LE MOULIN DU PERE SIMON
Georgette courait, courait sans s'arrêter, sans regarder derrière elle, et sans savoir où elle allait. La crainte d'être reprise et enfermée de nouveau lui donnait du
courage ; cependant, la fatigue l'emportant sur la peur, elle tombe au pied d'un arbre, épuisée, et nepouvaïiT aller plus loin.
Notre héroïne jette autour d'elle des regards inquiets ; elle est au milieu des champs, et, dans la rapidité de sa course, elle ne s'était pas aperçue qu'elle passait la barrière. L'aspect de la campagne dissipe ses alarmes. Plus tranquille sur son sort, et ne craignant pas d'être retrouvée si loin, Georgette s'étend sur l'herbe, à l'ombre du feuillage qui commençait à embellir de nouveau la nature. Une pierre lui sert d'oreiller, elle le trouve cent fois plus doux que celui de sa prison ; car la liberté fait d'une couche grossière le lit le plus voluptueux.
Georgette goûta quelques heures de repos, maisbientôt la faim la réveilla ; il fallait satisfaire son estomac, mais comment? les poches de l'habit du geôlier ne renfermaient rien.
Georgette se lève, se gratte l'oreille, soupire, et regarde autour d'elle.... mais elle n'aperçoit que des champs!.... L'idée de retourner chez Duchenu se présente à son esprit; mais Duchenu est à Paris, il serait imprudent d'y rentrer aussitôt, d'ailleurs elle n'en aurait pas la force.
Dans cette situation, Georgette se résume : le plus pressé est de diner et, comme elle ne peut rien espérer eu restant- sous un noyer dont le fruit n'est pas même en tleur, elle se remet en marche, bien résolue à entrer dans la première chaumière qu'elle apercevra.
Au bout d'un quart d'heure de marche, c'est un moulin qui s'olfre aux regards de Georgette.
- - Parbi(;u, dit-elle, on ne me refusera pas à diner sur ma bonne mine, et elle marche avec assurance vers le moulin.
N'oublions pas que Georgette porte toujours le costume masculin, et qu'elle fait un assez joli garçon ; son air mutin, ses yeux vifs et spirituels, son bonnet posé
sur le côté, et cette grâce qu'il n'appartient qu'aux lemmes de posséder, tout cela rend fort piquante la physionomie du petit geôlier.
Un gros papa tout blanc était occupé devant le moulin à charger des sacs de farine sur une charrette. Georgette l'aborde.
— Dites donc, gros père, raange-t-on chez vous?
— Hé! hé!... dit le meunier en ouvrant la bouche d'un air hébété, et frappant de ses deux mains sur son gros ventre... il est drôle, le petit bonhomme!... Hé! hé! hé!...
— Petit bonhomme ! se dit Georgette, qui avait déjà oublié son costume. Mais, se remettant aussitôt, elle se garde bien de détromper le meunier, espérant profiter de la méprise. — Ah çà ! je vous demande si Ton mange chez vous?
— Morguienne ! il serait bon que nous qui faisons manger les autres, nousn' puissions pas manger nousmêmes?... Hé! hé! hé!...
— Voulez- vous me donner à dîner ?
— A diner... hi ! hi ! hi !... Eh bien ! il est sans gène, le petit bonhomme !... C'est égal, va !... j' sommes de bonnes gens : entre, tu mangeras la soupe avec nous.
— Ah ! voilà qui est parler!...
Georgette frappe amicalement sur le ventre du père Simon (c'est le nom du meunier); celr-ci recommence ses hé, hé, hi, hi!... et appelle Manon d'une voix enrouée.
— Qu'est-ce que c'est que Manon?
— Tu vas voir comme elle est grasse!...
— C'est votre femme, sans doute ?
— Non, c'est ma jument.
— Nous n'avons pas besoin d'elle pour dîner.,.
— Ouais!... il faut que ma Manon dîne aussi... Eht Manon !
— Votre jument n'est pas à jeun depuis hier matin.
