NOUVEAUX REVERS
Voilà donc Georgette qui court de nouveau les champs ; mais cette fois c'est avec le costume de son sexe, l'autre a pensé lui être fatal.
Cependant la situation de notre héroïne n'est pas plus brillante qu'avant son séjour au moulin . Seule, sans argent, sans ressource, au milieu d'une campagne qu'elle ne connaît pas, elle se décide à s'adresser au premier paysan qu'elle rencontre.
— Où suis-je, mon ami ?
— Pardi, tout près de Montmartre... Tenez, le voilà devant vous.
— Et pour aller à Paris?
— Il faut traverser le village, et puis vous irez toujours en descendant.
Goorgette se félicita de n'être pas plus éloignée de Paiis: n'ayant pas d'autre ressource pour l'instant que d'aller retrouver Duchenu, elle prend le chemin de Montmartre, qu'il lui faut traverser.
Arrivée dans le village, Georgette est ol)ligée de se reposer sur un banc de pierre. Notre héroïne ne ressemblaitpasà ces femmes extraordinaires qui passent les journées dans les forêts, et les nuits dans les souterrains, sans avoir besoin de prendre quelque chose ; Georgette, qui était une femme tout à fait terrestre, sentit qu'elle n'avait pas mangé depuis la veille, et que la soupe aux choux du père Simon ne remplissait plus son estomac. Comment faire? Voilà la question que l'on s'adresse toujours dans les situations embarrassantes, et à laquelle souvent on ne trouve rien à répondre!
Faut-il encore demander l'hospitalité?.. Non: les habitants de Montmartre n'ont pas cet abord qui en-
gage à la confiance; rien en eux ne rappelle ces vertueux patriarches du bon vieux temps, chez lesquels le voyageur le plus pauvre était toujours le mieux accueilli. Allons, il faut aller jusqu'à Paris.
Georgette se remet en marche assez tristement. Elle passe devant une petite maison blanche, devant laquelle un vieillard s'amusait à brûler du café. Elle soupire, le vieillard lève la tête: sans doute la ligure de Georgette exprimait ce qui se passait dans son âme, car le bon vieillard, quittant son café, l'engagea à s'arrêter.
— Vous me paraissez bien fatiguée, mon enfant! lui dit-il en lui prenant la main.
— Cela est vrai, monsieur!...
— Eh bien, entrez vous reposer chez moi quelques instants : je suis l'ancien tabellion du village, vous me devez la préférence sur les habitants.
Georgette ne répond paS; le titre de tabellion a rappelé à sa mémoire tant de souvenirs!... Le vieillard prend son silence pour un acquiescement à ses offres ; il la fait entrer chez lui... et, remarquant la tristesse de notre héroïne, en devient plus empressé à lui être utile.
— Vous allez déjeuner avec moi, mon enfant ; allons, point de cérémonie ; on ne refuse pas à un homme de mon âge.
Georgette sourit. Le vieillard appelle sa servante ; et pendant que la bonne femme prépare le déjeuner, il cause avec la voyageuse. Ses discours peignent la bonté de son cœur; une morale douce règne dans les conseils qu'il donne à Georgette : celle-ci, étonnée de ce qu'elle entend, éprouve un sentiment de respect jusqu'alors inconnu à son âme; mais la misère et le malheur changent bien les idées !
Un déjeuner simple, mais suffisant, est servi. Le vieillard fait placer Georgette près de lui, et tout en déjeunant lui adresse quelques questions :
— Où allez-vous comme cela seule, mon enfant?
— A Paris, monsieur.
— A Paris ! vous allez sans doute retrouver quelques parents, (luelque ami?
— Oui, monsieur...
— Preiiez garde, mon enfant, Paris est une ville bien dangereuse pour les jeunes tilles!... Tout y est séduisant, tout respire le plaisir et la gaieté!... mais ce sont ces apparences trompeuses qui égarent la raison !... Prenez bien garde!
