LA MAISON DE CORRECTION
La voiture roulait depuis assez longtemps, lorsque Georgette, à qui le grand air avait fait du bien, com-' mença à recouvrer ses esprits ; et, rappelant à s;i mémoire une partie des événements de la soirée, ce qui l'étonna le plus fut de se trouver en voiture avec un vétéran, sans savoir où on la conduisait.
— Où donc allons-nous? dit-elle enfin à son sileocieux voisin.
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— Parbleu, vous devez bien vous en douter!...
— Non en vérité!...
— On vous conduit à Saint-Lazare.
— Qu'est-ce que c'est que Saint-Lazare?
— Une maison de correction, où Ton enferme les demoiselles qui font des bamboches.
— Comment! on va m'enfermer? l
— Certainement.
— Est-ce que j'ai fait des bamboches?...
— Belle demande !
Georgette se récria contre l'injustice des hommes, ne pouvant concevoir que l'on enfermât une jeune femme parce qu'elle avait oublié sa tirade. Mais ses lamentations étaient inutiles, son voisin n'y faisait aucune attention. La voiture s'arrête, on ouvre la portière, on fait descendre Georgette ; la vue des murs noircis par le temps, des grilles, des guichets, des verrous et des sentinelles, cause à notre héroïne une sensation fort désagréable.
Le guichetier parut: c'était un homme de six pieds, au teint jaune, aux yeux caves et faux, dont les sourcils épais et rouges se rapprochaient sur le nez, et dont la bouche énorme s'étendait d'une oreille à l'autre. A son aspect, Georgette tressaillit. Le vétéran ayant dit quelques mots à l'oreille du guichetier, celui-ci ordonna à notre héroïne de le suivre. 11 fallut traverser de longs corridors, des cours vastes et solitaires ; monter des escaliers sombres et étroits. Enfin le guichetier ouvrit une porte, et poussant Georgette:
— Voici votre chambre, dit-il d'une voix rauque ; priis il referma la porte sur elle, la laissant se livrer tout à son aise à ses réflexions.
En entrant dans son nouveau domicile, Georgetta se jeta sur la seule chaise qui s'y trouvât. Au bruit des verrous qui se fermaient sur elle, son cœur se serra ; elle pleura amèrement et longtemps , mais sans éprou- >er aucun soulagement.
Lasse de pleurer, elle essaya de rappeler son courage, et pour se distraire examina sa prison : c'était une petite chambre étroite, recevant à peine du jour pai une fenêtre grillée. Un lit, une table et une chaise composaient tout l'ameublement.
— Ah ! dit Georgette en se jetant sur la triste couchette, si Duchenu était ici, il ne pourrait pas y trou« ver du luxe !...
Georgette fut réveillée à six heures du matin par le bruit que faisait le geôlier en entrant dans sa chambre. Il jeta sur la table un pain noir, et posa une cruche à côté.
— Tenez, voilà votre déjeuner, votre dîner et votre souper. Avez-vous bientôt assez dormi?
— Qu'est-ce que cela vous fait?
— Est-ce que vous croyez que l'on vous nourrira ici à rien faire?
— Jolie nourriture ! d'ailleurs je n'ai pas demandé à être en pension chez vous.
— Vous plaisantez, je crois !...
— Je n'en ai nulle envie.
— Quand les femmes renfermées ici ne font pas leur devoir, c'est moi qui suis chargé de les corriger, et je m'en acquitte bien.
Gsorgette frissonna au geste du terrible geôlier, et regretta presque les leçons de déclamation de Duchenu.
— Que faut-il donc faire? demanda-t-elle d'un ton plus doux.
— Travailler, morbleu!,., travailler depuisle matin jusqu'au soir.
— Ah ! ciel !... mais je ne sais rien faire...
— On saura vous apprendre. Suivez-moi, on va vous donner votre tâche.
Georgette suivit en silence son conducteur. L'idée de travailler depuis le matin jusqu'au soir la faisait trembler. Après avoir passé son enfance à jouer, son
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adolescence à se promener, et sa jeunesse à faire des sottises, il lui semblait bien dur d'être réduite à travailler dans une prison.
