CHAPITRE XXVllI
PIÈCE UTILE A l'un ET INUTILE A L'AUTRE.
Georgette attendait avec impatience le retour de sa femme de chambre; avant de suivre mademoiselle Rose, revenons à Charles, que nous avons laissé aux environs de Montmorency.
Charles, en voyant la retraite que Georgette avait choisie, s'était flatté qu'un sentiment de repentir avait guidé celle qui, après maintes folies, pouvait encore (il l'espérait du moins) revenir à la vertu.
Tourmenté par le désir de la revoir, fâché de l'avoir quittée si brusquement, Charles balança longtemps pour se rendre chez Georgette; 1 amour l'emporta encore, et un matin il prit avec Baptiste le chemin de la maison isolée.
Arrivé à celte demeure paisible, Charles frappe : une paysanne se présente; il s'informe de la jeune dame -^ui habite la maison, et la villageoise lai apprend que depuis deux mois cette dame est partie et qu'elle ne doit point revenir.
— Allons, dit Charles, je me suis encore aljusc !... retournons à Paris, Baptiste.
— Si monsieur désire y voir mademoiselle Georgeitc, cela sera facile.
— Comnent cela, Baptiste?
— Je sais son adresse, monsieur,
— Et (jui te Ta donnée?
— Sa femme de chambre, à qui j'ai donné le bras.,, vous savez, monsieur : mademoiselle Rose m'avait en^^agé à aller lavoir, mais je ne m'ensuis pas soucié.
— Aller voir Georgette à Paris ! se dit tout bas Charles, non !.., ce serait une faiblesse !... et il passa encore plusieurs jours dans l'irrésolution, jusqu'au moment où l'amour le poussa malgré lui chez Georgette,
Rose venait de rentrer , sa maîtresse la grondait de sa lenteur :
— Tu sais. Rose, que j'attends après cet argent,.. Folleville a besoin d'un cheval.
— 11 pourra bien aller à pied, madame, s'il ne monte plus que ceux que vous lui achèterez avec l'argent de M. de Lacaille !
— Que veux-tu dire. Rose?
La femme de chambre raconte la scène dont elle a été témoin ; Georgette est surprise, sans être affectée, du malheur de son vieil entreteneur.
— Le vieux fou ! s'écrie-t-elle, il devait bien s'attendre à cela! Je suis bien aise d'être débarrassée de
Ruinez-vous donc pour une coquette i
— L'événement est pourtant désagréable, dit Georgette au bout d'un moment : je comptais sur cet argent... Et Lalleur, l'as-tu vu, Rose?
— Lafleur est bien loin, à ce que j'ai appris en sortant de l'hôtel; un garpon intelligent n'attend pas, pour quitter son maitre, le moment où la justice entre dans la maison.
— Demain, Rose, nous quitterons cet hôtp.l. J'ai des bijoux, des diamants...
— Oh ! vous avez des ressources, madame : à votre âge on n'est jamais embarrassée.
— Va, Rose, faire les paquets de tout ce que nous pouvons emporter.
Georgette, restée seule, se livre à ses réflexions ; il y avait fort longtemps qu'il ne lui était arrivé de penser à sa situation ; en songeant à Tavenir, on revient quelquefois sur le passé, que tant de personnes cherchent à oublier : et Georgette était de ce nombre.
Notre héroïne se trouvait dans cette situation d'esprit où, mécontent de soi-même, on voudrait pouvoir changer quelques scènes de sa vie, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit : c'était Charles, qui, cédant au désir de revoir Georgette, venait en hésitant chez madame de Rosambeau.
— C'est à madame de Rosambeau que j'ai l'avantage de parler ? dit Charles en entrant.
— Quoi... c'est vous, monsieur!... Et qui vous a donc appris mon nom?...
— Oh ! je me doutais bien, madame, que celui que vous portiez à la ferme ne vous conviendrait plus à Paris.