Georgette n'avait alors rien à craindre : Paris n'était plus dangereux pour son innocence. Néanmoins elle écouta avec attention les discours de son hôte, puis se leva et prit congé de lui. Le vieillard la reconduisit jusqu'au bas du village en l'engageant à suivre ses conseils. Georgette le remercia, et s'éloigna la tête remplie des discours salutaires qu'elle venait d'entendre; mais en entrant dans Paris, d'autres idées vinrent occuper son esprit : il fallait retrouver Duchenu. Georgette, passant devant le logement qu'il habitait avant de la connaître, présuma qu'il pourrait bien y être retourné, puisqu'ils avaient vendu tous les meubles de celui qu'elle avait rue des Moulins; elle se décida donc à monter au cinquième étage.
Arrivée devant la porte, elle entend du bruit dans la chambre de l'artiste.
— Bon, dit-elle, je ne me suis pas trompée. Elle frappe, Duchenu lui ouvre, et reste stupéfait en la voyant.
— Comment! c'est toi, Georgette?
— Moi-même, cela t'étonne?
— Parbleu! je te croyais à la Salpêtrière? Et que viens-tu faire ici?
— Mais... je viens... revivre avec toi jn attendant que je puisse faire autre chose.
— Vivre avec moi I... toi !... Tu me prends donc pour une ganache?
— Pourquoi cela?
— Ah! pourquoi!... tu as donc oublié, ma petite, ja jolie scène que tu as jouée sur le théâtre où je t'ai fait débuter?... et Taffront qui en est résulté pour moi !... et les avanies de mes camarades, et les sottises du public à mon égard!... Ah ! si je t'avais tenue dans les premiers instants de ma colère, tu aurais passé un mauvais quart d'heure !... Mais tiens, crois-moi, file! et vite!... ou sans cela la fusée va partir!
— Ah! voilà la réception que tu me fais!... Et tu crois qu'après l'avoir nourri et logé pendant six mois, je serai assez sotte pour m'en aller comme ça !... Mais je ne suis plus si enfant que je l'étais : je resterai, et malgré toi.
— Ah ! tu resteras ! . . .
— Oui ; d'ailleurs il le faut bien, je suis sans argent, et je n'ai pas diné.
— Comment! tu n'as pas d'argent et tu as assez peu de délicatesse pour te présenter chez moi !... Sors!... va-t'en au diable !... Et ne fais pas la méchante, ou je te fais dégringoler l'escalier à grands coups de i)alai !...
Georgette veut résister... Duchenu se saisit du balai, et lui renouvelle l'ordre de sortir : elle n'était pas aussi courageuse qu'elle voulait le paraître; d'ailleurs, elle savait qu'avec Duchenu elle n'aurait pas la victoire. 11 fallut donc sortir ; mais, de colère, elle brise tout ce qui se trouve sous sa main. Duchenu, furieux, la pousse brutalement à la porte, lui fait descendre rapidement l'escalier, et s'éloigne en la laissant dans la rue.
Voilà donc Georgette sur le pavé. Maltraitée, méprisée par son dernier amant, par un homme qu'un an auparavant elle n'aurait pas daigné regarder, ne aachant que faire, que devenir, elle marche au hasard, le cœur serré, rongée d'amertume et de regrets, forcée de dévorer en silence le dernier outrage qu'elle vient de recevoir, et dont elle ne peut se venger.
Livrée à ses réflexions, elle marche longtemps sans savoir où elle va. Il est sept heures du soir, c'est ie moment où les désœuvrés de la capitale vont étaler dans les promenades leur toilûiu.,u.iv»^f^(jjjalance,et souvent leur ennui.
Oéjà le rentier, qui passe son temps à chercher des plaisirs peu coûteux, s'est assis sur le banc de pierre d'où il examine chaque passant avec une mûre attention. Ici, c'est la mercière de la rue Saint-Denis qui, pendant (lue son cher époux est occupé au comptoir, va faire sou tour de promenade avec le commis marchand de la rue Quincampoix. Là, c'est l'épouse de ce gros parvenu, tout étonnée de sa richesse : elle vient faire voir tous les soirs au beau monde son cachemire et ses diamants. Son gros mari lui donne le bras; il est fier d'avoir une femme mise à la mode, et celle-ci le querelle tout le long du chemin sur son gros ventre, qui l'empêche d'avoir un air fringant, et sur son nez rouge qui lui donne un air commun. Plus loin, la petite marchande de modes passe d'un air pressé, commesi elle allaita ses afï'aires ; marchaiit avec vitesse et sans se retourner, mais ayant soin d'observer si on la suit, onde laisser tomber son gant ou son mouchoir pour donner occasion au jeune homme officieux d'entamer la conversation. D'un autre côté, que regarde-t-on avec tantd'empressement ?.. . C'est un monsieur qui tient à la main une canne dans le trou de laquelle est passé son mouchoir. La mise de l'individu répond à son ingénieuse intervention, et la foule suit avec délice ce merveilleux, dont le croquas sera le lendemain devant la boutique de Martinet.