— J' crois ben !... aile mange six fois par jour et tu verras la belle bête... Eh ! Manon !...
iieureiisement pour Georgette, qui s'impatientait^ que Manon parut; le meunier courut au-devant de sa jument; la belle bête, qui vit de loin venir son maître, se retourna au moment où il s'approchait, et lui donna une ruade dans le ventre ; le meunier tomba sur rherbe. Georgette courut à lui, craignant qu'il ne fût blessé ; mais le père Simon, qui était habitué aux gentillesses de Manon, se releva en se frottant le ventre, et poussa des hi ! hi!... plus forts qu'auparavant; enfin, étant parvenu à saisir la maligne bête, il la mena à l'écurie, et monta avec Georgette au moulin.
La table était dressée, le diner prêt. Deux garçons meuniers et une grosse commère, haute en couleur et taillée en Hercule, attendaient pour dinar le retour du père Simon.
— Tiens, not' femme, dit le meunier en arrivant, v'ià un petit drôle que j'amène diner avec nous.,, hé!... hé!...
La meunière regarda Georgette, et l'examen ne fut pas défavorable à notre héroïne.
— Il est ma foi gentil, dit-elle en souriant au petit bonhomme, qu'elle fit asseoir près d'elle, devant une grande assiettée de soupe aux choux.
— Où donc as-tu fait c'te trouvaille-là, not' homme?
— Devant la porte, tout à l'heure.
— Et d'où venez-vous, mon garçon ?
— Des Pyrénées, madame, répond Georgette en se bourrant de soupe aux choux pour réparer l'absli- Dence forcée du matin.
— Des Pyrénées ? dit le meunier, oh 1 oh l... G'estil chez des sauvages ça ?
— C'est bien plus loinl...
— Et vous allez ?
— A Paris,
— Tiens!... faire voir votre marmotte peut-être?
— Imbécile, dit la meunière, tu vois bien qu'il n'en % pas de marmotte.
— Dame, je ne Tai pas fouillé... hé ! hé !...
— Je vais à Paris tâcher de trouver un riche pîh rent, et de faire fortune comme lui.
— Tiens ! ça n'est pas trop bête... oh ! oh ! oh !... Le diner iinit. La meunière avait eu un très-grand
soin de son hôte, auquel elle lançait de fréquentes œillades en lui poussant le genou ; mais Georgette, tout entière au plaisir de satisfaire son appétit, se contentait de reculer sa chaise et de regard(>r sur son assiette, sans rétléchir aux suites que pourrait avoir son déguisement.
Malgré le peu de succès de ses avances, la meunière ne se rebuta pas ; et, attribuant la gaucherie de son voisin à son innocence sur certaines choses, elle n'en eut que plus envie de faire réussir le projet qu'elle avait de déniaiser le petit bonhomme.
Après le repas, le meunier se leva ainsi que ses garçons.
— Ah çà ! dit le père Simon, tu sais, not' femme, qu'il faut absolument que je portions ce soir les sacs de farine au compère Gros-Jean ; c'est à trois lieues d'ici, j'vas monter Manon, et demain drès le matin je serai de retour.
— Comment, tu ne reviendras pas ce soir?
— Non pardieu ! je n'irai pas me remettre en route au milieu de la nuit pour me faire tordre le cou par les voleurs... Je coucherai chez Gros-Jean.
— Mais, moi, j'aurai peur c'te nuit, toute seule \ la maison... carie garde-moulin reste ici, et t'emmènes Biaise avec toi...
— Eh ben, gn'i'a qu'à faire rester ce petil gas c le nuit ; il couchera au-dessus de toi dans le grenier. Dis, petit, es-tu pressé d'arriver à Paris *?
— Olimon Dieu non! répond Georgette, je passerai volontiers la nuit ici.
— Eh ben, v'ià qu'est arrangé, hé, hé!
L'arrangement convenait parfaitement à la meunière, qui l'avait décidé ainsi dans sa tête. Le père Simon descendit faire les apprêts de son voyage ; Georgette le suivit pour se dérober aux agaceries de la meunière, qui ne faisait que la pincer, la pousser et lui marcher sur les pieds. Notre héroïne, qui était rassasiée, commençait à comprendre tout ce que cela signifiait et à craindre que la nuit ne se passât pas tranquillement. Mais comme il était tard, et qu'elle ne pouvait espérer trouver un gîte ailleurs, elle se décida à rester au moulin, s'en remettant au hasard pour terminer cette nouvelle aventure.
