IL VAUT MIEUX TARD QUE JAMAIS
Lorsque Georgette reprit connaissance, le silence le plus profond régnait dans les rues désertes, les réverbères ne jetaient plus qu'une flamme vacillante, tout
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semblait vouloir s'éteindre pendant l'heure du sommeil.
iSotre héroïne, étonnée de se ' rouver sur un banc de pierre au milieu de la nuit, chercha à rassembler ses idées; avec la mémoire, elle retrouve ses douleurs! la rencontre de Charles est ce qui Taftlige le [)lus ; cependant elle tourne la tète, etcherche aie voir encore.
— Je suis seule!... s'écrie-t-elle, seule au monde!... abandonnée de tous ceuxquira'ont connue!... Charles aussi me fuit!.,, ah ! malheureuse; je Tai bien mérité! dans quelle situation il m'a trouvée!... combien il doit rougir de m a voir aimée!...
L'horloge d'une église voisine sonne deux heurei; Le son lugube de la cloche, la pâle lumière des réverbères, le calme de la nuit, tout augmente l'horreur de la situation de Georgetle; son imagination n'enfante que des rêveries eth'ayantes; sa tête, pleine des idées les dIus sombres- f«^' "xaltée par les soutFrancfts At lo uesespoir.
— C'en est fait, dit-elle, cette heure est la dernière qui doit sonner pour moi. Mettons un tern;:;e à mon existence, la mort est préférable à l'infamie !...
Elle lève les yeux au ciel, dont elle semble implorer la miséricorde ; ses regards tombent ensuite sur une des lampes de nuit qui s'éteignait: elle songe qu'on pourra ranimer cette flamme languissante ; mais, le feu créateur qui fait mouvoir la triste Georgette une fois éteint, rien ne pourra le rallumer!...
Elle se lève dans l'intention d'aller exécuter son sinistre projet... Au mouvement qu'elle fait, elle sent rouler à sf s pieds quelque chose qu'elle n'avait pas senti sur ses genoux ; elle se baisse, et ramasse cet objet... ô surprise! c'est une bourse, une bourse assez pesante... Elle devine aisément d'où lui vient ce secours inattendu : Charles seul est capable d'une telle actioD. Quel autre en effet aurait donné une somme
qui paraît considérable ! Georgette rend grâces à la Providence ; son cœur se dilate ; elle respire plus librement, et le dess in funeste qu'elle avait conçu est déjà oublié ! Pauvres humains! il faut si p*^u de chose pour vous rendre à Tespérance 1
— Je puis encore exister, se dit Georgette ; cette somme suffira à mes besoins les plus pressants, ensuite je travaillerai, j'irai trouver la bonne Thérèse, et j'abjurerai pour jamais mes erreurs
Georgette s'aftermit dans la résolution de changer de conduite, et attend le jour sur le banc où elle est assise. Dès que les premiers rayons du jour paraissent, elle ouvre la bourse et compte son trésor : elle possède dix louis et quelque monnaie. Jadis une pareille somme ne lui eût pas suffi pour satisfaire une de ses fantaisies; maintenant elle lui parait énorme!... elle la compte à plusieurs reprises, contemple cet argent avec délices, et voit dans ces dix louis la fin de ses tourments et le commencement d'un avenir heureux.
Georgette attend avec impatience le moment où elle pourra satisfaire son appétit. Depuis longtemps le laboureur matinal est livré à ses travaux, mais le citadin paresseux s'abandonne encore au sommeil. Enfin un boulanger ouvre sa boutique : Georgette court acheter de quoi apaiser sa faim. Ce premier besoin satisfait, elle se met en marche dans l'intention de chercher une petite chambre pour se loger.
Georgette, se trouvant par hasard rue des MouHns, est obligée de passer devant la maison où elle a demeuré en dernier lieu. Ne se souciant pas d'être vue par ceux qui ont été témoins de son inconduite, Georgette veut passer sans s'arrêter, lorsqu'une femme, occupée à balayer devant ia porte, l'appelle à plusieurs reprises : Georgette, se retourne, et vecdnait la portière delà maison.
— Ah ! pardine, madame, c'est ben heureux que je vous rencontre!...
— Que me voulez-vous?
— Je craignais de ne jamais vous retrouver!...
— Pourquoi cela ?
— CTarisestsi grand!. ..on peut ben s'y chercher, longtemps sans s'y revoir!....
— Mais enfin ..
— Dam', c'est que ça commençait à noua être à charge, oui-dà?...
— A charge... quoi?
— Je n'sommes pas riches, et un enfant de plus, voyez-vous! quand on en a déjà cinq!...
— Un enfant?...
— C pauvre petit, je n' pouvais cependant pas le mettre dans la rue!... Dam', il est déjà si gentil, si drôle... je l'aimons comme s'il était à nous!...
— Au nom du ciel !... expliquez-vous... quel est cet enfant dont vous parlez.
