CAUSONS UN PEU
— Ail çà! mademoiselle, maintenant que nous voici passablement éloignés de la ferme, et que je suis plus tranquille, je vais vous instruire de tout ce qu'il est bon que vous sachiez. — Je t'écoute, Latteur. — D'abord, mademoiselle, je ne vous coudais pas dans les bras de Saint-Ange, par une raison fort simple, c'est qu'il est mort. — il est mort!... Saiul-Ange est mort!... — Oui, mademoiselle. Cela vous lait de la peine, je le crois; cela m'en a bien fait, à moi qui ne me pi(jue pas de sensibilité!... — Ali!Lafleur, pourquoi ne pas m'avoirditcela plus tôt!... Si j'avais été instruite de la mort de Saint-Ange, je n'aurais jamais consenti à... — A me suivre, peut-être! c'est justement pour cette raison que je ne vous l'ai pas dit. Je veux vous empêcher de faire une folie. Tenez, mademoiselle, M. Saint-Ange est mort, c'est un malheur; vous le regrettez, c'est fort bien ! mais il ne faut pas croire qu'il n'y avait dans le monde que lui d'aimable: les jeunes gens faits pour plaire sont très-communs dans ce siècle-ci; ceux qui n'ont que leur or pour séduire, qui sont sots et ridicules ne sont point rares non plus. Les vieillards que la folie égare, (fue la raison fuit, qui snigent les petits raaitres. et qui croient qu'on ne voit pas leurs rides, parce qu'ils mettent de faux mollets, sont aussi très-communs dans la société. Eh bien! mademoiselle, une femme jeune, jolie et un peu rusée fait de ces trois classes de personnages tout ce qu'elle veut. Les premiers occupent le cœur, c'est pour eux seuls que l'on trouve, au milieu du tourbillon de k vie, le moment d'éprouver un sentiment, qui ne dure pas, mais qui a été véritable. Les seconds servent de jouets: leur fatuité, leur sottise récréent ;
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on leur rK au nez sans qu'ils s'en aperçoivent; on leur dit ce qu'on veut, leur vanité les empêche de croire qu'on puisse se moquer d'eux. Les troisièmes entin, dont on a pitié, méritent cependant d'être corrigés de leurs folies : aussi ce sont eu:^ qui payent celles des autres; et s'ils ne meurent point dans la misère, c'est que leurs excès les empêchent de prolonger longtemps leur i'olle carrière.
Vous êtes de ces femmes capables de mener à la lisière tous les personnages que je viens de passer en revue. Je vous ai jugée au premier coupd'œil ; je n'ai pas de raison pour vous flatter, ni pour me tromper : je ne suis pas amoureux de vous; je vous dis la vérité, et je vous engage à suivre mes conseils. Parce que monsieur le marquis n'est plus, vous ne devez pas rester confinée dans une ferme. Vous êtes née pour briller, vous brillerez. Séchez vos larmes ; il est permis de regretter les morts, mais non pas de leur sacrifier le bonheur de son existence.
— En vérité, Lafleur, tu prêches fort bien, où donc as-tu appris tout cela? — Eh! mademoiselle, avec des dispositions heureuses, on se forme à l'anti chambre comme au salon. Je suis né avecle don de l'éloquence, je serais peut-être aujourd'hui fameux un avocat, si mon père, c'est-à-dire le mari de ma mère, n'eût découvert un jour que sa moitié le faisait cocu avec son maître de dessin. Le cher homme irrité fît enfermer sa femme (cela se faisait alors pour ces peC' cadilles ; aujourd'hui, quand un mari se plaint de sa femme et veut plaider en adultère, on le regarde comme un sot digne des Petites-Maifîons). Ma mère mourut de douleur... de ne plus apprendre le dessin , mon père se ruina avec des filles pour oublier l'injure faite à son front. Les courtisanes lui donnèrent des galanteries qui l'envoyèrent orf/ja/z-es. Je restai seul, sans secours, et fus fort heureux d'entrer au service lorsque j'aurais dû être servi nïoi-même!... et tout