Les garçons meuniers retournent chez eux; le garde rentre au moulin, où il s'endort au bruit monotone du tic-tac. Le père Simon attelle Manon à sa charrette, et fait claquer son fouet! Le voilà parti.
Georgette se promène quelque temps dans la campagne, et admire l'astre des nuits répandant sur la terre cette clarté bleuâtre qui inspire la mélancolie et donne carrière à l'imagination.
La meunière vient au-devant d'elle...
— Ah! vous voilà, petit vaurien, c'est ben heureux!... est-ce que vous voulez passer la nuit à regarder les étoiles? Nous ne nous couchons pas tard, nous autres...
— Ah! pardon... c'est que...
Allons, on vous pardonnera si vous vous conduisez bien.
En disant cela, la meunière lui applique un petit soufflet sur la joue.
— Diable!... diable!... pensait Georgette, comment cela finira- t-il?...
On arrive à la maisonnette du meunier. Georgette
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aperçoit un petit lit dressé près de celai de dame Simonne
— Je croyais coucher au-dessus de vous, dit-elle.
— Esl-ce que tu es fâché de coucher à côté de moi, nigaud? dit ia meunière en la regardant avec des yeux qui l)rillaieiit d'un éclat séducteur.
— Non sans doute... mais c'est que...
— Allons, allons, couche-toi, petit innocent.
— Diable?... diable!... se dit Georgette, la situation est embarrassante.
La meunière ne faisait aucune façon pour se déshabiller devant le petit bonhomme ; mais, impatientée de voir que celui-ci ne bougeait pas, elle s'écria :
— Eh bien! à quoi songez- vous donc?
— Dame... c'est que.. .
— Quoi donc? -
— Je suis timide... je n'oserai jamais me déshabiller devant vous.
— Tu vois bien que je le fais, moi.
— Ah!... vous êtes plus hardie, vous!...
— Ah! petit drôle, tu n'as cependant pas l'air craintif !
— C'est égal, je ne me couche pas, à moins que vous n'éteigniez la chandelle.
— Voyez donc ce monsieur (jui fait des façons... c'est-il pas le monde sens d'sus d'sous!... mais s'il ne faut que cela pour te donner de la hardiesse, c'est ben facile.
Aussitôt la meunière souflle la chandelle, et les voilà dans l'obscurité. C'est ce que voulait Georgette. Décidée à ne pas se déshabiller, elle fait semblant d\Jter ses vêtements, et s'enfonce tout habillée dans le lit.
Cependant la meunière s'était aussi couchée de son côté, assez mécontente de la timidité de son voisin, et cherchant dans sa tête les moyens de l'enhardir; elle toussait, se remuait et parlait, pour ne pas laisser
tomber la conversation ; Georgette faisait semblant de dormir, et même deronfler. La meunière, pensant que le petit bonliomme pouvait avoir besoin d'un peu de repos, se décida à le laisser dormir quelque temps et à le réveiller lorsqu'il serait sulïisamment délassé.
En feignant de dormir, Georgette s'était réellement endormie: et la meunière, rér^olue à ne pas laisse)' la Duit s'écouler ainsi, avait dit comme Mahomet :
— Puis(iue la montagne ne veut pas venir à moi, c'est moi qui vais aller à la montagne.
Georgette rêvait qu'elle était redevenue grande dame, qu'elle avait encore un liôtel, un carrosse, des diamants!... lorsqu'elle fut poussée assez vigoureusement par-dessus la couverture. Elle se réveille, et se retrouve avec humeur dans la maison du meunier.
— Dis donc... dis donc... est-ce que tu dors?...
— Parbleu, vous le voyez bien!...
— Ah ! le nigaud ! il dort toujours!...
— Eh! que voulez-vous donc que je fasse?...
— On te l'apprendra, si tu n'en sais rien... et notre héroïne est secouée plus vivement.
— Mais laissez-moi donc!...
— Tu as assez dormi.
— Pourquoi donc vous êtes-vous levée?
— Pour te réveiller... enfant...