On la mena dans une grande salle, où elle (ut fort étonnée de voir un grand nombre de femmes presque toutes jeunes et jolies, et portant le même uniforme, qui était une large robe grise. Georgette ne pouvait se lasser de considérer ces femmes, qui paraissaient appartenir à toutes les classes de la société, et qui, assises Tune contre l'autre, travaillaient assidûment et dans le plu3 profond silence.
Notre héroïne allait essayer d'entamer la conversation avec l'une des tristes pensionnaires de Saint-Lazare, lorsqu'elle fut appelée par une femme assise au fond de la salle, et qu'à son maintien sévère elle jugea devoir être la surveillante de ce lieu redoutable.
Georgette s'approcha, et reçut des mains de la supérieure une robe de bure pareille à toutes celles que portaient les recluses.
— Que faut-il que je fasse de cela? dit notre héroïne à la vieille.
— Allez vous en revêtir; vous reviendrez ensuite dans cette salle, où vous trouverez la tâche qu'il me plaira de vous imposer.
— Moi, que je mette cette vilaine robe!... Fi donc!... je serais laide à faire peur avec cela !...
— Obéissez, et ne répliquez pas.
— Vous aurez beau dire, je ne la mettrai pas.
En disant cela, Georgette, à qui la vue de ses malheureuses compagnes livrées à un travail assidu a monté la tête, et qui d'ailleurs n'entend pas raison sur le chapitre de la toilette, s'armant d'un courage digne de ses premières folies, jette la robe grise au nez de la supérieure.
Celle-ci, qui était accoutumée à ne voir que des visages soumis et craintifs, à n'entendre que des paroles de respect et d'obéissance, et dont enhn les moindres
ordres étaient toujours strictement exécutés, fut tellement surprise de Faction de Georgette, que, suffoquée par la colère, elle resta trois minutes sans pouvoir parler, le visage rouge comme une écrevisse, au point que les recluses espérèrent un moment qu'elle étouff"erait.
Cependant la voix lui revint; et son discours, semblable à un torrent qui, brisant l'obstacle qui l'arrêtait, entraîne tout sur son passage, fut mêlé de cris, de menaces, de grimaces et de gestes expressifs.
Enfin, ne trouvant pas d'expressions assez énergiques, la bonne dam^ vcu'i en venir aux effets: elle renverse avec se.) pieds les tabourets qui se trouvent sur son passage ; elle marche vers Georgette, tenant à la main un petit bâton au bout duquel pendent plusieurs courroies de peau. C'est avec ce redoutable martinet qu'elle fait marcher son troupeau. Déjà de l'œil et du geste elle menace Georgette, et avant de l'atteindre elle commence par frapper, à tort et à travers, tout ce qu'elle rencontre.
Pour esquiver son ennemie, Georgette se cache derrière les cénobites; celles-ci, que la scène amuse, profitent du désordre qui règne dans la salle pour abandonner leur ouvrage sans égard pour la supérieure, qui leur crie de ne pas bouger !.... Mais déjà elles n'écoutent plus sa voix, tant l'exemple est dangereux. Celui de Georgette a produit tout l'effet qu'elle en attendait : en un instant la confusion règne partout, l'insubordination est générale,
La vieille, épuisée de fatigue, courant en vain après les prisonnières, tombe, suffoquée, au pied d'un banc de la salle. C'est ce qu'atlrn lait la bande dévergondée : toutes les femmes s'arrêtent; et Georgette, comme ayant donné l'exemple du courage, prend la parole, et commence le discours suivant que chacune écoute avec attention :
— Mesdames... ou mesdemoiselles! je ne suis ici que d'hier soir, et j'en ai déjà assez. Vous, qui me
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paraissez y être depuis lon,?t.emps, vous devez êlre dégoûtées de travailler!... D'ailleurs on ne s'habitue pas à être battue, à moins que ce ne soit par son amant; et on ne porte pas avec plaisir une robe de bure, lorsqu'on est encore dans Page de faire des conquêtes. Je pense donc que vous approuverez le projet que j'ai formé de me sauver de celte prison, et que vous en ferez autant que moi !
— Oui ! oui ! s'écrient toutes les prisonnières, nous ne demandons pas mieux !... Mais comment faire?
— Ecoutez-moi, reprend Georgette ; il faut commencer par empêcher cette mégère de crier, car le guichetier pourrait monter, et cela dérangerait nos projets.
