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CHAPITRE XX

LE FEU D'artifice

Il est à minuit : à cette heure, dans les campagnes, il n'y a que les amants, les voleurs et les chiens de garde qui soient éveillés. Latleur ne redoutait aucun amant, il ne craignait pas les voleurs, et, quant aux chiens, il s'était muni de boulettes contre lesquelles devait échouer leur surveillance.

Lalleur avance avec assurance ver^ la ferme. Arrivé contre le mur de la cour, il s'arrête, regarde attentivement toutes les parties de l'habitation, il n'aperçoit aucune lumière et n'entend pas le plus léger bruit.

Persuadé que tout le monde dort, hormis Georgette, il pose à terre une lanterne sourde et un petit paquet. (Nous saurons bientôt pour quel usage ce paquet figurait dans cette aiîaire.)La clôture de la cour étaitbasse et dégradée, Latleur jette une échelle de soie à laquelle sont adaptés deux crochets de fer, puis reprenant lanterne et paquet, il monte à l'assaut. . et le voilà dans la cour.

— Morbleu ! disait tout bas Lafleur, mademoiselle Georgetle! vous m'exposez cà mille dangers... Si je suis aperçu, ces rustres me pendront!... et c'est pour vos beaux yeux que je me serai sacrifié... mais j'ai promis de vous ramènera Paris, et un honnête garçon n'a qu'une parole... en avant!

11 fait quel [ues pas... un chien s'avance furieux etaboyant après lui; le valet, préparé à cette attaque, lui jette des boulettes et se retranche derrière de vieilles futailles, prêta combattre son ennemi; mais le pauvre César ne sait, pas résister à la tentation, il se jette sur lesfriandiseâ dont on le régale, et passe de l'ivresse a trépas.

Laileursort de sa cachette; après s'être assure de la

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mort du chien, il se dispose à chercher la chambre de Georgette ; il craint que les jappements de César n'aient donné Talarme; mais alors, ilfera usage du paquet, c'est la dernière ressource, il ne doit l'employer qu'à l'extrémité.

Mais que renfermait' donc ce mystérieux paquet ? rien que de très-innocent, lecteur, comme vous Tallez voir : une forte liasse de pétards et de fusées, dont l'explosion, sans être dangereuse, devait jeter le désordre dans la ferme, et, à la faveur du bruit, du tumulte et de la fumée, Laiîeur comptait enlever Georgette dans le cas où il ne pourrait y parvenir par des moyens plus doux.

Déjà Lafleur a fait plusieurs fois le tour de la cour en regardant attentivement chaque croisée. Dans le fond sont sans doute celles de Georgette; mais il y en a plusieurs. Deux escaliers conduisent aux chambres du premier... Lequel prendre?... il serait dangereux de frapper à un<:^ porte... Lafleur balance... enfin on ouvre une fenêtre ; c'est Georgette sans doute qui l'aura entendu; c-ependant de peur de se tromper encore, et, se rappelant l'aventure du matin, Latleur s'éloigne de la fenêtre, se place en face, et attend qu'on se fasse connaître pour se montrer aussi.

C'est eflectivement une femme qui parait à la fenêtre; Lalleur écoute : — César!... César!... Eh bon Dieu ! qu'cst-il donc arrivé à ce pauvre chien ! je Tons pourtant entendu japper I... César!... Oh ! oh ! ceci n'est pas clair! Faut que je m'assurions par moi-même de. ce qui en est!...

On referme la croisée. — Maudite vieille! s'écrie Lalleur, qui a reconnu Ursule, faudra-t-il donc que je te frouve partout... et que tu sois toujours là pour contre-carrer mes projets!... Mais je ne renonce pas à l'entreprise... Allons vite, une idée lumineuse,.. La vieille va descendre... elle trouvera le chien mort... elle jettera l'alarme dans la ferme!... Pour empêcher

cela, il faut l'effrayer et la forcer à servir mon projet.

