‹ GeorgetteChapitre 19 sur 44 · PAUVRE CHARLES · texte numérisé non relu

PAUVRE CHARLES

Pendant que Georgette, abandonnée aux bons conseils de M. Latlcur, fuit de nouveau la ferme et sa bienfaitrice pour se livrer sans réserve à son goût pour les plaisirs, sachons ce que faisait ce pauvre Charles, amant comme on n'en voit guère d'une femme comme on en voit trop.

Croyant avoir des gendarmes à sa poursuite, il voyagea pendant plusieurs jours et s'arrêta enfin dans un village, où il se logea dans la maison d'un paysan. La situation pittoresque de la chaumière lui plut, et il se décida à rester dans cet asile jusqu'à ce qu'il pût sans danger rejoindre sa chère Georgette.

Charles ne s'ennuyait pas dans la solitude, car un amant n'est jamais seul! L'image de l'objet aimé le suit partout. 11 n'a jamais trop de temps pour se livrer à ses pensées, pour se laisser entraîner aux rêves amoureux qui le charment... il cherciie les bois les

plus sombres, les promenades les moins fréquentées: il. lui semble qu'en s'éloignanl des êtres indifférents, il se rapproche de son amie. Quelquefois cependant, on aime à épancher son cœur dans le sein d'un conlident discret. Baptiste était le coniident de son maitre. A la vérité, te petit jockey, qui n'était pas amoureux, se serait bien passé d'entendre tous les jours parler de mademoiselle Georgette, Mais il faut de la patience avec les amoureux, les auteurs, les invalides et les .ieilles coquettes.

Charles était fou de s'abandonner à une passion qui ne lui avait encore causé que du chagrin, et dont l'objet ne lui paraissait pas digne de son amour. Mais Charles n'avait que vingt ans, et il était dénué d'expérience. Georgette était son premier amour, et un cœur brûlant, une imagination exaltée conduisent bien facilement une tête sans expérience.

Mais un personnage inattendu vint tirer Charles de ses rêveries amoureuses. Un jour, en se promenant dans le bois, il voit venir un homme à cheval, cet homme s'approche, c'est Duraont, l'homme de confiance de ses parents.

— Quoi! c'est toi, Dumont? — Oui, monsieur. — Par quel hasard?... Comment savais-tu que j'étais ici? — Ma fois, monsieur... c'est madame votre mère qui m'a indiquéce village. — Ma mère... comment savaitelle elle-même?... — Ah! je l'ignore, monsieur, mais je suis chargé de vous remettre cette lettre de madame la marquise. — Une lettre! donne vite, Dumont.

Charles prend la lettre avec précipitation. Dumont se félicite tout bas de la manière adroite dont il a ré- 'h pondu aux questions de son jeune maitre. On sait que '^i Dumont avait suivi Charles mais; comme son âge l'empêchait d'aller aussi vite en besogne que celui qu'il épiait, il n'avait pu prévenir le duel, n'en ayant été instruit que le lendemain de la mort de Saint- Ange; du reste, il avait rendu à madame de Merville

un compte fidèle des actions de Charles, ei ce oomptelà n'était pas favoraJ)le à Georgette.

Charles fut vivement étonné du contenu de la lettre de sa mère : il vit qu'elle connaissait toute la conduit^ de Georgette. Madame de Merville ne faisait cependant à son lils d'autre reproclie que celui d'avoir exposé • ses jours et le bonheur de ses parents pour une femme ' indigne de son amour. Elle pensait que, corrigé de sa folle passion, il allait revenir au sein de sa famille, qui lui gardait une épouse sage, innocente, douce, bonne, point coquette, et dont les aimables qualités devaient facilement ettacer de son àme l'image de celle qui l'avait séduit d'abord.

Charles s'adresse brusquement à Dumont, après avoir terminé la lecture de la lettre : — Savez-vous, Dumon , qui a pu instruire ma mère des détails que contient cette lettre?...

Dumont rougit, se trouble ; la ligure de son jeune maître expi mj la colère et le dépit; il sent qu'il est prudent de se taire, il balbutie un : — Non, monsieur.

— Il suffit : vous pouvez partir. — Est-ce que monsieur n'a pas une réponse à nae donner pour mes bons maîtres? — Non. — Que leur dirai-je donc, monsieur? — Ce que vous voudrez. — iMais, monsieur...

