OUBLIÉ
Charles avait quitté l'hôtel de madame de Rosambeau le cœur soulagé du poids qui l'oppressait depuis si longtemps. En voyant Georgette, ce qu'elle était, le cœur flétri par l'insensibilité, l'esprit imbu des sophismes du vice, les yeux brillants de licence et de hardiesse ; en voyant ses traits, jadis charmants, déjà fanés par l'abus des jouissances, Charles avait senti s'éteindre dans son cœur cette passion qui avait fait le tourment de sa vie. Il avait pardonné à Georgette de ne le point aimer, il ne pouvait l'excuser de se rendre indigne de son amour. La froideur, la coquetterie, l'inconstance même ne peuvent quelquefois éteindre l'amour; l'avilissement, la débauche éloignent pour jamais un cœur délicat.
Baptiste se douta qu'il était arrivé quelque changement heureux, lorsqu'il vit son maître revenir et lui ordonner gaiement de préparer leur départ. Charles voulait de suite quitter Paris, oîi rien désormais ne le retenait. Il songeait aussi au chagrin que son absence causait à ses parents ; et une voix secrète lui disait qu'il trouverait au château de Merville un objet plus digne de ses afléctions que celui qui si longtemps s'en était rendu maître.
Nous avons laissé madame de Merville livrée à l'espoir de revoir bientôt son fils, et se félicitant avec l'aimable Alexandrine de son retour au château, que Dumont avait annoncé; mais cette douce espérance
fit bientôt place à l'inquiétude : le temps s'écoulait et Charles ne revenait pas.
— Je me suis llattée trop tôt, se disait madame de Merville, mon ïils est sans doute épris plus que jamais de cette Gecrgette!... Une femme méprisable fera le malheur de sa vie!... lorsqu'une compagne vertueuse aurait pu l'embellir. Jeunes étourdis, vous cherchez le bonheur, et vous le fuyez s'il s'offre à vous sous l'égide de la sagesse.
La jeune Alexandrine soupirait aussi après celui qu'on lui avait peint sous des couleurs si flatteuses, et que son imagination avait encore embelli. Une jeune fille est ingénieuse à se créer des chimères, et sa tête travaille davantage lorsqu'il s'agit d'un joli garçon.
Ces dames, sans savoir leurs secrètes pensées, se consolaient entre elles en parlant de celui qu'on attendait toujours. Un matin, on était alors dans le cœur de l'hiver, Alexandrine proposa à madame de Merville de profiler d'une belle gelée pour faire une promenade aux environs du château ; la proposition est acceptée : les dames se couvrent de douillettes bien chaudes, et, bravant la rigueur du froid, dirigent leurs pas vers Rambervilliers.
Tout en causant de celui auquel on pensait toujours, ces dames avaient fait beaucoup de chemin, et madame de Merville désirait se reposer, lorsqu'Alexandrine aperçut à peu de distance d'elles un vieillard assis sur un banc de pierre, et paraissant contempler le spectacle triste, mais imposant, qu'ottre la nature d'une belle journée d'hiver.
— Quel est ce vieillard? dit Alexandrine à madame de Merville, le connaissez-vous, madame?... H vous salue...
— C'est l'ancien tabellion de Rambervilliers.
— Il parait bien âgé?.
— Il ne Test pas autant qu'on le croirait' mais il a
éprouvé des chagrins, et le malheur vieillit bien vite!... Je le connais peu. M. Rudeinar vit très-retiré, et ne voit aucune société; il seiable occupé d'anciens souvenirs dont rien ne peut le distraire. On prétend que jadis m conduite ne l'ut pas irréprochable!... Mais, coairae je n'ajoute pas foi aux discours de Ja médisance, je ne sais rien de plus sur ce sujet. J ai engagé quelquefois M. Rudemar à venir au château, mais il s'en est toujours e.xcusé.
Ces dames étaient arrivées près du banc ; le vieillard se leva pour saluer madame de Merville ; et celleci, étant fatiguée, se reposa près de M. Rudemar, tandis -qu'Ale.vandrine, qui préférait courir sur la neige à une conversation trop sérieuse pour son âge, se promenait non loin de là.
Il y a longtemps que nous avons quittéM. Rudemar, et nous le trouvons bien différent de ce qu'il était alors ; nous l'avons laissé avec Gertrude, qui en faisait tout ce qu'elle voulait (M. le tabellion avait toujours eu des faiblesses pour ses gouvernantes). Dame Gertrude abusa de l'ascendant qu'elle avait sur l'esprit de son maître pour perdre celte pauvre petite Georgette, qui, sans elle, serait peut-être restée tranquille chez son oncle, et n'aurait pas fait toutes les folies imaginables!... Ce qui serait bipi malheureux pour le lecteur.
Mais la fuite de Georgette avait aitecté M. Rudemar, il espérait cependant qu'elle reviendrait implorer son pardon ; mais les années s'écoulèrent, et la petite nièce ne revint pas. M. le tabellion, qui, en vieillissant, devenait sage (ce qui est encore méritoire, puisque nous voyons tant de vieu.x libertins), s'accusa de la fuite de Georgette, qu'il se représentait errante, malheureuse, livrée à toutes les hoireurs de la {uisère, loin de celui qui devait, à juste titre, lui tenir "ieu de père. Gertrude fut ^envoyée. M. Rudemar prit une gouvern;;nte sexagénaire, et se retira peu à peu du monde, espérant encore, pour prix de son
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repentir, que GeorgetLe viendrait lui fermer les yeux.