Georgette, coudoyée par les passants, lève les yeux et s'aperçoit qu'elle est au miheu des Champs-Elysées. Fâchée de se trouver dans une promenade aussi fré quentée sous un costume qui n'est rien moins qu'élégact, elle soupire en se rappelant le temps» où son luxe et sa mise attiraient tous les regards. Honteuse
d'elle-même, Georgette veut quitter des lieux qui renouvellent ses douleurs. Elle s'avance pour traverser la chaussée... Un char hrillant, traîné par des coursiers fougueux, va passer devant elle et la force à s'arrêter ; la curiosité la porte à jeter les yeux sur les personnes qui occupent cette calèche : une femme en grande parure et couverte de diamants est étendue dans le fond de la voiture; près d'elle un homme dont la mise n'est pas moins élégante parait empressé à lui plaire. Tous deux jettent à peine quelques regards dédaigneux sur la foule qui les contemple. Mais, ô surprise! Georgette reconnaît ces deux personnages : cette femme si brillante, qui balance sa tête avec tant de grâce!... c'est Rose! cet homme si élégant placé auprès d'elle... c'est f^afleur!... Oui, ce sont eux!... Georgette n'a pu s'y méprendre...
Ne pouvant résister au désir de hs revoir encore et de leur parler à tous deux, Georgette court après la calèche qui les emporte; mais les chevaux vont comme le vent !... Elle ne pourra jamais les atteindre... lorsqu'un jeune homme à cheval vient du côté opposé et passe près de la calèche, qui s'arrête un moment ; la conversation s'engage entre le nouveau venu et les cidevant valets ; ce retard permet à Georgette de rejoindre la voiture; elle s'approche de la portière.
— Je ne me trompe pas!... c'est vous, Rose? c'est vous, Lafleur!... que je suis contente de vous rencontrer!...
— Que veut cette femme ?. . .
— Que dit cette femme?... Passez, passez, nous n'avons rien à vous donner, s'écrie le monsieur élégant d'un ton impératif.
— Eh quoi ! Lalleur, vous ne me reconnaissez pas?... Je suis Georgette, je suis madame de Rosambeau...
— Cette malheureuse est folle! dit à son tour la dame aux brillants.
— Â qui en a-t-elle avec ses Roses et ses Lafleurs !...
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— Comment, perfide, après m'avoir volé mes diamants, tu teins de ne pas me reconnaître !...
— Chassez donc cette mendiante, Jasmin, reprend avec fureur le merveilleux, qui, au mot de voler, est devenu pâle et tremblant, tandis que la dame se pâme de colère au fond de la voiture.
Le laquais ordonne à Georgette de se retirer : celleci, outrée de dépit et d'indignation, veut s'attacher à la portière en accablant d'injures, nos deux élégants ; mais le monsieur, que la scène n'amuse pas, et qui craint (ju'elle n'ait des suites désagréables, y met bien vite un terme en ordonnant au cocher de fouetter les chevaux ; celui-ci obéit, la calèche part avec la rapidité de l'éclair, et Georgette, qui se tenait à la portière, est renversée par le choc, et tombe sur le pavé.
Des passants s'approchent et l'aident à se relever : elle en est quitte pour plusieurs contusions ; mais on l'engage à aller faire sa plainte. — Ces merveilleuxlà!... v'ià pourtant comme ça vous renverse le pauvre monde! s'écrie une vieille femme. Georgette se dérobe à la pitié publique, et, quoique souffrante de sa chute, elle s'efforce de prendre courage, et s'éloigne des Champs-Elysées.