— Si c'est pour me faire de la morale que vous êtes chez moi, je vous préviens, monsieur, que vous perdez voire temps : je ne suis nullement disposée à entendre vos réprimandes.
Cliarles examinait l'appartement : le luxe, la profusion qui semblaient régner chez madame de Rosambeau avaient déjà chassé l'espérance de son cœur.
— Je ne viens pas vous faire des reproches, dit-il enfin, je \ois d'ailleurs qu'il serait trop tard.'
■ ' Quel est donc le sujet de votre visite?
Charles, embarrassé, ne savait trop que répondre; il n'osait avouer dans quelle espérance il était venu la voir ; il tira un mouchoir de sa poche et le présenta à Georgette :
GEOBGETTE 20)
— Je voulait vous remettre ce gage de fidélité que TOUS me donnâtes jadis... et que j'aurais dû vous rendre plus tôt.
— Ah ! ah ! dit Georgette en éclatant de rire, comment, monsieur, c'est pour cela que vous êtes venu ? Ah! je vous reconnais bien là!... Toujours romanesque! toujours sentimental!...
— Et vous toujours ingrate et parjure.
— En.,vérité, monsieur, vous n'êtes pas galant! Je croyais que les voyages vous auraient formé; mais je vois qu'on ne fera jamais rien de vous.
— Fort bien, madame, continuez : joignez l'ironie à l'outrage!... Vous ne sauriez me rendre un plus grand service : je vous vois enfin telle que vous êtes ; et je vous remercie de détacher le bandeau qui me couvrait les yeux.
— Comment, Charles, vous m'aimiez encore?... Voilà une constance digne de nos anciens chevaliers!.., mais, entre nous, je ne le méritais guère.
— J'aime à voir que vous vous rendez justice.
— Pourquoi dissimulerais-je avec vous? Tenez, je vais être franche : vous m'avez plu lorsque je vous vis pour la première fois ; ce penchant augmenta quand vous vîntes à la ferme ; peut-être vous serais-je restée fidèle! Mais vous me laissez là, vous me quittez, sans vous inquiéter de ce qui en arrivera ; une jeune fille de dix-sept ans aime à parler d'amour; un autre amant se présenta : il m'en dit plus en huit jours que vous en deux mois, et j'aimais à m'entendre dire que j'étais jolie!... Je vous ai oublié, je l'avoue, mais est f:3 bien ma faute?... Depuis ce temps, j'ai fait bien des folies !... Que voulez-vous! mon cœur est léger, ma tête n'est point mûre pour la raison !... Cependant, chaque fois que je vous vois, j'éprouve un sentiment. . . qui m'étonne moi-môme! Tenez, Charles, je n'ai pas vingt ans, je suis encore jolie... Quittez cet air boudeur, ce ton sentimental ; et au lieu de me moraliser, parlez-moi
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d'atnour... Je sens que je vous écouterai avec plaisir.
En achevant ce discours, qu'elle avait accompagné de regards très-expressifs, Georgette passait son bras autour de Charles; et, la tête appuyée sur l'épaule du jeune liomœe, le sein palpitant, les yeux attachés sur les siens, aile s'attendait à voir son esclave tomber encore à ses genoux... Mais Charles se dégage froidement des bras qui l'entourent, et, s'éloignant de quelques pas :
— Je vous ai écoutée attentivement, dit-il à Georgette, je vois combien je m'étais abusé!... Je ne dois vous faire aucun reproche, vous avez cédé aux penchants que la nature vous a donnés. Poursuivez le cours de vos folies: augmentez chaque jour le nombre de vos amants; soyez heureuse!... je le désire; mais le bonheur s'use bien vite pour ceux qui se blasent sur tous les plaisirs ; peut-être, en n'abandonnant pas vos bienfaiteurs, auriez-vous réussi à le fixer près de vous. Adieu, Georgette, nous ne nous reverrons plus.
En achevant ces mots, Charles jette un dernier regard sur Georgette, et quitte l'hôtel en remerciant le ciel de lui avoir dessillé les yeux.