— Laissez-moi.

Dumont s'éloigne tristement ; et, encore fatigué de sa route, il va remonter à cheval, lorsque Charles, se repentant de la brusquerie avec laquelle il a traité ce vieux et fidèle serviteur, court à lui et l'arrête.

— Dumont, tu es fatigué: pourquoi repartirai vile? repose-toi quelques jours dans ce village. — Monsieur est bien bon, mais madame de Merville est trop impatiente de savoir le résultat de ma démarche!... elle espérait que je ne reviendrais pas seul ! — Tu hi: diras que je te suis de près, et que sous peu de joui-s je serai au château. — Quoi! vraiment, monsieur ?... cette bonne nouvelle me fait oublier mes fatigues, et

je vais l'apprendre à madame. — Bon Diimont! — Ah ! c'est que madame vous aime tant ! elle sera si aise de vous revoir !... — Je le sais bien, mon ami. — Elle, me parlait toujours de vous, monsieur : Pourvu, me disait-elle, qu'il oublie cette... — Va-t'en, Du mou t. — Oui, monsieur, je pars.

Dumont remonte en selle et s'éloigne. Charles reste seul, indécis sur ce qu'il doit faire. Il tient la lettre à la main... il la relit. 11 trouve que sa mère exagère les torts de Georgette : on aura trompé madame de Merville, on a calomnié Georgette : sans doute elle a commis des fautes, mais elle se repent, elle est rentrée dans le sentier de la vertu, et certes elle ne s'en écartera plus.

Ce qui empêche surtout Charles de retourner au château, c'est cette phrase de la lettre dans laquelle on lui dit qu'on lui réserve une épouse charmante. Le jeune homme, toujours épris de Georgette, trouve très mauvais que l'on songe à disposer de lui, D"après cela, il se décide à retourner à la ferme. Sans doute on ne pense plus à l'arrêter ! Il va revoir Georgette, il va juger si elle est bien corrigée, et alors... oh! ma foi ! alors il arrivera ce qu'il pourra! un amoureux ne calcule pas si loin.

Baptiste, prévenu, ne demande pas mieux que de quitter un endroit où il s'ennuie, parce qu'il n'est pas amoureux. Charles paie généreusement les villageois qui lui ont donné un asile, et, suivi de son petit jokey, il prend le clicmin delà ferme.

Les voyageurs, après avoir fait galoper leurs chevaux le plus qu'ils ont pu, arrivent à la nuit tombante à Bondy. De là à la terme il n'y a pas loin. On était à la lin de l'automne, le temps était sombre, et une pluie abondante avait transpercé les deux jeunes gens. Le pauvre Baptiste tremblait de froid sur son cheval, ses vêtements étaient imbibés d'eau ; maisCharlt-s n'avait voulu s'arrêter nulle part, tant il avait hàle d'arriver.

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11 cherche à ranimer le couraa;e de Baptiste. — Allons encore un moment, et tu te récîiautieras à la ferme. — Ma foi, monsieur, vous n'êtes guère en meilleur état que moi; cette mai!dite pluie qui gèle en tombant doit vous faire trembler aussi !... — Moi, Baptiste, je n'y pense pas. — Vous êtes bien heureux, monsieur!... Ah ! mais j'oubliais que vous êtes amoureux, et que cela garantit du froid ! — M. Baptiste plaisante. — Non, monsieur, oh ! je ne suis pas en train de rire, je vous assure.

Tout en causant, les voyageurs sont arrivés dans îa plaine où est située la ferme ; mais la nuit est obscure, et la pluie continue à tomber.

— Baptiste, vois-tu de la lumière quelque part ? — Ah ! mon Dieu non, monsieur, je ne vois rien du

tout. — C'est singrJier! nous devons cependant

être tout proche de la ferme. — Nous nous sommes

peut-être perdus, monsieur — Oh ! que non ! —

Il ne manquerait plus que cela pour nous achever ! —

Malgré l'obscurité, je reconnais ce site ce tronc

d'arbre la ferme doit être en face de nous.....

avançons.

Ils avançaient toujours, et ne voyaient rien, n'apercevaient aucune lumière. — C'est singulier ! disait Charles. — C'est désagréable '.disait Baptiste.