cela parce que ma mère voulait dessiner sur des évantails... 0 instabilité des choses humaines!... Mais revenons à vous : vous êtes maintenant consolée de m'avoir suivi? — Il le faut bien. Mais tu m'as promis... — Un hôtel superbe, un train magnifique... vous aurez tout cela. — Et ton maître? — Ah! vous le prendrez par-dessus le marché. — Gomment? — Il est de la troisième classe des individus dont je vous parlais tout à l'heure. — Quoi! ton maître... — Est vieux, laid, sot et ridicule. — Je te remercie du cadeau. — C'en est un, en effet, ne vous en plaignez pas; c'est un trésor pour une jeune femme, qu'un homme comme cela. Songez qu'il est riche, et que vous en ferez tout ce que vous voudrez, car il faut que vous sachiez qu'il est amoureux devons, maisamoureux!... à en perdre la raison. — Mais, Lafleur, jamais je ne l'aimerai. — Eh! qui vous uarle de l'aimer... ah! je vois que j'aurai encore bien des choses à vous apprendre : qui diable a pu vous faire croire qu'il fût nécessaire d'aimer les gens avec qui on a des relations d'intérêts? Dans le monde, les deux choses les plus rares sont l'amour fidèle et l'amitié désintéressée. Le jeune homme qui épouse une riche douairière, le libertin qui séduit une innocente, les héritiers qui pleurent un vieux parent, les écoliers qui font- un compliment à celui qui leur applique la férule, la jeune épouse qui caresse son vieux mari : tous ces gens-là affectent de l'amour et de l'amitié qu'ils n'éprouvent pas! Le monde est un composé de grimaces que l'on nomme politesses, et de sujétions qu'on appelle bienséances. C'est en faisant un échange continuel de compliments et de protestations, dont on ne pense pas un mot, que la société se soutient. Le sage apprécie tout à sa juste valeur : il compare les gens du monde à ces acteurs qui, après avoir joué une scène d'amour, se donnent des soufflets dans la coulisse. En ellet, nous jouons tous la comédie : la difïé-
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rence qu'il y a, c'est que nous ne prévoyons jamais le dénoùinent, qui arrive quelquel'oisaumoraent où nous Tattendons le moins.
— Ainsi, Latleur, il ne faut jamais croire neh de ce qu'on nous dit? — Ah! mademoiselle, il y a pourtant des exceptions. Si votre marchande de modes vous dit que vous êtes mal coiffée, votre couturière que votre robe est mal faite, votre femme de chambre que NOUS avez le teint plombé, votre médecin qu'il ne connaît rien à votre maladie, votre amant qu'il vous est inlidèle, alors vous pourrez les croire, parce qu'ils n'auront aucun intérêtà vous tromper. L'intérêt, mademoiselle, voilà le f,aand mobile des actions des hommes; d'autres l'ont dit avant moi, et je me plais à le répéter : l'intérêt, qui exerce son influence au salon comme dans l'antichambre, au palais comme dans la chaumière, et qui, s'il n'était tempéré par l'amour-propre, passion presque aussi puissante, mais beaucoup moins dangereuse, nous ferait faire bien plus de sottises .. quoique nous en fassions bien assez... Mais je me laisse emporter par mon pencliant au bavardage; revenons Vous allez être l'objet constant des soins et des prévenances de M. de Lacaille. — Lacaille!... Quoi! cet original... Je me rappelle l'avoir vu!... Je ne pouvais le regarder sans rire. — Tant mieux! riez lorsqu'il vous parlera, il croira que ce sont ses plaisanteries qui en sont cause ! Vous chan gérez de nom.; celui de Georgette ne peut plus s'accorder avec le train de maison que vous allez avoir !... Vous vous nommez... madame de Rosambeau. — Madame! et pourquoi pas mademoiselle? tu sais bien, Latleur que je ne suis pas mariée. — Eh! les convenances donc'.... En vérité, M. de Saint-Ange ne vous a pas appris grand 'chose!... Que diable vous a-t-il montré? — A faire l'amour. — C'est un très-joii lalent, sans doute, mais tout le monde sait cela. A quinze ans, aujourd'hui, une jeune fille fait l'amour
avec Texpérience d'une femme de trente, et ce talent est devenu trop commun pour qu'on puisse maintenant en tirer parti. D'ailleurs, je ne crois pas que vous ayez envie Je taire l'amour avec M. de Lacailleî
— Oh! non. — Vous lui laisserez le l'aire tout seuU Vous vous nommerez donc madame do Rosambeàu, nom très-joli, et qui ne manquera pas son etfet dans le Marais. Vous êtes veuve et parente deM. deLacaille.
