‹ GeorgetteChapitre 34 sur 44 · CHUTE · texte numérisé non relu

CHUTE

Le moment approchait où Georgette devait débuter. Duchenu avait obtenu de son directeur qu'elle parût dans une pantomime dialoguée où lui-même remplissait un grand rôle, espérant, par sa présence, donner de l'émulation et du courage à son élève,

Georgette soupirait après ce jour! car, malgré l'espèce d'apathie dans laquelle son esprit était tombé, elle éprouvait quelquefois des mouvements de colère contre elle-même ; son âme se révoltait contre sa situation, et elle se promettait de quitter Duchenu dès que ses succès lui auraient assuré un sort.

La veille de: jour qui doit éclairer le triomphe de nôtres héroïne, AI. Duchenu invite à souper presque tous ses camarades. Georgette doit répéter son rôle devant la société, et un festin complet doit terminer la soirée.

228 GliORGETTE

Le reste du mobilier de Georgette fut vendu par Duchenu pour payer le repas du soir. Son écolière n'opposa aucune résistance, espérant, par ses succès futurs, réparer les pertes du présent.

Après le spectacle, tout le monde arrive rayonnant de Joie chez le cher camarade, que Ton traite de premier talent et de professeur distingué avec une emphase et un enthousiasme qui laissent deviner Tappétit des convives et le plaisir qu'ils éprouventà venir souper chez lui. Georgette est fêtée, embrassée, caressée. Elle a les yeux rouges, parce que le matin Duchenu n'a pas été content de sa diction, ce qui a amené une scène un peu vive, mais on attribue cela à la fatigue qu'elle s'est donnée pour bien recevoir la société.

Les dames demandent si l'on commencera par souper; mais on leur fait sentir qu'il vaut mieux que Georgette déclame avant, parce qu'il serait possible qu'on ne fût pas en état de la juger après : l'avis étant ti'ouvé sage, on se place dans la grande pièce; il n'y y a pas assez de chaises pour tout le monde, mais les messieurs proposent de tenir les dames sur leurs genoux : celles-ci se révoltent d'abord ; mais finissent par accepter la proposition à condition que ces messieurs ne remueront pas, parce que cela leur causerait des distractions : on le promet, chaque dame choisit le siège qui lui convient, et on se dispose à écouter. Duchenu, qui doit donner les répliques à son élève, sort d'un cabinet, le corps enveloppé dans un rideau de taffetas jaune, pour imiter le costume d'un paysan suisse; il est bientôt suivi de Georgette, qui a mis les mouchettes à son côté en guise de poignard, et qui laisse flotter ses cheveux épars pour mieux peindre le danger de sa situation. Un cri de satisfaction retentit dani ia chambre à l'entrée de Georgette. — Quelle démarche!... la belle tenue!... quel maintien noble!... Voilà ce que répètent ces dames en s'agitant sur les genoux de ces messieurs.

Notre héroïne, flattée de ce murmure approbateur, s'avance d'un pas lier jusqu'au milieu delà cbambre, puis débite, sans s'arrêter et presque sans reprendre haleine, sa grande tirade dont l'etfet doit être remarquable. Duchenu, enchanté de la volubilité et de la mémoire de son élève, regarde ses camarades d'un air qui semble dire : — Faites-vous des sujets comme ça?

Les dames félicitent Duchenu de l'œil et du geste. Quant aux hommes, on ne pouvait voir leurs visages, cachés par les beautés qu'ils tenaient devant eux, ni savoir à quoi ils étaient occupés pendant la tirade de Georgette; mais, dès que notre héroïne eût lini, les dames demandèrent his! avec une ardeur étonnante, et on eut beaucoup de peine à les faire se lever, tant elles prenaient goût à la déclamation.

Entîn^Georgette, félicitée, fêtée, claquée, est conduite en triomphe dans la salle à manger, où la vue d'un souper splendide achève de monter les têtes en faveur de la débutaute.

Afin dé placer chaque convive, Duchenu démonte deux portes, qui, posées sur des chaises, servent de banquettes. On ne songe plus qu'à bien se divertir, et on se livre à la gaieté la plus vive. Les mets sont trouvés succulents, les vins délicieux. Les dames sont d'une amabilité charmante ; les hommes, échauffés par la scène de déclamation, font sauter les bouchons et entonnent des couplets grivois. On rit, on choque, on fait chorus! rivr.esse est générale!... Les chandelles sont renversées, les banquettes faites avec les portes roulent sous les convives... Chacun cherche, dans ce désordre, à retrouver sa chacune... et alors... ma foi, comme on ne se voyait plus, je ne sais pas ce qui arriva.

Aux éclats de rire, aux soupirs, aux cris étouffés, succéda le silence du sommeil ; et le soleil avait déjà parcouru une grande partie de sa carrière lorsque la réunion d'artistes commença à ouvrir les yeux.