A force de tâtonner, Charles se trouve arrêté par un vieux pan de mur. — Baptiste, quelque chose ? — Monsieur, je ne sens que la pluie qui me perce les os.

— Nous sommes devant les débris d'une habitation.

— Vous croyez, monsieur ?.,.. — Tiens, suis-moi. Charles suit le mur, qui le guide; bientôt ils

sont au milieu des décombres ; les chevaux, arrêtés par des amas de pierres, ne peuvent aller plus avant; tout annonce qu'on est sur les débris dune habitation. Charles est frappé d'une lerrible idée: il examine avec ettVoi les ruines qui l'en'ourent. — C'est ici. «'écrie-t-il, c'est ici que s'élevait lafermede Jean;

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c''est ici que J'ai laissé Georj?ette... 0 mon Dieu, a-t-elle péri victime de cet attreux désastre?

— Quoi, monsieur, vou» croyez que nous sommes à la ferme? — Oui, Baptiste... c'est sur ses ruines que nous marchons ! — Ah! mon Dieu, monsieur, qu'estil douvC arrivé pendant votre absence ? — Je l'ignore ! je ne sais quelle conjecture tirer de cet événement?.., je n'ose me fixer à aucune idée !... toutes sont affreuses!... Ah! Georgette! et vous, bonne Thérèse ! qu'êles-vous devenues?... Je suis anéanti, Baptiste !..,

— Et moi, monsieur, je suis pétrifié !

Tout entier à ses sombres pensées, craignant et désirant d'apprendre ce qui est arrivé, Charles demeure immobile au milieu des ruines; le froid, la fatigue, la pluie qui tombe par torrents, rien ne peut le tirer de ses sombres réflexions. Baptiste soupire, n'ose parler, et regarde son maître, dont l'état l'afflige. Cependant le pelit bonhomme trouve fort désagréable de passer Ja nuit en pleine campagne par le temps (ju'il fait. Les débris de muraille qui les entourent ne les garantissent pas de l'averse ; leur situation devient trop pénible, Baptiste se décide à prendre un parti.

— Monsieur, est-ce que votre intention est de rester là ? — Où veux-tu que nous allions maintenant, mon pauvre Baptiste?... — Ma foi, monsieur, n'importe en quel endroit, nous y serons toujours mieux qu'ici. Nous ne pouvons passer la nuit au milieu de ces décombres; d'ailleurs, mon cher maître, qu'y gagnerez-vous? Ce n'est pas en restant là que vous saurez ce que mademoiselle Georgette est devenue. Pourquoi vous abandonner à la douleur ? rien ne prouve qu'elle ait été enveloppée dans ce désastre ; et peut-être nous donnera- t-on des renseignements sur elle dans le premier endroit où nous nous arrêterons.

— Tu as raison, mon ami, tu me rends à l'espérance. Quittons ces lieux, jadis témoins de mou bonheur, et qui n'offrent plus que l'image de la destruction 1

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Baptiste ne se fait pas prier pour ijuitter les ruines: il pousse son cheval, il irotte devant son maitrc, et le guide dans la campagne. Mais au milieu de la nuit, comment trouver un asile r... Le ciel a pitié d'eux, il les dirige Ners une petite lumière. Baptiste tressaille de plaisir en l'apercevant ; il fait part à Charles de cette heureuse découverte. On presse les chevaux, qui n'ont plus que la force d'aller jusqu'à la petite chaumière d'où partait la lumière guide des voyageurs.

On frappe à la porte de la chaumière. — Qui est là ? demande une voix grêle et tremblante. — Ouvrez, par grâce, répond Charles, vous rendrez la vie à deux voyageurs qui sauront vous prouver leur recoiniaissanct'.

A peine a-t-il achevé de parler, qu'on ouvre une fenêtre : un e femme parait et s'écrie : — Il m'a semblé reconnaître cette voix... — Grand Dieul dit Charles.

— c'est Ursule ! ... — Eh ! c'est monsieur Charles !,., Attendez... je vais vous ouvrir.

Ursule descend, Baptiste se félicite d'avoir trouvé un asile, Charles est vivement agité : il va savoir ce qu'est devenu'î Georgette, il va la voir peut-être... Ursule parait enfin ; elle embrasse Charles ; et pendant que Baptiste attache les chevaux sous un hangar, la vieille fait entrer le jeune homme dans la chaumière.