L'avis de Georgette étant trouvé sage, on s'empare de la vieille, qui menace en vain, on rit de sa fureur, on brave sa colère ; et après lui avoir rais un mouchoir sur la bouche, on l'attache à l'un des piliers de la salle.
Cette opération terminée, d'après les conseils de Georgette, on observe le plus profond silence, afin de ne pas attirer l'attention des gardiens, puis on attend ce que va dire le général des insurgées de Saint- Lazare.
— Commençons, dit Georgette, par nous venger de cette vieille; moi, pour les coups qu'elle voulait me donner; vous, pour ceux que vous avez reçus.
Aussitôt Georgette saisit le martinet, et, troussant la supérieure, expose son vénérable postérieur aux regards de l'assemblée, et applique sur les fesses de la gardienne les marques de sa vengeance ; ensuite le martinet passe de main en main, car chaque prisonnière a une vengeance à exercer. Quand la vielle fut bien fouettée, Georgette jeta en l'air le terrible instrument, et dit qu'il fallait que chacune proposât un expédient pour se sauver, et que l'on choisirait le meilleur.
Jusqu'ici Georgette avait bien conduit la conspira-
tion, mais a peine eut-elle demandé les avis de ces clames que, toutes parlant à la fois, il devint impossible de s'entendre. En vain Georgette, qui voit le danger qu'elles courent, essaie de les rappeler à l'ordre, sa voix se perd dans le brouhaha général ! . ..et le terrible guichetier entre dans la salle, suivi de trois porte-clefs.
— Oh ! oh ! que veut dire ceci? s'écrie notre homme d'une voix de stentor : toutes les conjurées se retournent et demeurent muettes d'épouvante: la vue du guichetier fait sur elles l'effet de la tête de Méduse. Le gardien aperçoit la vieille attachée dans un coin de la salle, ayant encore à l'air la partie fustigée.
— On a fait de belles choses, à ce qu'il me parait, dit-il en rabaissant les jupons de la vieille ; mais vous allez la danser à votre tour ! '
— Morbleu ! s'écrie Georgette; qui prévoit qu'elle sera la plus maltraitée, comme étant cause de la révolte, nous laisserons-nous fouetter par ces gredinslà?... Allons, mesdames, nous sommes trente-deux, ils ne sont que quatre: du courage et imitez-moi !...
En disant cela, Georgette court vers la porte ; toute la bande, que ses paroles ont électrisée, la suit en jurant de la seconder. Le guichetier et ses compagnons veulent retenir les prisonnières ; mais ces femmes, à qui l'excès de la frayeur a donné du courage, tombent à grands coups de poing sur leurs gardiens et, comme elles sont en nombre bien supérieur, elles les tapent, les rossent, les bourrent, les roulent, et demeurent maîtresses du champ de bataille,
— Nous pouvouâ descendre dans les cours, dit Georgette; mais ce n'est pas tout, il faut sortir de cette maison, et je crois qu'il y a encore à la porte beaucoup de monde à rosser.
— Environ quinze vétérans, dit l'une des demoiselles, et qui ont des fusils et des sabres.
— Quinze hommes armés !... dit Georgette en poussant un cri d'effroi.
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— Quinze hommes armés ! répètent toutes les recluses, et déjà la terreur se peint sur ces visages si magnanimes un instant auparavant!.... Mais ces guerriers étaient des femmes, pardonnons-leur ces mouvements de faiblesse !...
Georgeite, qui dans cette journée semblait retrouver son caractère primitif, ranima la valeur de ses compagnes.
— Ecoutez, mesdames, quinze hommes, c'est trop pour nous!... Il ne s'agit donc plus de se battre, c'est par la ruse ({u'il faut nous évader.
— Bravo !... rusons, s'écrient toutes les conjurées, c'est là notre fort.
— Commençons, dit Georgette, par attacher ces quatre coquins pendant que nous le pouvons.
Les porte-clefs et le guichetier sont liés aux piliers de la salle, la toile à laquelle travaillaient ces dames sert de lien pour les attacher. Une des prisonnières propose de leur donner le fouet, mais Georgette fait observer que cela les mènerait trop loin ; et la proposition est rejetée, malgré le plaisir que Ton aurait eu à l'exécuter.