Le valet se retranche dans un coin de la cour: d'une main U tient sa lanterne et son artifier, de l'autre un tjros gourdin qu'il vient de ramasssr. La vieille descend par un des escaliers du fond, et s'avance de son côté. Ursule tient une lumière ; elle est dans un grand négligé : une simple camisole enveloppe, sans les cacher entièrement, ses chastes appas; un petit jupon de laine dessine des formes qui ne sont plus séduisantes; et les objets que l'on aperçoit ne sont pas capables de détourner Lafleur de son projet de vengeance.

Ursule marche vers la niche du chien, elle la visite... Mais point de César! Elle cherche autourd'elle, et voit le pauvre animal étendusur la terre. Elle pousse un cri : — Oh ! mon Dieu... le pauvre César est mort... il a été empoisonné... Il y a des voleurs dans la maison... courons... — Silence! maudite vieille, ou je t'assomme.

Ursule lève les yeux... Lafleur est près d'elle, et la menace du redoutable gourdin... Elle tombe à genoux et se jette le nez contre terre.

— Allons, morbleu ! pas tant de frayeur, je ne suis pas un voleur ! — Non ! vous verrez que c'est un honnête homme !... Je n'en veux pas à votre argent. — Etil a tué not' pauvre César !... — Il faut m'obéir, ou je vous assomme, pour vous punir de m'avoir vidé un pot de chambre sur la tête.

Ursule lève les yeux, et, reconnaissant Lafleur, elle parait moins elTrayée. — Comment, c'est vous... sur qui ce matin?... — Oui, c'est moi ; vous avez cru que cela se passerait comme ça!... — Quoi, vous vous fâchez pour si peu de chose ! —Peu de chose!... m'arroser de la tête aux pieds !... — Ah ! je vous assure que ce n'était que... — Taisez-vous! et conduisez-moi de suite à la chambre qu'habite Georgette. — Et pour-

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quoi faire ? — Cela ne vous regarde pas. — Mais... — Point de 'nais, ou je frappe... Marchei *

Ursule, n'osant résister, paraît se résigner ; elle engage Latleur à la suivre ; elle traverse la cour, monte un escalier, puis un autre, puis traverse un corridor, puis redescend... Lafleur s'impatiente.

— Quel diable de cîiemin me faites-vous prendre ?

— Ah! c'est que, voyez-vous, nous l'avions logée dans un endroit bien retiré, c'te petite. — C'est ce <iu'il parait. — C'était pour qu'on ne vint pas la déniclier,

— Vous avez pris une peine inutile. — Dame ! vous êtes trop futé pour nous!... Mais, t'nez, nous y v'ià.

Ils étaient alors devant une porte qui terminait un long corridor. Ursule frappe très-fort. En vain Lafleur l'engage à ne pas faire tant de bruit ; la vieille continue, et appelle en se nommant. — Parbleu ! ditLatleur, elle ne se lèvera pas pour vous !... Et ilse met à appe 1er de son côté, en se collant contre la serrure.

On entend enfin du bruit dans la chambre. Ursule alors veut s'éloigner, disant à Latleur qu'il n'a pluf besoin de ses services; mais celui-ci la retient par h bras, l'avertissant qu'il faudra qu'elle ait la complaisance de passer le reste de la nuit dans la chambre de Georgette, où il l'enfermera, de crainte qu'il ne lui prenne envie de s'opposer à leur fuite.

Ursule parait contrariée, elle ne reste qu'en tremblant; mais Lafleur ne la lâche pas... Enfin on ouvre Ja porte, et au lieu de Georgette, ce sont trois garçons de ferme qui paraissent devant Latleur.