— Venez, lui dit-elle, — venez voir ma pauvre maitresse... Héias! je n'avais plus d'espoir qu'en vous!... mais j'étais bien sûre, moi, que vous reviendriez.

Les paroles d'Ursule font pressentir à Charles une partie de son malheur: il suit la vieille en tremblant; ils entrent dans une petite chambre, où, assise auprès d'un àtre à peine échauffé, Thérèse est occupée à hier. Elle se lève, court embrasser Charles en pleurant. Le jeune homme jette autour de lui des regards inquiets, mais en vain il cherche Georgette !... — flélasîdit la fermière, qui devine sa pensée, — elle m'a encore abandonnée.

Charles est accablé, il n'a pas la force d'en deman der davantage. — Tenez, monsieur, dit Ursule, — c'te demoiselle-là ne vaut pas la peine que Ton ?e se chagrine autant pour elle que vous le faites. Si vous l'aviez toujours aussi bien jugée que moi, vous n'y auriez pas été pris deux fois. C'qui est le plus désolant dans tout çà, c'est l'incendie de la ferme, et c'est à mainzelle Georgette que nous devons ça, car il semble qu'elle soit née pour faire le malheur de tout ce qui l'entoure!...

Ursule fait à Charles le récit de tout ce qui s'est passé depuis son départ. Nous savons qu'en montant en voiture avec notre héroïne, Latleur avait remarqué les progrès du feu, et s'était hâté de s'éloigner, en voyant les suites de son imprudence.

Son artifice avait en effet causé tout le mal : la mèche qui devait faire partir les fusées avait, sur son chemin, mis le feu au bois sec qui remplissait le, bûcher ; bientôt tout devint la proie des flammes. Les garçons de ferme, que le bruit de la détonation avait frappés de terreur, s'enfuyaient, croyant avoir lediable à leurs trousses, et sans remarquer l'incendie qui se communiquait à toutes les parties du bâtiment. En vain Ursule voulut les arrêter, en leur criant de venir au secours de leur pauvre maîtresse ; les villageois étaient trop effrayés par l'explosion, qu'ils croyaient surnaturelle, pour écouter les cris d'Ursule. La pauvre servante retourne seule vers sa maîtresse ; elle l'aide à se sauver de sa chambre, que le feu commençait a atteindre. Les deux femmes appellent, courent dans la campagne; mais à minuit, dans un endroit éloigné de toute habitation, où trouver des secours ?... Leurs cris sont inutiles, déjà il n'y a plus moyen d'arrêter les progrès du feu.

Voyant que c'est en vain qu'elle implore la Providence, la malheureuse Thérèse s'assied au pied d'un arbre en face de la ferme, et de là elle contemple les

ravages de l'incendie, et voit disparaître en peu de temps, et sans pouvoir s'y opposer, l'asile où elle a passé une partie de son existence, où elle espérait trouver le repos dans sa vieillesse, et dont la perte va la réduire à la mendicité.

Le temps des moissons était passé, tous les greniers de la ferme étaient remplis de grains, et tout devint la proie des fiammes. 11 ne resta rien à la pauvre Thérèse, que le souvenir du bien qu'elle avait fait ; triste ressource dans l'indigence! car il ne faut jamais compter sur la reconnaissance de ceux qu'on a obligés.

Cependant les habitants de Bondy étaient humains: en apprenant le malheur arrivé à la fermière, ils s'empressèrent de se cotiser pour lui procurer un asile et de quoi subsister. Les villageois trouvèrent au point du jour Thérèse assise près d'Ursule, et contemplant d'un œil morne les débris de son habitation. La fermière reçut sans rougir les dons des paysans, leur conduite ne l'étonna pas : à leur place, elle en eût fait autant.

Ursule ne voulut pas quitter sa pauvre maîtresse, et travailla sans relâche alin de l'aider. Pour Ursule la reconnaissance était un plaisir.