Georgette, comme général, s'est emparée des clefs ; mais on ne peut sortir en masse, on serait arrêté par la garnison qui est en bas. Notre héroïne propose un expédient qui peut seul les tirer d'embarras:
— Il faut, dit-elle, nous déguiser en porte-clefs ; nous prendrons les habits de ces messieurs, ils sont larges et nous iront à ravir ; il ne faut pas songer au guichetier, il est trop grand et trop reconnaissable pour qu'on puisse s'y méprendre; d'ailleurs il ne sort jamais de la maison, tandis que les autres vont et viennent sans que l'on y fasse attention.
— C'est fort bien, dit une des dames, mais ils ne sont que trois, et nous sommes trente-deux, il en restera donc vingt-neuf en prison?...
— Croyez- vous que je n'ai pas songé à cela?... Ecou-
tez: une fois qu'il y en a trois dehors, elles entrent dans une allée sombre, ôtent leurs vêtements d 'hommes, et les donnent à la troisième, qui les cache sous sa grande veste, et rentre dans la prison ; alors deux autres s'habillent, ressortent avec celle qui est revenue, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne
— Oui, mais si l'on s'aperçoit qu'il ne rentre qu'un geôlier et qu'il en sort toujours trois?...
— Bah ! on ne fait pas attention à ces gens-là !... Et si vous avez peur, vous ne sortirez jamais de prison.
Ces dernières paroles et la confiance que l'on a dans notre héroïne lèvent tous les obstacles ; son plan est adopté à la majorité.
11 s'agit d'abord de déculotter les trois gardiens ; c'est la moindre des choses pour ces dames, qui s'y prennent à merveille : en un instant ils sont comme était notre premier père lorsqu'on le chassa, avec sa compagne, du jardin d'Eden,à l'exception des feuilles de figuier, qui manquent aux porte-clefs.
Georgette, comme auteur de l'expédient, a le droit de sortir une des premières, les autres tirent au doigt mouillé à qui se déguisera; celles que le sort a désignées endossent la veste et mettent le bonnet sur leurs yeux ; leurs robes les gênent un peu, mais les pantalons sont larges; et tout s'arrange pour le mieux. La toillette achevée, Georgette prend les clefs et, suivie des deux autres, descend l'escalier en recommandant aux autres prisonnières de ne pas s'impatienter.
Georgette et ses deux compagnes tremblaient en traversant les cours qui conduisaient à la porte de la rue; cependant rien n'arrête leur marche, les soldats qu'elles rencontrent passent sans les regarder. Elles sont enfin devant la porte principale ; leur émotion augmente en voyant une sentinelle se promener devant. Georgette ne sait quelle clef choisir parmi toutes celles qu'elle tient ; si elle en essaie plusieurs, cela semblera suspect;
nos trois fugitives sont indécises et sur le point de retourner sur leurs pas... quand Georgelte, prenant la plus grosse clef, va hardiment vers la porte: le hasard l'a servie, la porte massive roule pesamment sur ses gonds. Georgette et ses compagnes sont dehors.
— Ouf ! dit Georgette en courant à toutes jambes, nous sommes enfin dehors de cette maudite prison !... je jure bien de ne pas y remettre les pieds.
— Et qui donc délivrera nos camarades? dit une de celles qui couraient avec Georgette.
— Qui? ma foi, je m'en moque, mais à coup sûr ce ne sera pas moi... je n'irai pas risquer de nouveau ma liberté pour les beaux yeux de ces dames!...
— Ni moi!...
— Ni moi !... elles s'arrangeront comme elles pourront.
— Quant à nous, séparons-nous, et courons chacune de notre côté : c'est le meilleur moyen pour ne pas éveiller les soupçons si l'on envoyait sur nos traces.
Le conseil de Georgette est encore suivi ; les trois fugitives prennent chacune un chemin différent, sans songer davantage aux pauvres recluses qu'elles laissent dans l'embarras, et dont elles trahissent la contiance!... I^a belle occasion, lecteur, pour faire des réflexions morales sur l'ingratitude des hommes ! Ce sera pour une autre fois.
Laissons courir les deux demoiselles qui ne nous intéressent plus, et courons avec celle dont la destinée bizarre nous prépare encore bien des événements.