‹ GeorgetteChapitre 25 sur 44 · LA ROUE COMMENCE A TOURNER · texte numérisé non relu

LA ROUE COMMENCE A TOURNER

M. de Lacaille accourut à l'hôtel dès qu'on lui eut appris le retour demadamedeRosambeau.Asongi'and étonnement, il la trouva maigrie et changée ; en effet,

Georgette avait beaucoup perdu de son éclat et de se frai heur. Elle se plaignHit de ce que Ii-s eaux lui avaient été contraires et, voulant réparer par la toilette ce qu'elle avait perdu en beauté, elle se livra aux plus folles dépenses, au iuxe le plus effréné, et devint pour de Lacaille d'uu entretien ruineux.

Le pauvre homme soui^eait <iuelquefois avec eil'roi aux suites que saconduitedevait amener; mais Latleur était son eonlident, et de plus son intendant : il n'7 avait plus moyen qu'il vit clair dans ses aliaires, ni qu'il réparât ses sottises.

Madame de Rosambeau dépensait non -seulement pour elle, mais elle fournissait à ses trois amants tout ce qu'ils paraissaient désirer; ne pouvant se dissimuler qu'elle avait perdu beaucoup de ses charmes, elle craignait d'être abandonnée et employait, pour retenir ses esclaves dans ses chaines, des moyens ruineux pour M. de Lacaille.

Madame de Rosambeau faisait imprimer les ouvrages du jeune poète; et celui-ci, qui devait à sa belle le plaisir de voir ses œuvres paraître au jour, enfantait production sur prodution, en ayant soin de les dédier à celle qui en faisait les frais.

M. Folleville ne faisait point de vers, mais il avait une passion pour les chevaux. Madame de Rosambeau, qui allait souvent avec lui promener au bois de Boulogne, se chargeait de veiller à ce que leur équipage fût remarquable par la beauté de leurs coursiers.

Le jeune officier se contentait de monter le même cheval lorsqu'il faisait quelque promenade; mais il avait la fureur du jeu; il était rarement heureux, ek madame de Rosambeau, qu'il avait h bonté d'associer à ses bénéfices, était chaque jour obligée de réparer le déiicit qui se trouvait dans la caisse de l'associatioa.

Les quarante mille livres de rente de M. de Lacaille ne pouvaient aller loin : Lalleur, intendant général des finances, prévoyait depuis longtemps ce qui devait

arriver : en fripon adroit, il se gardait bien d'avertir son jnaitre du résultat qu'auraient ses folies; il lui cachait, au contraire, Tabime entr'ouvert sous ses pas, et le poussait doucement vers le précipice. On engageait les propriétés; on empruntait à des usuriers; de Lacaille signait tout; le malheureux avait perdu la tête, il n'osait plus examiner ses comptes, et son valet lui assurait ([u'il aurait des ressources pour le reste de ses jours. Vieillesse folle! qui vous laissez maîtriser par les passions, vous êtes plus méprisable que vous n'êtes à plaindre !... vous aviez, pour vous sauver des pièges que Ton tend à vos sens et à votre amourpropre, l'expérience et votre miroir.

Un matin, pendant que de Lacaille était encore livré au repos, ayant passé la nuit au bal, où la tournure et la mise de madame de Rosambeau avaient fait la plus grande sensation, un bruit confus de voix se fit entendre dans la cour de l'hôtel. De Lacaille ouvre les yeux ; il sonne pour connaître la cause de ce tumulte, son petit jockey arrive.

— Quest-ce que j'entends, Jasmin?

— Monsieur, ce sont des huissiers, des usuriers, des recors... enfin tous les diables de l'enfer t\ui viennent saisir l'hôtel.

— Comment!... qu'est-ce que tu dis?... ces gens se trompent sans doute !...

— Dame ! ils demandent cependant M. de Lacaille, vieux rentier...

— Vieux rentier ! ce n'est pas moi...

— Oh ! que si, monsieur, ils vous ont bien désigné...

— Et que veulent-ils?

— En prison ! tu es un fou!... ce n'est que de l'argent qu'il leur faut, n'est-ce pas?

— De l'argent ou en prison, monsieur.

— Oui, monsieur.

— Parbleu I c'est bien facile : ce n'était pas la peme

de me réveiller pour cela!... envoie-les à Lafleur, mon intendant.

— Monsieur, c'est que votre intendant est parti ce matin avani le jour.

— Qu'est-ce que tu dis?

— La vérité, monsieur.

— Quoi !... Lafleur?...

— A quitté rhôtel en emportant tout ce qui pouvait lui convenir.

— Ah, le coquin! le scélérat!... je suis volé; trompé... trahi...

De Lacaille retombe sur son lit; il est anéanti : il s'aperçoit qu'il a été dupe d'un fripon. Cependant le tumulte augmente; les huissiers crient, les valets se sauvent avec ce qu'ils peuvent emporter. Bientôt les recors entourent le lit du vieil enfant prodigue; on lui montre des billets qu'il a signés, des engagements qu'il a contractés : le résultat est que l'intendant a trompé jusqu'aux usuriers, car son maître doit trois fois plus qu'il ne peut pryer en laissant saisir tout ce qu'il possède. Cette déc( uverte ne calme pas la colère des créanciers, et M. de Lacaille est sommé de se rendre provisoirement en prison. Le vieux fou se lève; on ne lui laisse pas le temps de mettre ni rouge ni corset, ni boucles à l'enfant : on l'entraîne... Mais, au moment où il va quitter sa chambre, mademoiselle Rose arrive avec un billet de sa maîtresse ; de Lacaille le prend et le lit, pendant que Rose, effrayée, regarde les personnages à ligures patibulaires qui remplissent l'appartement.

Le billet contient une invitation de madame de Hosambeau pour remettre à sa femme de chambre trois eents louis, dont elle a un urgent besoin.

— Ma chère, répond M. de Lacaille, dis à ta maîtresse que je vais en prison pour elle, et que c'est la dernière marque d'amour que je puisse lui donner.

— Dites-lui au-ssi, mademoiselle, ajoute un grand

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JLiomme sec, noir, livide, dont le regard avide et la figure hétéroclite font deviner un huissier, dites à votre maîtresse que je ne lui donne que vingt-quatre heures pour quitter Thôtel qu'elle habite ; je sais ce que c'est que madame de Rosambeau: la maison qu^elle occupe a été vendue à monsieur, et doit par conséquent nous revenir.

Rose s'enfuit sans en entendre davantage. Monsieur de Lacaille fut conduit en prison ; le malheureux y mourut au bout de quelque temps, sans être plaint de personne, sans avoir trouvé dans ses nombreuses connaissances le moindre secours, la plus légère consolation.

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