CHANGEMENT D'ÉTAT
Les dernières paroles de Charles avaient jeté le trouble dans l'àme de Georgette ; son brusque départ, au moment oii elle croyait l'enchainer plus fortement que jamais, humiliait son amour-propre et trompait sa folle vanité. Rose vint tirer sa maîtresse de ses réflexions en lui annonçant que tout était disposé pour leur changement de domicile. Rose avait espéré pouvoir faire enlever une partie des meubles de l'hôtel, mais les huissiers y avaient mis empêchement " fallt'* se
contenter des cartons renfermant les parures, les cliàles et les bijoux; un fiacre reçut tout cela, et transj3orta ces dames dans un hôtel garni.
Georgette avait fait connaître à ses trois amanis sn nouvelle demeure, mais aucun d'eux ne s'y présenta; notre héroïne ne concevait point le motif de cet abandon, Rose le lui fit comprendre : en elfet, madame de Rosambeau ne pouvait plus faire imprimer les ouvrages du jeune poëte, acheter des chevaux à FoUeville, et tenir la caissedu jeune oiTicier. Ces messieurs portùrent leurs hommages ailleurs, hommages bien flatteurs pour celles qui en furent Tobjet.
Rose consola sa maîtresse, que F ingratitude de ces messieurs avait un peu chagrinée, et Georgette se promit d'être plus sage à l'avenir.
Cependant, depuis qu'elle habitait l'hôtel garni, Georgette était délaissée, et n'avait plus de société. La prom ptitudeavec laquelle madame de Rosambeau avait ruiné M. de Lacaille, dont la fortune paraissait assurée, avait effrayé les nombreux admirateurs de sa beauté. Personne ne se présentait pour remplacer ce pauvre de Lacaille, qui venait de mourir dans sa prison ; le temps s'écoulait; les bijoux se vendaient (parce qu'à Paris il fait cher vivre en hôtel garni), et les ressources diminuaient.
— Où est Lafleur? disait Georgette en soupirant, il m'aurait déjà retrouvé un hôtel et une voiture!... Rose ne répondait rien, mais elle se creusait la tête pour imaginer un moyen de sortir d'embarras.
Un matin, la soubrette fut trouver sa maîtresse encore au lit; son air satisfait annonçait quelle avait quelque projet en tête.
— Que me veux-tu donc, Rose ? dit Georgette à peine éveillée.
— Madame!... madame.,, il m'est venu une idée délicieuse... vous allez refaire fortune!...
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— Comment cela, Rose? et Georgette se frotte les yeux et s'éveille entièrem-.nt.
— Vous dansez fort bien, vous êtes un peu musi sifnnc, il faut entrer à TOpéra.
— A rOpéra... moi ! y penses-tu?
— C'est parce que j'y ai longtemps réfléchi que je vous propose ce parti, comme le plus agréable et le plus prompt pour faire une fortune brillante.
"— Et que ferai-je à TOpéra.
— Vous danserez... Une chanteuse est quelquefois peu remarquée, mais une danseuse, c'est bien différent; la danse vous offre les moyens de faire valoir vos charmes, de déployer vos grâces!... Le piquant du costume, des formes charmantes et une jolie figure, qui, aux quinquets, sera éblouissante : en voilà plus qu'il n'en faut pour faire courir tout Paris !
— Vraiment, Rose, tu me donnes presque envie de danser. Mais comment pourrai-je parvenir à être reçue?
— Oh! c'est bien facile: j'ai servi autrefois une dame dont l'amant avait un frère qui était l'amoureux d'une demoiselle dont l'oncle était attaché à l'administration de l'Opéra. Par l'entremise de ces gens-là, j'ai fait connaissance avec le premier valet de chambre de M. l'administrateur, qui m'a dit que son maître était un homme fort aimable, aimant beaucoup les femmes, et faisant volontiers quelque chose pour elles. Nous allons nous rendre chez lui. Faites une grande toilette, car il n'y a quo les gens comme il faut qui débutent à l'Opéra ; présentez-vous sans crainte, voyez M. l'administrateur, et je réponds que vous aurez un ordre de début.
Georgette s'abandonne aux conseils de Rose. La toilette se fait de suite, car les dames sont lestes en affaires; on prend un fiacre, et l'on arrive dans l'antichambre de M. le préposé de l'Opéra.
Cette antichambre, comme celle de tous ies gens
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CD place, était remplie par une foule de réclamants, aspirants, prétendants, demandeurs, fournisseurs, entremetteurs, etc., etc. Georgette prit place au milieu de cette cohue, et Rose alla trouver le valet de chambre de monsieur, pour tâcher, en renouant connaissance, d'obtenir la faveur de faire passer sa maîtresse avant son tour dans le cabinet de l'administrateur.
Pendant que Rose entame les négociations, Georgette est étourdie du brouhaha continuel qui se fait autour d'elle: chacun y parle haut et se donne le plaisir de raconter à son voisin le sujet de sa juste réclamation ; un danseur se plaint de son camarade qui lui a soufflé un pas de deux dans le dernier ballet; une chanteuse accuse tout l'orchestre d'avoir joué en adagio un morceau guerrier, afin de lui faire manquer la mesure; un figurant demande justice, parce que, dans un ouvrage où il y a des bêtes, il n'a fait que l'ours, tandis qu'un de ses inférieurs a fait le lion. Chacun crie, tout le monde parle en même temps, personne ne s'entend; mais celui qui fait le plus de bruit est persuadé qu'il a raison. Georgette, qui n'est pas encore habituée aux réunions d'artistes et aux disputes de coulisses, voit revenir Rose avec plaisir.
La soubrette perce la foule et parvient enfin à sa maîtresse; elle lui apprend qu'elle a réussi, non sans beaucoup de peine (elle paraissait en effet très-échauffée), et que tout ira pour le mieux.
Le valet de chambre suit de près mademoiselle Rose, et madame de Rosambeau est introduite dans le cabinet de M. l'administrateur.
Quel fut Tentretien de Georgette avec l'homme en place ? quel genre de pas exécuta-t-elle devant luit comment se rendit-elle son juge favorable! ce sont de ces mystères de cabinet que nous ne pouvons pénétrer: ce qu'il y a de certain, c'est que Georgette sortit de chez l'administrateur avec la certitude de déployer jientôt ses grâces à l'Opéra.
— Eh bien, madame, dit Rose à sa maîtresse lorsqu'elles furent remontées en voiture, je vous avais bien dit que vous réussiriez.
— C'est vrai, Rose; j'ai bien eu quelque peine d'abord, mais j'ai tant pressé!... tant pressé !...
— Ah! il faut cela, madame: moi aussi, j'ai eu beaucoup de peine à me faire reconnaître du valet de chambre, mais à la fin, oh ! il s'est bien aperçu que ce n'était pas la première fois qu'il me voyait, et j'ai tant fait, qu'il a montré beaucoup de bonne volonté. En disant cela, Rose arrangeait son fichu, un peu chifionné, et Georgette réparait le désordre de sa coiffure.