Charles écoute sans l'interrompre le récit de la bonne vieille : il est accablé, il perdde nouveau toutes les illusions qui ont trompé son cœur. Mais bientôt il sort de cet état de stupeur ; la jalousie, le dépit, la fureur s'emparent de ses sens. Il jure de se venger de l'infidèle, il veut la poursuivre partout, lui reprocher son inconduite, ses désordres, et l'abandonner ensuite nour jamais ; mais il veut qu'elle sache qu'il la hait, qu'il la méprise autant qu'il l'avait aimée.

Le pauvre jeune homme n'était pas en état de supporter tant de secousses réitérées ; la fatigue qu'il avait passée, entièrement exposé ? i'orage, avait enflammé son sang. Le jour même «Je s n arrivée dans la chau-

mière de Thérèse, Charles atteint d'une fièrre ardente l'ut forcé de se mettre au ht,où une maladie grave, causée par la réunion des douleurs physiques et morales ne tarda pas à mettre ses jours en danger.

Le délire le plus violent se manifeste, Thérèse et Ursule prodiguèrent au malade les plus tendres soins. Baptiste courut au village chercher un médecin.

Mais, par malheur, le petit jockey, ne sachant où s'adresser et impatient de procurer des secours à son maitre, alla chez le barbier pour savoir la demeure d'un esculape. Ce barbier était aussi médecin, à ce qu'il croyait du moins, et il en savait assez, dans le village, pour panser une blessure, faire une saignée, ordonner une tisane, arracher uue dent, composer des pillules, et enterrer son malade tout comme un autre.

Le barbier, persuadé de son mérite, se garde bien d'enseigner au jockey où loge le médecin de l'endroit; il fait croire au petit bonhomme que c'est lui seul qui soigne dans tout l'arroiidissement, et, s'emparant aussitôt de ses lancettes, rasoirs, grattoirs et pilules (qui guérissent toutes les maladies), il suit Baptiste on l'assurant que bientôt la situation de son maihe aura changé.

On arrive à la chaumière. Le barbier examine Charles, et déclare qu'il a trop de sang, que la violence de la lièvre est causée par l'oppression des organes; que les libres qui correspondent au cerveau sont tellement tendues, que la tête du malade est en danger de sauter, qu'ii y aurait frénésie, folie, hémorragie si l'on y mettait ordre, et que, pour remédier à cela, il faut appliquer au malade soixante sangsues entre les cuisses et les reins.

Il faut dire que, pour le malheur de Charles, le barbier, dans son dernier voyage à Paris, avait fait provision de sangsues, qu'il croyait placer avec bénéfice dans son endroit. Mais malgré ses ordonnances,

ses discours et sa rhétorique, les villageois avaient une telle aversion pour les petites bêtes, qu'il ne put réussir à en vendre une seule. Il faut donc attribuer à cette cause Tempressement du barbier à placer sa marchandise sur le postérieur du premier étranger malade que la Providence lui envoyait.

Grâce à ccl ingénieux, remède, Charles n'eut bientôt plus la force de bouger; à la vérité, le délire l'avait quitté, et notre médecin faisait parade de son savoir.

— Mais, disait Ursule au barbier, ce jeune homme n'a plus que le souffle. — Eh ! quest-ce que cela fait, si ce souffle est bon , s'il ne lui reste rien d'impur ? — Mais, monsieur le docteur, il a perdu toutes ses forces.

— Tant mieux, c'est que la lièvre l'a quitté. A peine s'il peut parler !... si l'on entend sa voix!... — Bon ! preuve que ses organes n'ont plus d'irritation. — Mais ses yeux sont éteints. — Bravo ! c'est que la folie ne les anime plus. Avec tout ça, il me semble qu'il n'est pas bien!... — il est comme il doit être. — Il parait n'avoir pas deux jours à vivre. — Je ne vous assure pas qu'il en revienne mais il mourra entièrement guéri. — Y'ià une belle consolation ! autant vaudrait qu'il vécût malade !... — Qu'il vécût malade !... — bonne femme ! , . . que dites- vous là !.. . que deviendrait ma réputation !... mais, rassurez-vous, ce jeune homme n'est pas encore mort, et nous lui appliquerons ce soir trois douzaines de sangsues au bas ventre; si cela ne réussit pas, nous ferons usage des ventouses ; c'est an remède nouveau fort à lu mode. Je ne sais pas de quel pays cela nous vient, mais il faut convenir que cela est bien joli!... quarante pointes de lancettes qui vous entrent au môme moment dans la chair, et vous dessinent le corps de mille manières différentes ! vous êtes tatoué comme un prince caraïbe ! — Ah, mon Dieu! quarante blessures à la fois !... — Cela ne fait pas de mal; je viens d'ailleurs de composer moi-même l'instrument nécessaire avec tous les mor-

ceaux de rasoirs cassés que j'ai pu réunir , et je ne serai pas fâché d'en faire l'essai sur mon malade.