— A quoi bon tout cela? — M. de Lacaille veut vous mener dans le monde avec lui, non comme sa maitresse, cela ne serait pas décent, mais comme sa parente : on saura bien qu'en penser; mais les bienséances seront respectées, et voilà tout ce qu'il faut. Songez, d'ailleurs, que le vulgaire appelle femme entretenue la beauté qui, comme vous, doit ses richesses à ses appas. Au lieu de cela, avec le titre de iKirente de M. de Lacaille, je fais de vous une femme
onnête. — En serai-je moins Georgette? — Non... iiour vous, mais le décorum! — Et ce vieux fou de Lacaille sait bien aussi qui je suis. — Oui, mais que sait-on!... S'il lui prenait fantaisie de vous épouser...
— M'épouser!... Ah! grand Dieu! j'en serais bien fâchée!... — Fâchée!... vous ne connaissez pas encore le monde ! Combien de femmes, à votre place, s'estimeraient heureuses de trouver un vieux mari qui leur donnât, avec une fortune à dissiper, ce titre d'épouse, sous lequel elles cacheraient leurs folies passées, présentes et à venir! Mais non! ... Ce sont les femmes qui ont abusé de tous les plaisirs, qui ont fait retentir la capitale du bruit de leurs extravagances; ce sont celles-là qui tror^vent ces hommes sensibles, q"» se croient ^?op heuicux de posséder une beauté dont vingt autres ont eu les faveurs, et des appas qui fondent sous !a main qui cherche à les palper. Tandis que des fdles honnêtes attendent, en soupiram, qu'il se présente un mari, quel qu'd soit!... et voient s'écouler leur printemps et souvent leur été, sans cesser
d'être demoiselles... Pauvres petites! à quoi donc servent la pudeur et la sagesse, puisque celles qui n'en ont pas trouvent des maris avant vous! Mais enlin, mademoiselle Georgette, il n'est pas dit que mon maître veuille vous épouser; vous ne l'épouserez point si cela ne vous convient pas. Jt^ vous ai mise au t'ait de ce que vous deviez savoir, vous fer^z maiiitenant tout comme il vous plaira. — Oui, mon cher Lalleur; mais, puisque tu as fini de ro 'apprendre ce ({ue je dois faire, il faut que je t'apprenne à mon tour une circonstance fort intéressante, et pour laquelle je veux te demander des conseils. — Parlez, mademoiselle, je vous écoute. — Je crains que ce que je vais te dire ne dérange un peu tes projets... — Pas possible. — En vérité, je n'ose m'expliquer... — Ne craignez donc rien ! — C'est que je ne sais comment t'avouer... — Allons, ne faites donc pas l'enfant!...
— Au contraire, Lafleur. — Ccminenl, au contraire?
— C'est qu'il est fait. — Quoi? — L'enfant... — Diable! vous seriez enceinte?... — Ali! mon Dieu oui. — Et c'est cela que vous n'osiez m 'apprendre!... Mais c'est une bagatelle!... ce sont de ces choses qui arrivent tous les jours; cela ne doit pas vous chagriner... — Ali! Lalleur, tu me rassures. — J'avoue, cependant, que cela pourra exiger quelques précautions dans notre conduite future. D'abord, il ne faut pas que M. de Lacaille sache cela. Les libertins comptent doublement les années d'une femme d'après les enfants qu'elle a faits ; et quand ils ne peuvent s'attribuer la paternité, cela ne peut que refroidir leur amour. Si votre enfant avait quelques mois, nous le mettrions sur le compte de M. de Lacaille, qui le recevrait avec gloire et reconnaissance ; mais il n'y a pas moyen de penser à cela, il vaut mieux lui cacher l'aventure. — Mais comment ferons-nous? — Rien de si faci.e • M. de Lacaille se laisse tromper si bêtement, (ju'ii n'y a pas de plaisir à lui en faire accroire. Vous irez passer
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quelque temps à la campagne... puis vous serez malade... îa première maladie venue. — Mais Tentant, qu'en ferai-je? — Ah! ma foi, ce que vous voudrez... J'ai beaucoup fait faire d'entants dans ma vie; j'en ai fait quelques-uns moi-même, mais jamais Je n me suis occupé de ce qu'ils sont devenus. Au re'^te, soyez tranquille, Paris est une ville fort commode : comme les demoiselles y font beaucoup d'enfants, on a établi des hospices destinés à recevoir les fruits de l'égarement des cœurs sensibles, et les femmes sont trèssensibles à Paris !... C'est ce qui fait que l'on voit tant d'enfants trouvés.
— Mais nous voici devant l'hôtel qui vous est destiné ; songez que vous n'êtes plus Georgette, et que vous vous lîommez madame de Rosarabeau.