— Eh pardi ! c'est le vôtre!
— Le mien... Use pourrait! mon fils... Où est-il !
— Cheux nous, v'ià ce que je me tue de vous dire depuis deux heures.
Georgette n'en écoute pas davantage, elle court, ou plutôt elle vole vers la demeure du portier. Le désir de voir son fils fait pour la première fois battre son cœur; mais ce désir est déjà violent comme toutes les premières passions dans le cœur d'une femme. Elle entre dans la cour de la maison : un petit garçon de trois à quatre ans joue devant l'escalier; Georgette court à lui, le regarde, le prend dans ses bras, le couvre de baisers...
— C'est mon fils! s'écrie-t-elle; elle ne s'est point trompée, la nature a repris ses droits.
— Tiens ! c'est surprenant comme vous l'avez reconnu tout de suite, dit la portière à Georgette. L'enfant étonné se laissait embrasser par sa mère, et ses petites mains lui rendaient ses caresses.
— C'est ta maman, Paul, lui disait la portière ;
allons, mon garçon, embràsse-la donc!... Ce pauvre petit, Jl ne sait pas ce que tout cela veut dire!... Dam', à son âge !... 11 m'appelait sa mère aussi, moi; et de fait, sans nous, je ne sais pas trop ce qu'il serait devenu!...
Geoi'gelte rougit, et se hàle de demander à la por- . tière comment vson lils se trouvait cliez elle.
— C'est tout simple, répond celle-ci : la paysanne qui avait votre entant, eimuyée de ce que vous ne lui envoyiez plus d'argent, et ne voulant pas garder ce marmot pour rien, a pris le parti de venir vous le ramener à Paris. Elle est arrivée ici le lendemain du jour où vous êtes partie. Comme je ne pouvais pas lui dire où vous étiez, puisque je n'en savais rien, elle s'est décidée à retourner chez elle en me laissant l'enfant, dont je me llatte que j'ai eu ben soin !.., car j'aime les enfants, moi !...
Georgette mit fin au bavardage de la portière en lui glissant un louis dans la main ; puis, la remerciant de nouveau, elle prit Tenfànt par la main, et sortit de la maison qu'elle avait jadis habitée.
Georgette était surprise elle-même du sentiment nouveau qu'elle éprouvait : tout entière au plaisir de contempler son lils, elle oubliait, en le regardant, ses chagrins, ses fautes et sa situation. Elle se reprochait de s'être privée si longtempsdes jouissances de l'amour maternel. Revenue des vains plaisirs de la coquetterie, son àme s épurait en s'abandonnant aux doux sentiments que la vue de son fils lui faisait connaître.
Le petit Paul marchait en silence près de sa mère. Cet enfant, intéressant par la grâce de sa figure et la douceur de son caractère, n'avait pas les manières grossières que les enfants rapportent souvent d'un trop long séjour à la campagne. Georgette, fière de son fils, s'arrêtait souvent pour le considérer.
— Où allons-nous donc, madame? lui dit enfin Teû" tant.
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— Je ne suis point madame, mon ami, je suis ta maman,
— J'en ai déjà eu deux mamans'
— '.elles-là ne Tétaient pas réellement, mais moi, je suis ta seula maman. M'aimeras-tu bien, Paul?
— Si vousn'êles pas méchante, si vous me donnez à manger, et si vous ne me battez pas comme mon autre maman des champs I...
— Quoi! elle te battait, pauvre enfant?
— Oui, parce que j'avais faim; elle disait qu'elle n'était plus payée pour me nourrir. Moi, je voulais toujours manger, voilà pourquoi elle me tapait.
— Chef petit!... et c'est moi qui en suis cause... et j'ai pu l'abandonner si longtemps !... Ah ! je méritais bien tous les maux que j'ai souflerts depuis!...
Georgette trouva enfin, dans un quartier solitaire, une petite chambre qu'elle pouvait habiter de suite moyennant vingt francs par mois, parce que la chambre était garnie de ce qu'il était indispensable d'avoir. Notre héroïne s'établit avec son fils dans ce réduit obscur, et seuleavec son enfant, dans un quartier relire, ne voyant personne, ne sortant que pour aller chercher les choses nécessaires à leur subsistance, Georgette n'éprouve pas un moment d'ennui ; elle ne sent plus au fond de l'àme ce vide qui la suivait au milieu des fêtes et des plaisirs. Maintenant son fils lui suffit : cherchant sans cesse à l'amuser, l'erabrassant, le contemplant lorsqu'il pommeilie, elle ne vil, ne respire que pour lui; l'amtH.i maternel lui lient lieu de tous les biens.
Mais la somme que possédai! Georgelle ne pouvait la conduire loin. 11 avait fallu acheter un habillement pour son fils et quelques bardes pour elle. En comptant ur soir cq qui lui restait, elle s'aperçut que bientôt elle n'aurait plus de quoi subsister.
