hommes, qui ne convoitent jamais la lemme de leur voisin!... qui ne touchent jamais au dépôt qu'on leur confie... qui ne subornent jamais Tinnocence !... qui ne trompent jamais leurs amis!... Vraiment, nous sommes dans un siècle où les hommes sont bien vertueux!
Le lendemain, au point du jour, Latleur est sous la fenêtre de Georgette, et son camarade est cliargé de veiller aux environs. Le temps se passe... la croisée reste fermée ; Lafleur s'impatiente ; il se promène, regarde, chante, tousse à plusieurs reprises... rien n'y lait, personne ne parait ; il perd courage, il vas'éloigner... maij on entr'ouvre doucement la fenêtre... c'est Georgette, il n'y a pointde doute. Lalleur accourt sous la croisée. U lève la tête., mais, au lieu de recevoir le billet qu'il attend en réponse au sien, il est arrosé par le contenu d'un vase que l'on vide sur sa tête, et l'odeur qui se répand lui t'ait deviner ce dont on s'est servi pour l'arroser. Furieux, il lève les veux et aperçoit Ursule à la fenêtre, tenant d'une main le vase que je n'ai pas besoin dénommer, et dont la vue redouble la colère du valet.
— Ah ! ah! monsieur le galant, ce n'est pas ça (jue vous cherchiez, n'est-ce pas?... ça vous apprendra à tousser sous ma croisée. — Maudite vieille! tu verras à qui tu as allaire, tu payeras cher le plaisir que tu viens de prendre, je. vmi\ mêttiA sur-le-champ t'en faire repentir.
Latleur ramasse plusieurs pierres et se prépare à les lancer dans la chambre de la vieille, lors(|u en cherchant des yeux son camarade, ill'aperçoit fuyaiitdans la campagne, et voit venir à lui trois garçons deferme armés d'énormes gourdins. Latleur ne songe plus à
r:\>^ev les vitres; il faut (juMl évite, par une prompte il ne, la rencontre fies villageois, dont les gestes ne liii prouiettent rien de bon. Cependant un des paysans c>L sur le point de Tatteiiidre: le rusé valet ne perd pas la tête, il tient encore dans ses mains les pierres qu'il voulait lancer à Ursule, il les jette toutes à la fois à la tète de son adversaire. Le villageois s'arrête, étourdi par cette mitraille qui lui fra[)pe les yeux, le nez et les oreilles. Pendant ce temps, Lallour gagne du terrain, il est bientôt, ainsi que son compagnon, fort éloigné de la ferme et des villageois.
— Morbleu, dit Lalleur, comme les drôles nous poursuivaient! — Et comme ils y allaient! répond son camarade en se frottant les épaules. — Il me parait que tu es aussi heureux que moi et que tu as reçu quelque chose? — Oui, mais ce que vous avez revu ne vous a pas fait grand mal, tandis que moi je m'en ressens eneore... — Imbécile!... je m'en 7-ess^ns bien plus que toi, et, pour un homme comme moi, cet all'ront est le dernier de tous! J'aurais préféré endurer le roulement de ces redoutables gourdins à la honte de recevoir ce maudit... — Chacun son goût, moi, j'aimerais mieux cela que des coups de bâton ! — Tu n'as pas de cœur! Mais ils se repentirontdece trait !... — Comment, vous voulez encore que nous nous frottions à ces maudits paysans ? — Plus il y a d'obstacles, plus il y a de gloire!... et mon xïénip. n'est pas fâché de trouver à s'exercer.
Georgette, toujours occupée de son projet de fuite, tremblait r|ue Lalleur, rebuté par les obstacles ne renonçât à son entreprise. On ne lui parla pas de l'aventure du matin; mais il lui sembla entendre les villageois rire et chuchoter entre eux, et l'air triomphant d'Ursule la convainquit qu'il s'était passé quekjue chose d'extraordinaire.
Voulant sortir de cet état pénible, Georgette saisit dans la journée le moment où elle croit tout le monde
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occupé pour sortir doucement de sa chambre. Ell^ tient dans sa main un nouveau billet qu'elle a écrit à Lafleur, et dans lequel elle lui apprend son changement de chambre.
Georgette traverse 'égèrementla cour, et sort Cymme pour aller se promener dans la campagne. Déjà elle a franchi le seuil de la porte et se félicite d'être échappée sans qu'Ursule ait rien vu, lorsqu'on tournant ja lête, elle aperçoit la vieille servante qui marciit. derrière elle.
— Que voulez-vous, Ursule? — Vous suivre, man'zelle, parce (|ue maintenant les promenades ne sont pas sûres. — Cela est inutile, je ne crains rien. — C'est égaljUianz'elle, j'craignons pour vous.
Il n'y a pas moyen de se débarrasser de la vieille surveillante. Georgette voit qu'elle est gardée à vue, et, de colère, elle se met à courir dans la campagne, si bien qu'Ursule peut à peine la suivre; c'est ce que notre héroïne voulait. Au détour d'un sentier, elle aperçoit Lafleur. Ursule est éloignée, mais pas assez pour ne point voir: aussitôt Georgette fait une boule de son billet, elle le jette du côté de Lafleur, et revient bien vite sur ses pas en disant qu'elle veut rentrer à la ferme. La vieille, essoufflée par la promenade, ne demande pas mieux; mais Lafleur a ramassé le billet, il voit que Georgette n'était pas du complot formé contre lui par les paysans, et il se promet de l'enlever de la ferme dans la nuit.
L'audacieux valet retourne vers son camarade, lui enjoint de tenir une chaise de poste prête à partir et de la conduire près de la ferme; puis, sans vouloir d'autre aide que lui-même, il attend avec impatience >■>. nuit pour mettre ch vengeance à exécution.
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