‹ GeorgetteChapitre 32 sur 44 · GEO U CETTE · texte numérisé non relu

GEO U CETTE

Cette plaisanterie fit sourire Georgette : la pluie tombait toujours; d'ailleurs, puisqu'elle était venue là, qufîlquei moments de plus ne changeraient rien à sa situation.

— Allons, dit-elle, je vais attendre un peu, puisque vous le permettez.

— C'est cela, et moi, je vais mettre le couvert. Notre homme apporte une table au milieu de la

chambre, et, ouvrant une armoire, il en tire les restes d'un pâté, une langue, du jambon et plusieurs bouteilles de vin.

— Allons, belle dame, mettons-nous à table, et vive la gaieté !

Georgette selaisse conduire dans une large bergère, qui formait contraste avec les tabourets garnissant la chambre. On s'assied, on mange, on boit, la conversation s'anime-, on devient gai. Notre héroïne commence à trouver son hôte assez aimable; elle lui témoigne sans façon le désir de savoir ce qu'il fait, et îelui-ci lui répond en ces termes :

« Vous êtes curieuse de savoir ce que je suis ; en deux mots je vais vous mettre au fait : je me nomme Duchenu ; je suisacteur au premier théâtre... des boulevards. Je fais les tyrans, les pères barbares et les oppresseurs de la vertu. Je me flatte d'avoir du talent; je dissimule facilement, aussi suis-je très-aimé du public. Mes camarades sont jaloux de moi; mais cela m'est égal ; le directeur sait m'apprécier. Je suis bien payé; je mange ce que je gagne, parce que je suis tout seul, ce qui ne m'empêche pas d'être heureux et content. Voilà mon histoire; voyons la vôtre. »

Georgette ne fut pas fâchée d'apprendre que M. Duchenu était attaché à un théâtre ; déjà elle formait mille projets; mais pour répondre aux désirs de son nouvel admirateur, elle composa une histoire malheureuse qu'elle lui débita avec grâce, ce qu'il crut ou 03 crut point, c'est ce que je ne vous dirai pas. Peu

GEOBGETTE ?5*

importait d'ailleurs à M. Duciienu ce que Georgette avait été : les artistes sont philosophes. Le principal, c'est qu'elle lui avait plu.

Il lit sa déclaration en vidant sa seconde boureiilc, car il buvait sec pour un tyran. Il olFrit à Geovgolte de partager sa fortune, de lui donner sa réplique quand il étudierait un rôle, et d'avoir soin de ses meubles, qui commençaient à se déjeter. Mills beautés avaient brigué cet honneur, mais l'une prenait du tabac, l'autre fumait comme un grenadier, et toutes se grisaient régulièrement lorsqu'on jouait la pantomime (ce qui alors arrivait souvent). Il fallait donc à M. Duchenu une femme sage, douce, vertueuse.

— Vous me convenez, dit-il à Georgette; notre rencontre dans l'allée est un coup du sort. Votre âge, voire taille, votre hgure, votre conversation, tout me charme. D'autres vous trouveraient peut-être un peu grêlée, mais je n'y vois que plus de piquant dans votre physionomie; à la vérité, vous n'avez pas l'air d'une vierge! mais je ne tiens pas à ces l3agatelles-là!... enfin vous me plaisez. Dites-moi en deux mots si ma proposition vous convient!

Georgette n'était pas fort éloignée de répondre aux désirs de M. Duchenu, surtout d'après le plan qu'elle avait déjà formé ; mais il était naturel de se faire désirer et de ne pas se jeter à la tête du premier venu : c'est pourquoi elle demanda à son hôte quelques jours pour rétiéchir à sa proposition.

Duchenu, qui ne réfléchissait jamais, aurait voulu conclure de suite le marché; et, comme le vin lui avait fait oublier les promesses de sagesse qu'il avait faites à sa belle, il rapprochait insensiblement sa chaise, et cherchait à prendre des arrhes sur le traité; mais Georgette, qui n'était pas une innocente, comme r^^ait dit un peu crûment M. Duchenu, devinant les inientions de son hôte, le repoussa vivement lorsqu'il croyait gagner du chemin ; notre amoureux perdit

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l'équilibre, et coula avec sa chaise soti» ta table, d'où il se releva en jurant à Georgette qti elle avait fort bien fait de le remettre à la raison, et qu'il était enchanté d'avoir rencontré une Lucrèce.

L'oi'age ayant cessé, Georgette se disposa à prendre congé de son hôte ; en vain celui-ci essaya de la ret'.niv en lui offrant son lit et en promettant de coucher sur une chaise : Georgette fut inébranlable; il falhit la laisser partir. Mais Duchenu, trop galant pour laisser une femme sortir seule au milieu de la nuit, offrit son bras à Georgette, qui l'accepta avec reconnaissance.

Arrivé devant la porte de la rue des Moulins, Duchenu renouvela ses offres, ses assurances de tendresse, et demande une prompte réponse, car il n'aimait pas à languir, et lilait peu le parfait amour. Georgette promit de faire savoir sa résolution dans les huit jours, terme qui parut fort long à notre amoureux.

Georgette, rentrée chez elle, réfléchit aux propositions de sa nouvelle connaissance. M. Duchenu était bien au-dessous de tous ceux qu'elle avait connus jusque-là. Après avoir vécu avec Saint-Ange, ruiné M. de Lacaille et brillé à l'Opéra, il était bien cruel d'être réduite à accepter les offres d'un homme qui n'avait rien à dissiper; mais l'ennui accablait Georgette, et Duchenu était attaché à un spectacle. Par son entremise, notre héroïne espérait s'y faire recevoir; elle avait abandonné la danse, mais elle se sentait des dispositions pour le genre iragique, où le talent tient lieu de charmes. L'envie de reparaître au premier ran{j fait croire à Georgette qu'elle a une vocation capitale, remplissant l'emploi le plus diflicile. Bercée par ces chimères, Georgette s'endort en formant des châteaux en Espagne, et rêve qu'on s'empresse de lui adresser des vers et de lui jeter des couronnes ! Laissons-la rêver.

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