CHAPITRE XXXIV
EFFETS DE L'INCONDUITB.
Notre héroïne, en s'éveillant, fut très-étonnée de se retrouver dans le simple appartement de la rue des Moulins, et de n'être toujours que Georgette, rien que Georgette !
Ses esprits se calmant, elle se rappela son aventure de la veille, et s'étonna d'avoir consenti à souper dans le galetas oii demeurait M. Duchenu. Sa coquetterie se révolta à l'idée de loger avec un homme dont les manières étaient si peu délicates, et elle prit la résolution de ne pas revoir Duchenu.
Mais le temps s'écoulait ; il fallait, pour subsister, diminuer le mobilier ou toucher aux parures, nécessité cruelle qui jetait Georgette dans de sombres pensées, ou lui rappelait son penchant pour le théâtre.
Un soir on frappe à la porte : Georgette ouvre et reconnaît avec étonnement M. Duchenu. 11 ne pouvait arriver dans un moment plus favorable : Georgette pensait aux moyens de débuter.
— Me voilà, ma chère amie; n'ayant pas de vos nouvelles, je viens en chercher. Je ne joue pas ce soir, ce qui est rare; aussi je gage qu'ils n'auront personne. J'ai profité de l'occasion pour venir voir ma belle aux réflexions. Depuis quinze jours vous avez eu le temps d'en faire... eh bien! qu'avez-vous décidé?
— Savez-vous, monsieur Duchenu, que vous êtes bien pressant!...
— Ah, ma belle' dans notre état, nous sommes si las de jouer des scènes d'amour, qu'à la ville nous allons de suite au fait. Les stratagèmes, les ruses, les aveux, les soupirs!... nous savons tout cela par cœur !... cela ne nous amuse plus du tout.
— Je vois qu'avec vous il est inutile de feindre bi
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grands sentiments... Je vous dirai donc sans cérémonie que j'accepte vos propositions... raai= à une condition !
^- Parlez, morbleu ! tout ce qu'il vous plaira.
— Je veux débuter à votre théâtre, pour lequel je me sens une vocation décidée. — Tant mieux:... je vous pousserai vigoureusement!... Un baiser pour sceller le marché?
Duchenu en prit un, en prit deux, en prit en diiïérents endroits, et tinit par prendre tout ce qu'il voulut, Georgette ne jugeant pas nécessaire d'opposer de résistance à un homme qui paraissait disposé à la pousser en effet très-vigoureusement.
Lorsque M. Duchenu eut assez pris de choses, il se jeta dans un fauteuil, et regarda l'appartement de Georgette.
— Sais-tu, ma chère amie, que tu es logée comme une princesse... c'est vraiment trop beau ici!...
— Mais chez toi, c'est trop laid !
— A quoi te servent ces consoles, ces vases?
— C'est le bon genre.
— C'est du luxe, du superflu!... mais je t'aurai bientôt débarrassée de tout cela.
— Comment?
— Sois tranquille!... d'abord ton parquet est trop glissant, je ne pourrais faire deux pas sans tomber!...
— Tu t'y. accoutumeras.
— Non, de par tous les diables... tu auras soin de ne plus le faire frotter, c'est du luxe!
— Mais...
— A propos, comment te nommes-tu?...
— Je m'appelle ..
— Eh bien, tu l'as oublié?... le nom que tu voudras, cela m'est égal !...
— Georgette, soit. Je gage que tu n'as pas toujours Dorté ce nom-là !
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— C'est vrai.
-^J'en étais sûr!... Je connais les femmes, moi, elles ne m'en feront jamais accroire !...
— Je suis comme ça. J'ai aussi le talent de leur faire faire tout ce que je veux.
— Tu es bien heureux!
— Bah !... cela me paraît difficile!,..
— Oh ! j'ai un moyen pour cela.
— Quel est-il?
— Tu le sauras quand nous nous connaîtrons mieux.
— Est-ce celui que tu viens d'employer tout à l'heure?