— 11 faut travailler, se dit-elle, il faut chercher de
l'ouvrage; ah! la peine ne me semblera rion Icrsquer je songerai à mon lîls.
Elle se couche en se promettant de mettre dès le lendemain son projet à exécution, et se reprochant de n'y avoir pas songé plus tôt L'espoir d'être par son travail le soutien de son enfant lui t'ait trouver des charmes à ce que jadis elle n'envisageait qu'avec effroi.
Dès que le jour est venu, Georgette descend, et s'informe dans la maison à qui elle pourra demander de l'ouvrage; mais les uns ont leurs ouvrières d'habitude, les autres ne donnent rien à faire pour le moment, ou disent qu'ils penseront à elle ; tous, en général, la reçoivent fort mal, et lui parlent avec ce ton qui repousse l'indigence et humilie le malheur. Georgettf* rentre tristement chez elle, étonnée des difficultés que l'on rencontre à Paris pour se rendre utile aux autres. Son cœur se serre, ses yeux se remplissent de larmes ; mais son fils l'attend au retour, il sourit en la voyant, il lui tend les bras, il court aadevant d'elle, et elle oublie ses peines en le pressant contre son cœur.
Le lendemain, mêmes démarches, mêmes refus, mêmes humiliations. Georgette revient plus triste auprès de son fils. Les jours s'écoulent, son argent tire à sa lin, et pas d'ouvrage, pas de ressources pour nourrir son enfant!... Malheureuse mère! ce bien qui faisait tout ton bonheur, et dans lequel tu avais mis tes plus chères espérances, ce fils adoré qui t'a fait connaître le plus doux des sentiments, tu ne le considères plus qu'en tremblant ; tu crains que bientôt le besoin ne te prive de ce pauvre enfant! Tu détournes la tête
f)our ne pas voir ses traits chéris, tu lui caches te^ armes, «ît ce n'est plus qu'avec douleur que tu reçois ses caresses.
Une nuit, qu'assise près du lit de son fils, Georgette, qui ne goiîtait plus un instant de repos, implorait le
ciel pour qu'il daignât prendre pitié de son repenti et de ses tourments, le souvenir de Thérèse se présenta à son esprit ; elle s'étonne de n'avoir pas soni;é plus tôt à la bonne fermière qui seule peut, prendre pitié de sa situation.
Georgette se décide à s'aller jeter aux genoux de la bonne villageoise. La crainte, l'amour-propre, la honte disparaissent! il s'agit de son fils.
— Si elle me repousse, se dit Georgette, si, se rappelantles chagrins que je lui ai causés, elle me défend l'entrée de sa demeure, du moins elle prendra pitié de mon cher Paul, elle ne confondra pas l'innocent et le coupable, et ne le rendra pas victime de mon inconduite. Tranquille sur le sort de mon lils, je pourrai mourir alors!... je saurai que je laisse sur la terre quelqu'un qui veille sur le sort de mon enfant.
Georgette fait de suite les préparatifs de sou voyage; ces apprêts ne sont pas longs : quelques vêtements à elle et à son fils, voilà tout ce qu'elle possède. Il lui reste en argent à peine de quoi vivre un jour, et il faut aller à pied!...
— N'importe, dit notre héroïne, j'aurai du courage, je porterai mon fils lorsqu'il sera fatigué. Bondy n'est pas loin de Paris : une journée nous suffira pour y arriver, et je trouverai au terme du voyage la consolation des soufirauces que j'aurai endurées.
Dès que son fils est éveillé, elle s'habille à la hâte. Le petit Paul, étonné, demande à sa mère ce qu'ils Yont faire.
— Nous allons, lui dit-elle, dans une campagne où nous serons plus heureux qu'ici, je l'espère. Là, tu pourras courir, jouer dans les champs...
— Ah! tant mieux ! et toi, tu joueras aussi, n'est-ce pas?
— Oui, mon ami.
— Nous ne serons donc plus enfermés toute la jour* née dans une Vilaine chambre?
— Non, mon cher Paul.
— Et tu ne pleureras plus en me regardant?
— Cher enfant!... non!... non!... je ne pleurerai plus !... je serai tranquille sur ton sort!
Le petit Paul est bien content d'aller à la campagne ; il rit, court, saute, fait raille folies. Georgette, ranimée par la joie de son lils, se livi'e à Tespérance. L'idée d'une es.istence tranquille à la campagne charme son imagination, fatiguée de plaisirs et de chagrins. Ce séjour, qui jadis lui semblait triste et monotone, cette ferme, qu'elle a fuie deux fois, lui semble maintenant un port assuré contre les orages de la vie. Pauvre Georgette ! tu ignores que cet asile désiré n'existe plus !
On se met en route, Georgette s'éloigne avec plaisir de cette ville théâtre de ses erreurs, et dans laquelle elle espère ne revenir jamais.