— Tombez-moi sur ce coqum-là, mes enfants ! s'écrie Ursule en cherchant à se débarrasser de son ennemi ; mais celui-ci, outré de fureur et honteux de s'être laissé attraper, saisit la vieille par le milieu du corps, i'enlève et la jette sur les assaillants... Ce fardeau arrête les paysans, deux culbutent sous la vieille, le désordre se met dans leurs rangs

Cependant les villageois et la vieille se relèvent, o»

court après Lafleur; celui-ci n'a que le temps de descendre Tescalier quatre à quatre... Arrivé dans la cour, il veut escalader la muraille, mais la frayeur lui Ole les jambes, il ne retrouve plus son échelle; il en, tnd les villageois qui approchent, il va être pris... L ne porte ouverte s'ottre à lui... c'est celle d'un petit bûcher. . 11 n'a pas le choix des moyens, il entre, et s'enferme le mieux qu'il lui est possible.

A peine est-il dans le bûcher, que les garçons de ferme sont dans la cour. On le cherche de tous côtés, dans tous les coins. — Il faut qu'il soit caché dans le bûcher, dit une voix que Lafleur reconnaît pour celle d'Ursule.

Les villageois frappt-nt contre la porte, ils l'auront bientôt enfoncée... Le danger devient imminent... Lafleur n'a plus qu'une ressource... il va en faire usage : sans réfléchir au danger de faire une explosion dans un lieu rempli de vieux bois : il place son paquet dans un coin du bûcher, s'en éloigne le plus possible en formant une longue mèche avec de la laine dont il s'est pourvu... Avec sa lanterne, qu'il a heureusement conservée, il met le feu à la mèche ; et comme le feu ne gagne que lentement, il a le temps d'ouvrir la porte du bûcher et de sortir avant que la flamme ait atteint l'artiflce.

Les paysans qui voient sortir Lafleur croient qu"il se rend volontairement prisonnier : ils le saisissent au collet et se préparentàlui faire payer ses gentillesses... lorsqu'une détonation terrible se fait entendre, la ferme en est ébranlée, la porte du bûcher saute avec fracas et se brise en éclats ; les villageois se roulent par terre en poussant des cris épouvantables. Pendant qu'il crient, se heurtent et se sauvent, Lafleur regarde à cliaque croisée... il aperçoit Georgette... — Eh vite, lui dit-il, descendez, il faut proflter du tumulte pour vous sauver. — Mais, Lafleur je suis en chemise... — Eh qu'imi)orte! jL>renez vos vêtements

SOUS votre bras, aous vous habillerez en chemin.

Gî'orgette fait ce qu'il lui prescrit. Pendant qu'elle descend, Lafleur aperçoit avecétonnement une i'umée épaisse sortir du bûcher, et des flammes gagner les autres bâtiments.

Le valet est étonné de Teffet que produisent ses pétards... 11 prévoit des suites fâcheuses ; mais le mal est fait; il ne s'agit plus que de proliter de ses effets. Georgette arrive, elle a passé une robe ; mais elle est presque suffoquée par la fumée, qui augmente à chaque mstant. — Oh! mon Dieu, Lafleur, qu'est-ce que c'est que cela? — Ce n'est rien, mademoiselle, qu'une espièglerie de ma façon, — Mais ce feu?... — Ne craignez -rien !... Ce n'r^st qu'un feu d'artilice, dans cinq minutes il n'y paraîtra plus. Profitons du désordre pour nous esquiver. J'ai la clef du jardin. — Tant mieux, sortons par là, nous ne serons pas aperçus.

Les fuyards gagnent précipitamment le jardin : bientôt ils sont hors de son enceinte. Lafleur fait courir Georgette jusqu'à l'endroit où est la voiture : la jeune fille monte. Lafleur, avant d'y prendre place, tourne ses regards vers la ferme : il voit des tourbillons de flammes embraser le bâtiment. L'obscurité de la nuit rend ce spectacle encore plus effrayant.

— Diable ! dit Lafleur en lui-même, mon artifice a été plus loin que je ne voulais! Ah! mademoiselle Georgette, votre personne coûte cher à bien du monde.

Craignant que la lueur extraordinaire causée par l'incendie ne découvrit à Georgette ce qui était arrivé, Lafleur ordonne à son camarade de les mener au grand galop ; et lùenlôt il perdit de vue le théâtre de ses exploits.

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