M, Rndemar ignorait que madame de Merville pût lui donner des nouvelles de sa nièce, et la mère de Cuarles était loin de se douter que celte femme qui loiu'nait la têts à son fils fût la nièce de M. le tabellJO'!.
Alexandrine avait à peine quitté madame de Merville, qu'elle aperçut un jeune cavalier suivi de son domestique. Le voyageur, passant près d'elle, la salue avec grâce ; mais, au même moment, son cheval s'abat, se casse une jambe; le jeune homme tombe, et le domestique jette des cris perçants. Alexandrine se sent défaillir, mais, surmontant sa faiblesse, elle court au voyageur, qu'elle craint de trouver blessé.
Le jeune homme était debout avant qu' Alexandrine fût près de lui.
— Ah ! que je suis contente, dit-elle, je craignais que vous fussiez blessé.
— Vous êtes trop bonne, mademoiselle ; mon pauvre cheval est seul victime de cet accident.
— Comment donc allez-vous faire?
— Heureusement je ne vais pas loin, je reviendrai avec du monde voir si on peut le secourir.
— Ah ! vous allez près dici?
Et Alexandrine examinait le voyageur avec intérêt.
— Vous allez à Rambervilliers peut-être?
— Non ; mais au château de Merville, qui n'en est pas éloigné.
— Quoi !... vous allez au château de Merville? Alexandrine s'arrête, rougissant de la joie qu'elle a
manifestée ; elle baisse les yeux, car le jeune homme l'examine à son tour.
— Oserais-je, lui dit-il, vous demander, mademoiselle, d'où nait votre surprise?
—Monsieur... c'est que je vais aussi au château. — * Permettez-moi alors de vous offrir mon bras pour vous y conduire.
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On ne pouvait refuser une offre atissi naturelle; Aloxandrine prit, en rougissant encore, le bras du voyai;enr. Son cœur battait, elle désirait et craignait d'arriver.
— Venez par ici, dit-elle à son compagnon en lui faisant quilier le chemin.
Mais, mademoiselle, le château n'est pas par là.
— Non, mais madame de Merville y est. Tenez, c'est elle que vous voyez là-bas... sur ce banc.
Le jeune homme quitte aussitôt le bras d'Alexandrine, il court vers le banc; madame de Merville se lève en l'apercevant, et Charles est déjà dans les bras de sa mère.
Alexandrine est enchantée; son cœur ne l'a point trompée, c'est Charles qui est de retour. M. Rudemar est touché de la scène de bonheur qu'il a devant les yeux. Mais il fallait retourner au château, il fallait que que tout le monde fût instruit du retour de Charles: madame de Merville engagea M. de Rudemar à ve.iii partager leur joie, et cette fois le vieillard accepta l'invitation; la vue d'une heureuse famille avait ranimé ses esprits et fait trêve à ses chagrins.
Malgré son originalité, M. de Merville ne put cacher sa joie en revoyant son fils ; le plaisir devint général. M. de Rudemar, engagé à diner au château, n'eut point le courage de refuser une aussi aimable invitation. Le repas fut charmant : la famille de Merville était heureuse, Alexandrine espérait le devenir davantage, M. Rudemar lui-même oubliait ses chagrins.
ôharles, placé à côté d'Alexandrine, admirait sa beauté, ses grâces, sa douceur : il faisait en lui-même des comparaisons qui étaient toujours à l'avantage de son aimable voisine. Alexandrine, dont le cœur était tout neuf, ne savait point cacher ses sensations, et se livrait avec abandon au sentiment nouveau qiie Charles lui inspirait.
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Au dessert, il prit fantaisie à M. de iMervillc de demander à son fils ce qu'il avait fait à Paris. Charles, embarrassé, regardait sa mère ; celle-ci dit à son époux que leur IJJs avait sans doute fait quelques folies, mais què sou âge devait les faire excuser.
— Parbleu ! madame, s'écria M. de Merville, me ci-03?ez-vous assez sot pour me fâcher de ce que mon, fils ne s'est pas conduit comme un (^aton? Je me fâcherais, au contraire, s'il n'avait point fait des siennes ! ... Je n 'aime pas ces jeunes gens qui n 'ontaucun des défauts de leur âge, et qui, froids spectateurs des folies de leurs camarades, restent calmes dans l'âge des passions, et ne cèdent jamais aux plaisirs. Un jeune sage devient ordinairement un vieux fou. Les erreurs donnent de l'expérience et apprennent à connaître le monde; et, puisqu'il faut que la nature parle tôt ou tard, il vaut mieux que ce soit à vingt ans qu'à cinquante.
M. Rudemar appuya l'opinion de M. de Merville (il avait quelques raisons pour cela). Charles embrassa son père, et l'on quitta la table. La soirée se passa agréablement; les jeunes gens firent pltis ample connaissance, et le lendemain ils se comprenaient déjà fort bien.
Laissons-les se livrer au bonheur d'une passion réciproque ; satisfaits du présent, heureux en avenir, ils voient avec joie renaître h saison des amours : c'c::* répoq''3 lue i on a fixée pour leur union. Retournons à Georgette, qui peut-être n'est déjà plus Zulraé.