— Voyez un peu ce beau plaisir... Si c'est pour cela, vous pouvez vous recoucher.
— Ah!... c'est que... j'avais des puces dans mon lit.
— Ah ! vous avez des puces !... et que voulez-vous que j'y fasse ?c.,
— il me faut une petite place auprès de toi.
— Non pas, s'il vous plait!... le lit est trop étroite... vous seriez gênée.
— Laisse donc, colas!...
Georgette veu!; tenir ferme la couverture, mais la meunière est une gaillarde robuste ; elle lui fait lâcher
prise, et se place près du petit bonhomme, qui recule tant qu'il peut; mais les prétentions de madame Simon ne se bornaient pas à coucher près d'une statue; d'ailleurs le jour commençait à poindre, il n'y avait plus de temps à perdre, Georgette va être forcée dans ses derniers retranchements... quand la meunière pousse un cri de surprise.
•— Comment, imbécile, tu t'es couché tout habillé!...
— C'est mon habitude, à moi.
— Et tu m'as fait souffler la chandelle!... est-ce que lu te moquerais de moi?...
Georgette ne peut retenir l'envie de rire que lui causent la méprise et le dépit de la meunière; celle-ci est furieuse d'être trompée dans son espoir. Georgette ge lève pour terminer ces débats en sortant de la maison ; mais Simonne, que cette action irrite davantage, la retient en jurant au petit drôle qu'il payera cher l'affront qu'il lui a fait. Notre héroïne veut s'échapper... Pendant celte lutte, on entend du bruit à la porte : c'est le père Simon qui revient, et les garçons qui se rendent à leur ouvrage.
L'arrivée du mari change le plan de la meunière; elle pousse des cris terribles en appelant à son secours. Georgette, étonnée, ne sait pas ce que cela veut dire ; et le meunier arrive avec ses garçons pour connaître la cause de ce vacarme.
Madame Simon devient une nouvelle Putiphar, et Georgette se trouve dans la situation de Joseph sans avoir eu sa vertu.
— Quoi que t'as donc, not' femme? s'écrie le meunier.
— Ce que j'ai, not' homme,ceque j'ai !.,. apprends que ce gredin... ce polisson, à qui j'avions donné l'hospitalité... eh ben! il voulait te faire cocu... rien que ça !.. .
— Oh! oh! cocu!... ah! ahl
— Oui, not' homme; et si tu nerespas!...i' n's'en est guère fallu!... va!
— Ah! ah!...
— Regarde comme tout est en désordre ici... dame! c'était pis qu'un possédé... il aurait mis le feu au moulin!... Mais vois comme il est confus!... il n'ose plus ouvrir la bouche !...
Effectivement Georgette était muette d'étonnement en entendant une accusation aussi plaisante. Son silence persuadait le père Simon de sa culpabilité.
— Oh! oh! petit garnement, tu voulais m'en faire porter... tu t'étais ben adressé !... Ma femme, sur c't article-là, vois-tu, J'en sommes aussi sûr que du pas de Manon.
— Eh bien ! prenez garde de tomber, dit Georgette en riant.
— Ah! le drôle!... je crois qu'il rit, dit la meunière, rossez-le à grands coups de gaule !...
— Un moment, s'écrie Georgette, qui voit déjà les pavsans se disposer à lui donner la bastonnade, un instant ! et vous allez voir si je puis être coupable de ce dont on m'accuse.
En achevant ces mots, elle jette en l'air son bonnet, ôte sa veste et laisse tomber son large pantalon. Alors le costume féminin, quoiqu'un peu fripé, recouvre notre héroïne, et les habitants du moulin ne peuvent plus douter du sexe de la personne qu'ils ont logée.
— Vous le voyez, dit Georgette, je suis femme. Vous, dame meunière, tâchez une autre fois de mieux placer vos sentiments, et ne vous laissez plus séduire par l'apparence; vous, père Simon, ne montez plus Manon si vous n'en êtes pas plus sûr que de votre femme.
Georgette s'éloigna du moulin sans que personne iie mît en peine de la retenir, laissant le meunier tout ébahi de ce qu'il avait vu, et la meunière bien sotte de s'être trompée aussi grossièrement.
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