'^eorgette est la première éveillée : Fattente d'un grand événement trouble toujours le repos. Le bizarre tableau qui s'offre à ses yeux la fait douter un mstant de son réveil ; mais elle rappelle ses idées, et les suites du festin de la veille se retracent à sa mémoire. Sans s'amuser à contempler les groupes qui Tentourent, Ceorgette, qui pense qu'il est tard, va secouer le bras à Duclienu; Duchenu secoue son voisin, le voisin sa voisine, et ainsi de suite, tout le monde fut bientôt sur pied. Les fumées du vin étaient évaporées, on s'aperçoit qu'on n'a que le temps de courir à la répétition ; on se presse, on se hâte de sortir, on quitte le théâtre de ses plaisirs pour celui qui doit être témoin de la gloire de Georgette.

Celte soirée si désirée est enlin arrivée. La salle du spectacle était pleine, car dans ce temps-fe (notez bien, lecteur, que je parle au passé) les pantomimes, les mélodrames et les ballets sur la corde avaient le pas sur Molière et Racine ; ce qui ne veut pas dire cependant que nous n'ayons plus le sens commun, mais ce qui prouve que le Français se lasse du beau et du bon parce qu'il faut qu'il se lasse de tout.

Sic transit omnis gJoriaf

La pièce commence, le public est calme ; on attend en silence l'arrivée de la débutante. Georgette est dans la coulisse, où, d'après les conseils de son maitre Duchenu, elle avale plusieurs petits verres d'eau-de-vie pour se donner du nerf, de la chaleur, et se prémunir contre la peur.

Il faut paraitre enfin : Georgette s'avance hardi ment, se disant tout bas que, lorsqu'on a dansé à l'Opéra, on doit être une merveille aux boulevards. Un murmure se fait entendre; on croit s'apercevoir que la débutante chancelle, mais on attribue cela à la crainte d'un premier pas. Cependant Georgette, troublée par la chaleur, les petits verres et le souvenir du

grand théâtre où elle a brillé, oublie tout à fait son rôle; et, en descendant la scène devant l'amant qui lui adresse une déclaration, se persuadant qu'elle est encore à l'Opéra, elle fait un entrechat et une pirouette au lieu d'entamer sa grande tirade. Le jeune premier reste ébahi, le public rit; et Duchenu, qui est dans la coulisse, se tue à crier à son élève : — Ce n'est pas cela!... sacrebleu !... la tirade... f... la tirade!...

Georgette, à ce discours énergique, retrouve sa mémoire, et s'avance noblement près du souffleur pour débiter son rôle; le public, qui voit que l'actrice va parler, fait silence pour l'entendre, et le jeune premier se rapproche ne craignant plus les coups de pied.

Georgette commence assez bien, elle met de la chaleur dans sa diction ; et le public, qui pardonne aisément ce qui le fait rire, oublie les entrechats de la princesse, et paraît disposé à l'accueillir favorablement. Mais un diable d'hémistiche, oublié par notre héroïne, change de nouveau la scène. Georgette, impatientée ne sait plus ce qu'elle dit ; le public commence à se lasser de l'écouter, et des sifflets partent du parterre et du paradis. Le chef d'orchestre, homme prudent, veut jouer l'entrée du ballet afin de faire diversion, et le souffleur crie tant qu'il peut le rôle à la débutante; mais celle-ci, exaspérée par les sifflets, perd tout à fait la tête ; la colère la sufïoque ; elle veut, bon gré, mal gré, achever sa tirade, et, ne pouvant se faire entendre, donne un coup de pied dans le nez du souffleur, et crache sur le violon du chef d'orchestre.

Le tumulte est alors à son comble : la salle retentit des cris, des claques, des sifflets, des huées des spectateurs. Les jeunes gens accablent la débutante de propos ironiques; mais les habitués du paradis, qui vont au spectacle pour pleurer, et non pour rire, sont de fort mauvaise humeur, et n'entendent pas raison:

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les pommes, les coquilles de noix et les morceaux de galette sont lancés sur la débutante, qui se promène noblement sur le théâtre sans paraître s'occuper du bruit qui se fait dans la salle

Cependant Duchenu avait quitté le théâtre : honteux de son élève, et prévoyant les suites fâcheuses du début, il ne se souciait pas de rester témoin de ce qui allait arriver. A peine est-il parti, quelesouftleur,plus hardi, sort de son trou pour venger son coup de pied, tandis que le chef d'orchestre monte sur le théâtre pour laver Tinsulte faite à son instrument. Georgette se trouve entre ses deux antagonistes, et la bataille va s'engager... lorsque le lieutenant de police parait sur le théâtre, suivi de quelques vétérans. A son aspect, la scène change, le tumulte s'apaise, les combattants s'arrêtent. M. le lieutenant de police n'entendait pas la plaisanterie : il prit un peu brusquement Georgette sous le bras; celle-ci, effrayée par la scène qui venait d'avoir lieu, ne songeait plus à faire résistance. On lui fit quitter le théâtre. Arrivée dans la rue, elle aperçut une voiture, dans laquelle on la fit monter avec un des soldats qui l'accompagnaient, et elle se laissa conduire sans être encore revenue de l'étourdissement que les événements de la soirée lui avaient causé.

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