CHAPITRE XL
ÉCLAIRCISSEMERTS NECESSAIRES.
Nous avions depuis quelque temps oublié Charles et les habitants du château de Merville, mais le lecteur avait sans doute deviné qu'un court séjour dans sa famille suffirait pour faire naitre dans le cœur de Charles ce sentiment doux et tendre que la charmante Alexandrine savait si bien inspirer.
Charles éprouvait pour sa nouvelle amie un amour moins violent peut-être que celui qu'il avait ressenti pour Georgette; mais il goûtait près d'Alexandrine un bonheur pur, des jouissances plus douces ; et ce sentiment devait avoir plus de durée que l'autre, car les feux les plus violents sont souvent ceux qui s'éteignent le plus vite.
Alexandrine partageait les sentiments qu'elle faisait naitre. Innocente, naïve, ne connaissant point l'art de cacher ce qui se passait dans son cœur, elle ne craignait pas d'avouer à son amant qu'elle le payait de retour.
Déjà Charles avait pressé sa mère de l'unir à son amie ; mais madame de Merville craignait que son fils, trop prompt à s'enflammer n'éprouvât pour Alexandrine qu'une passion passagère. Pour s'assurer des sentiments de Charles, elle voulut attendre quelques mois avant de demander pour lui la main de sa jeune amie.
Le terme qu'elle avait fixé touchait àsafinlorsqu'un événement imprévu retarda encore le bonheur des deux amants : M. de Saint-Ursain tomba dangereusement malade, et Alexandrine, tout entière aux devoirs que lui imposait la piété hllale, fut forcée d'oublier pour quelques temps ses espérances de bonheur.
Tout en maudissant un événementqui retardait son
GEORGETTE 2fil
union et pouvait avoir des suites funestes, Charles admirait les vertus de son amie, témoin des soins assidus qu'elle prodiguait à son père, combien elle lui semblait intéressante lorsque, assise au clievet du lit de l'auteur de ses jours, attentive à tous ses mouvements, épiant ses désirs, souriant lors(|u'il allait mieux, elle laissait connaître toute la bonté de son âme et toutes les qualités de son cœur ! Si, dans ces' instants, le souvenir de Georgette se présentait à l'esprit de Charles, il se la rappelait affichant à l'Opéra son luxe t-.t sa coquetterie; et, reportant ses legards sur le tableau qu'il avait devant les yeux : .
— Ah! disait-il, quelle différence entre ces deux femmes également jeunes et jolies !.., entre Alexandrine soignant son père et Georgette donnant un rendez-vous !
Grâce aux soins de sa tille, M. de Saint-Ursain recouvra la santé, et nos amants le bonheur.
Après sa convalescence, il fut le premier à rappeler à madame de Merville que leurs enfants devaient être récompensés de leurs tendres soins. La mère de Charles n'avait plus de raison à opposer, M. de Merville approuvait tout ce qu'on faisait, le mariage des jeunes gens fut arrêté; mais comme un futur époux doit faire divers présents à sa prétendue, et que l'on ne pouvait trouver qu'à Paris ce que l'on voulait oifrir à la jeune mariée, madame de Merville exigea que son fils s'y rendit afin de faire lui-même les emplettes nécessaires.
En envoyant son fils à Paris, madame de Merville avait son but : craignant encore que l'image de Georgette ne fût pas entièrement effacée du cœur de Charles, et que, devenu l'époux d'Alexandrine, il ne rendit pas sa femme aussi heureuse qu'elle méritait de l'être, elle voulait soumettre son fils à une dernière épreuve. —S'il n'aime plus Georgette, se disaitelle, le séjour de Paris ne sera pas dangereux pour
lui, il n'y restera que le temps nécessaire pour terminer ses affaires; s'il Taime encore, et que sa vue lui fasse oublier Tépouse charmante qu'on lui destine, jamais il ne recevra la main d'une femme qu'il serait indigne de posséder.
Charles partit pour Paris, mais non plus le cœur palpitant du désir d'y retrouver une femme adorée ; oh! il était guéri, bien guéri!... et Georgette n'était plus rien pour lui.
Ce fut le premier soir de son arrivée à Paris que le hasard, qui semblait toujours vouloir réunir Charles et Georgette, les lit se rencontrer dans la rue.
Le jeune homme s'enfuit après avoir donné sa bourse à Georgette. La situation dans laquelle il venait de la trouver l'atîecta vivement; et, s'il se fut aperçut, en la laissantsurle banc de pierre, qu'elle avait perdu connaissance, sans doute il ne l'aurait pas quittée si brusquement. Mais il attribua l'état d'insensibilité où elle était à la honte d'avoir été vue dans une situation aussi vile par l'homme qu'elle avait jadis et dédaigné. Repoussant le souvenir d'une femme qu'il rougissait d'avoir aimée, Charles écarta toute idée qui eût pu la lui rappeler, et n'en mit que plus de zèle à hâter son départ de Paris.
Ayant achevé ses emplettes et terminé les commissions dont on l'avait chargé, Charles reprit avec joie le chemin du château de Merville, où l'attendaient l'hymen et l'amour.