DERNIER VOYAGE
Notre i/iéroïne et son fils marchent toute la journée, ne se reposant que lorsque les forces leur manquent tout à fait. A la nuit, ils arrivent à un petit village; Georgette demande combien il y a de ce village à Bondy.
— Six lieues, lui répond-on.
— Eh quoi ! se dit-elle, nous avons marché depuis ce matin, et nous n'avons fait que six lieues!
Georgette calculait avec effroi le temp^ qu'il leur faudrait pour arriver à Rambervilliers ; une femme et un enfant ne vont pas vite à pied!... Elle tâchait de reculer le moment où il faudrait implorer l'assistance des passants, et pour cela elle ménageait sa petite bourse. Son fils peut manger à sa faim et la satisfaire entièrement, mais Georgette ne prend que l'absolu nécessaire et de quoi soutenir ses forces et son courage.
Les pauvres voyageurs couchent dans le village où ils se sont arrêtés. Une grange leur sert d'abri, un peu de paille d'oreiller ; mais la fatigue leur fait trouver ce coucher excellent, et ils dorment profondément. Le lendemain, Georgette se fait indiquer la route qu'il faut suivre, et ils se mettent en marche. Quelquefois des êtres compatissants ont pitié de leur misère, et ne leur font pas payer le frugal repas qu'ils prennent dans leur chaumière ; Georgette les bénit, et son cœur est soulagé lorsqu'elle a passé la journée sans toucher à son léger avoir,
Georgette et son fils font ainsi près de quarante
lo
lieues. La pauvre mère portait son fils lorsque l'enfant était las; elle dissimulait ses souffrances et abusait du peu de forces qui lui restaient, dans l'espoir d'arriver plus tôt. Au bout de ce terme, malgré la stricte économie dont elle a usé, il ne leur reste plus rien, et ils ont encore autant de chemin à faire pour arriver à Rambervilliers,
Georgettc se sentun moment découragée ; cependant elle regarde son lils; l'espoir de lui trouver un asile oii Ton prendra soin de son enfance triomphe de sa faiblesse, elle se décide à implorer les secours et la commisération publics.
Ils arrivent le soir à un bourg assez considérable. Georgette s'assied sur un banc de pierre, mais elle n'a pas la force de rien demander... Ses yeux se ferment, ses sens se glacent... elle va perdre connaissance sans pouvoir implorer aucun secours...; mais son fils, guidé par la nature, voit que sa mère est souffrante, qu'elle ne peut plus parler. Le petit Paul court à chaque passant :
— Ayez pitié de maman ! s'écrie-t-il, elle est bien malade... secourez-la!...
Ces mots, prononcés en sanglotant, la grâce touchante de l'enfant attirent l'attention de plusieurs personnes ; on suit Paul, on entoure Georgette, on la regarde, on fait des commentaires sur son état, et on ne la secourt pas!... Une bonne vieille, plus humaine, fait respirer à Georgette une petite fiole ; notre héroïne reprend ses esprits :
— Venez, lui dit la vieille femme, appuyez-vous sur moi; tenez, je demeure ici en face... je vous ferai prendre quelque chose, car ces gens-là vous laisseraient bien mourir sans vous porter secours!... venez, venez chez moi.
Georgette ne peut remercier la bonne femme que par un signe de tête ; cette dernière la prend sous le bras; le petit Paul veut aussi soutenir sa mère chan-
celante. On arrive à une petite maison; on monte, non sans peine, un petit escalier noir; on entre dans une chambre où l'on no voit p;is clair; la vieille fait asseoir Georgette, et bat le briquet le plus vite qu'elle peut.
On a enfin de la lumière; mais Georgette, dont les yeux sont presque éteints, distingue à peine autour
d'elle.
— Attendez, dit la bonne femme, j'»i encore là dans ma bouteille un peu de vin, cela vous remettra et vous fera du bien.
I<a vieille fait prendre à Georgette un demi-verre de vin ; celle-ci se sent mieux. Son premier mouvement est d'embrasser son fils, à qui elle doit la vie; ensuite elle tourne ses regards vers l'être compatissant qui a eu pitié de sa situation. La bonne femme, debout en face de Georgette, examinait avec joie le mieux que ses soins avaient produit.
— Que ne vous dois-je pas, bonne mère, lui dit Georgette, vous m'avez rappelée à la vie!... hélas! sans mon lils je n'y tiendrais pas.