Pendant que Charles gisait mourant au fond d'une chaumière, sa famille se livrait à la joie ; Dumont, en revenant au château, avait assuré à madame de Merville que sous peu de jours elle reverrait son lils, et que sa lettre avait produit tout l'effet qu'elle en attendait.

— Que je vais être heureuse ! s'écriait madame de Merville, mon lils ne me quittera plus !... ?4a chère Alexandrine! tu vas voir mon Charles, tu jugeras qu'il est bien digne d'être aimé ?

Mademoiselle Alexandrine souriait, parce qu'on lui avait dit que M. Charles était fort joli garçon, et qu'à seize ans on tient à ces bagatelles-là.

Cette jeune personne était la future épouse dont madame de Merville avait parlé à son lils dans sa lettre. Alexandrine était la iille du voisin avec lequel M. de Merville passait une partie de son temps.

M. de Saint-Ursain était un bon homme; il avait ce que beaucoup de gens n'ont pas, la complaisance d'écouter patiemment des choses qu'on lui avait déjà racontées, et qui ne l'intéressaient pas. M.deMerville, avec sa manière de voir, faisait souvent de longs discours sur la difhcultéde trouver un second soi-même; le voisin écoutait tranquillement le bavardage du marquis, et celui-ci ne pouvait plus se passer de M. de Saint-Ursain.

Mais mademoiselle Alexandrine, que n'amusaient pas les discours de M. de Merville, s'ennuyait dans le grand château de son père. A seize ans, être seule une grande partie du jour, cela est bien triste; heureusement pour la jeune personne, que madame de Merville, découvrant les aimables qualités d'Alexandrine, pria son père de la lui conher pour quelque temps. Bientôt l'amitié la plus sincère réunit deux cœurs faits pour s'entendre.

Alexandrine avait tout ce qu'il faut pour clianner, et joiiiiiait aux don? de la nature les qualités du cœur. Charles ne devait pas demeurer insensible près de tant d'attraits : des veux charmants, dont l'éclat était tempéré par des cils d'ébène, une bouche gracieuse, des cheveux d'un blond-cendré qui bouclaient naturellement sur un front majestueux, une taille agréable, des formes ravissantes ; voilà quelle était Alexandrine, que madame de Merville brûlait du désir de nommer sa lille.

Mais notre jeune atuuuicuA .le songeait guère alors à se marier. Pâle et sans mouvement, il n'était plus que le fantôme de lui-même. Le fidèle Baptiste, assis à côté du lit de son maître, remarquait en silence le changement edVayant qui depuis quelques jours s'était fait dans tous les traits de Charles. — Oh ! maudit médecin de barbe!... s'écriait par moments le petit jockey, c'est toi qui, avec tes maudites sangsues, as mis mon maître dans cet état... Mais, prends garde!... si M. Charles meurt, je t'assomme.

Dans ce moment, le barbier entre dans la chambre de son malade. Il s'approche du lit. — Comment va votre maître? — Mal! — Voyons... Effectivement... le pouls a de l'irritation, le teint est enflammé... Il y a pléthore!... le sang fait hématose... Nous allons appliquer les ventouses, et cela sera fini.

Baptiste, en entendant parler de ventouses, croit qu'il ne s'agit que de donner de l'air au malade, et ne s'y oppose pas. Mais quand il voit le barbier tirer de sa poche un long instrument enrichi de lames aiguës, et avec cette machine diabolique se disposer à larder le corps de son malade, le petit jockey entre en fureur et s'élance entre son maître et le barbier.

— Je n'ai pas besoin de votre aide, jeune homme, dit tranquillement le barbier se méprenant sur Tintention de Baptiste. — Mon aide!... bien loin de vous aider, je vous défends de toucher mon pauvre maître

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