— Fi donc!... celui-là est trop commun !... j'en ai un plus noble, plus énergique, plus digne d'un artiste ! . . .
— Je doute qu'il vaille l'autre.
— Tu verras ; mais il est tard, je retourne chez moi faire un paquet de mes rôles, mettre tout en ordre, et demain je viens m'établir ici. Adieu, ma belle Georgette.
Duchenu l'embrasse et s'éloigne. Georgette trouve que son nouvel amant a le ton bien décidé, et qu'il ne parait pas aimer les contradictions; mais les choses en sont à un point si avancé qu'elle ne peut plus reculer ; d'ailleurs Duchenu lui a promis de la faire recevoir à son théâtre; et toutes les. idées dramatiques de Georgette se présentant en foule à son imagination, elle ne s'occupe plus que de la nouvelle carrière qu'elle va parcourir.
Le lendemain, dès six heures du matin, Duchenu fait un vacarme épouvantable à la porte de Georgette, qui avait l'habitude de dormir jusqu'à dix heures. Elle s'éveille en sursaut, et court ouvrir.
— Comment, c'est déjà toi?
— Voilà deux heures que je cogne à ta porte,
— Pourquoi viens-tu sitôt?
— Pourquoi te lèves-tu si tard î
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— C'est mon habitude !
— Elle est fort mauvaise, et je te la fera; perdre. Georgette, pour commencer à en perdre Thabitude,
était allée se remettre au lit; mais Duclienu, que la vue de sa belle demi-nue avait mis en belle humeur, ne songea plus à la gronder, et obtint son pardon pour s'être présenté si matin.
Voilà donc Duchenu installé chez Georgette. Les premiers jours il fut charmant, et tout se passa fort bien. Mais, comme il n'apportait jamais d'argent et mangeait comme quatre, Georgette fut obligée de diminuer encore son mobilier, ce dont Duchenu la consolait en lui assurant que moins une chambre est garnie, plus elle est commode pour déclamer et répéter.
Georgette était soutenue par l'espoir de débuter. Duchenu se chargeait de la négociation, et en attendant donnait des leçons de déclamation à sa maîtresse, persuadé que, formée par lui, elle devait obtenir de grands succès.
Devenue l'élève de Duchenu. Georgette avait pris l'habitude de lui obéir; et cette femme que les bienfaits n'avaient pu attacher devenait l'esclave d'un homme brusque, bourru, qui achevait de la ruiner, et se permettait de la frapper lorsque les leçons n'allaient pas à son gré.
Quelquefois Georgette pleurait ou voulait résister à Duchenu; mais alors les regards de celui-ci devenaient si terribles, il agitait avec tant de fureur son énorme' rotin, que Georgette, effrayée, obéissait, tandis que Duchenu se félicitait sur son moyen de faire faire aux femmes tout ce qu'il voulait.
Qu'on ne soit pas étonné de voir Georgette, qui jusqu'ici a montré du caractère pour faire des sottises, se laisser maltraiter par un histrion : l'abus de la vie, Vennui, la misère, affaiblissent les organes; et tel fu*
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un héros dans sa prospérité, qui, ii la fortune change, montre la faiblesse d'un enfant.
Duchenu, qui trouvait que le mobilier de Georgette ne se mangeait pas assez vite, amenait chaque jour quelques-uns de ses camarades pour diner ou souper. Le diner se passait assez sagement, parce que ces messieurs, jouant le soir, étaient forcés d'être sobres ; mais au souper, ne craignant plus les sililets, on ne gardait aucune retenue : souvent les jeunes premiers amenaient leurs maîtresses, Georgette était chargée de faire les honneurs à la société; et si elle témoignait de l'humeur ou de l'ennui, un soufflet ou une autre gentillesse de M. Duchenu la rappelait à son devoir. Pauvre Georgette ! tu pouvais dire comme Georges- Dandin :
« Tu l'as voulu... »