— Pauvre femme!... vous êtes donc bien malheureuse ?
La voix de sa bienfaitrice, que jusqu'alors Georgette n'avait pu entendre distinctement, cette voix lui rappelle quelqu'un qu'elle a connu autrefois; elle regarde la bonne femme avec attention, et s'écrie :
— Je ne me trompe pas!... c'est vous!... c'est Ursule ! . . .
— Eh oui ! c'est moi, répond Ursule, car c'était elle-même, mais vous?... je ne me rappelle pas vous avoir jamais vue!...
— Comment, Ursule, vous ne me reconnaissez plus?...
— Non, non, en vérité, à moins... mais ce n'est pas pos.>iible!...
— Grand i>ieu ! je suis donc tout à fait mécpnnaissalilel... *
— Cette voix cependant... oh! mon Dieu! vous seriez cette Georgette... qui était si jolie.
— C'est moi-même, Ursule!...
— Maliieureuse!.,. dans quel état!...
La vieille, dans sa surprise, recule quelques pas. -- Oliî ne me maudissez pas!... s'écrie Georgette en joignant les mains vers elle, je suis assez punie!...
— Non, non, je ne vous repousserai pas, infortunée!... je vois que vous avez assez souffert!... et cet enfant ?
— C'est le mien!...
— Pauvre petit ! pauvre Georgette ! que vous êtes changée!...
Lorsque les premiers moments de surprise furent passés, Ursule dressa sur une lable un petit souper.
— Je ne suis pas riche, dit-elle à Georgette, mais j'offre de bon cœur ce que j'ai.
On se mit à table. Georgette demanda à Ursule par quel hasard elle se trouvait dans ce pays. La vieille lui apprit qu'après la mort de Thérèse, n'ayant plus rien qui la retint à Bondy, elle était revenue vivre dans ce bourg oii elle était née. En racontant son histoire, Ursule eut la délicatesse de ne pas retracer à Georgette le tableau des maux qu'elle avait causés.
Georgette fit à Ursule le récit de sa vie ; elle ne chercha point à déguiser ses erreurs. Elle termina en apprenant à la vieille son projet d'aller trouver à Rambervilliers cet oncle qu'elle venait de quitter lorsque Jean la trouva sur la grande route, assise sur le bord d'un fossé.
Ursule approuva le dessein de Georgette, et, se rappelant quelque chose :
— Vous allez à Rambervilliers, dites-vous!
— Oui, pourtiuoi?
— C'est que... attendez... oui, c'est de ce côté-ià qu'est le château de Merville.
— Quel est ce château?
— Celui des parents de ce bon Charles.
— Comment savez-vous?
— Pîirdi! je Tai su de Baptiste, qui me coniait tout cela lorsque son maître était malade dans notre chaumière.
— Que voulez-vous dire?
Ursule raconte alors à Georgette la maladie de Charles, son désespoir en ne la retrouvant pas là seconde fois à la ferme. Georgette pleure en l'écoutant.
— Comme il m'aimait ! s'écriait-elle.
Elle apprend avec surprise que Charles, dont jusqu'alors elle avait ignoré lerang, est lils du marquis de Merville, et qu'il habite près de Rambervilliers. Le désir de le voir fait battre son cœur, peut-être l'espoir d'en être encore aimée se mêle-t-il au sentiment qui l'anime !
Georgette et son lils passent la nuit dans le modeste local d'Ursule; celte bonne femme, qui voit le repentir de notre héroïne, et sur toute sa personne les traces de ce qu'elle a souffert, ne cherche maintenant qu'à lui être utile et à alléger ses souffrances. On s'arrange le mieux que l'on peut pour la nuit; nos voyageurs ne sont pas difficiles, et depuis longtemps ils n'ont pas reposé sous un toit hospitalier.
Le lendemain, la vieille Ursule fait déjeuner ses hôtes, ensuite elle glisse quelques pièces de monnaie dans la main de Georgette.
— Ma chère enfant, lui dit-elle, voilà tout ce que js puis vous offrir!... Je suis pauvre aussi... mais c'est de bon cœur que je partage avec vous.
Georgette accspte en rougissant de don d'Ursule; elle embrasse la bonne femme, et se remet en route av^ son lils.
Le secours de la vieille suffit à leurs besoms pendaîJt deux jours; il ne leur restait plus que deux antres journées de marche pour être rendus à Rambervilliers. ils poursuivent avec courage, et, au bout