CHAPITRE IX
l'amour entre en scène, l'innocence y rester a-t-elle?
Georgette étudie, c'est fort bien ; laissons-la se rendre chaque jour à la maison d'éducation (où elle ne couche pas, parce que les villageois ne veulent pas se séparer d'elle entièrement). Laissons-la s'enivrer des louanges que l'on prodigue à ses talents, et prendre des manières peu conformes aux lieux qu'elle habite. Le temps s'écoule tout doucement ; nous pouvons quitter un moment notre héroïne, qui n'est pas encore d'âge à faire des siennes, et revenir à un jeune homme fort intéressant, excessivement honnête !... comme vous le prouvera la suite de cette véridique histoire.
Charles de Merville venait d'atteindre sa dix-huitième année ; il avait fini ses études et dit un dernier adieu à son collège pour retourner au château de ses parents.
Charles n'avait pas oublié cette Georgette dont il avait fait la rencontre dans l'auberge de Metz. S'il ne tint pas la promesse qu'il lui avait faite d'aller à la ferme, ce ne fut pas par oubli, l'occasion seule lui manqua. D'ailleurs, Charles était encore un enfant dont l'attachement ne pouvait pas tirer à conséquence ; cependant, loin de perdre en grandissant le souvenir de sa petite amie, il sentit augmenter son désir de îa revoir. Pour un adolescent, les premiers attachements sont si doux!... il semble toujours que ce soit l'amour t
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les cœurs neufs ne demandent qu'à s 'épancher.... un adolescent airne toutes les femmes, et je connais des hommes qui sont toute leur vie comme de? adolescents.
Charles eût sans doute été voir sa petite connaissance sans le vieux Duraont, domestique de conîiance de ses parents, qui raccompagnait toujours dans ses petits voyages. Charles ne voulait pas que Ton sût au château qu'il connaissait une jeune paysanne. Ce n'était pas son père qu'il craignait; M. de Merville laissait à son hls la liberté la plus absolue ; mais c'était sa mère que Charles redoutait de fâcher. Elle l'aimait si tendrement, elle lui donnait dans ses lettres de si sages conseils, que le jeune homme eût été bien peiné de lui causer le moindre chagrin; et quoiqu'une visite chez les fermiers ne fût pas une action blâmable, Charles éprouvait, sans savoir pourquoi, le désir de cacher sa liaison avec Georgette.
Enfin Charles vient d'avoir dix-huit ans; i\ reçoit l'ordre de quitter son collège et de se rendre au châ teau. Comma c'est un homme maintenant, ou ne lui envoie pas le vieux Dumont pour le guider, mais un petit bonhomme de dix-huit ans, qui doit être son jockey, se présente pour l'accompagner. Charles est enchanté, il ne redoute pas les remontrances de ce nouveau compagnon de voyage; l'occasion lui semble favorable pour revoir la petite villageoise, et il prend avec son jockey la route qui mène à Bondy.
On était au milieu du mois de juin. Charles arrive avec Baptiste, il s'arrête au village, et s'informe de la petite Georgette : personne ne connaît cette demoiselle. Charles est de fort mauvaise humeur ; enfin, après bien des questions inutiles auprès des paysans qui ne savent pas ce qu'il veut dire, Charles sort du village. Le petit Baptiste le suit tristement, parce que le petit jockey avait pris l'habitude d'être triste ou gai, suivant l'humeur de son maître; le fi^ont de
Charles était le thermomètre sur lequel il repliait sa physionomie : ce petit garçon avait des dispositions à parvenir,
Charles laissait aller son cheval dans la campagne, n apeiçoit une ferme. — Entre là, dit-il à Baptiste, et vois si l'on veut nous donner des rafraîchissements; je serais bien aise de me reposer sous cet ombrage.
B'tptiste galope vers la ferme. Charles descend de cheval et le suit lentement. La voix d'une jeune fille le frappe agréablement : que celte voix est douce et flexible! Ce ne sont pas, à coup sûr, les grosses paysannes qu'il a vues sur la route qui savent chanter ainsi! 11 s'arrête et cherche des yeux la chanteuse... elle vient de son côté, il l'attend ; elle passe près de lui : c'est une jeune fille de seize ans au plus, vêtue d'une robe blanche que le Zéphir semble agiter afin que l'on puisse entrevoir des formes séduisantes ; un chapeau de paille, attaché sous le menton, cache une partie de sa ligure; mais ce que l'on aperçoit annonce combien l'ensemble doit être joli!... un œil vif et malin, une bouche charmante, des dents blanches comme la neige. — Et puis!... — Et puis c'est tout, lecteur. — Comment! elle n'a pas un teint de lis et de rose, une peau de satin, un front virginal, un nez bien proportionné, une taille de nymphe, et un sein dont les contours semblent formés par les Amours!... — Non, lecteur, non ; mon héroïne a bien tout cela fort agréable, mais ce n'est pas aussi parfait que vous semblez le croire... enfin, je vous parle d'une femme ji)lie, comme nous en voyons assez souvent dans la société, et non d'une beauté parfaite depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds, et comme on >în rencontre tant... dans les romans.
parles admire la jeune lille; sa démarche distmguée ajoute aux charmes de sa personne ; le voyageur adolescent, qui sent son cœur battre avec force, ne se doute pas qu'il voit cette petite Georgette qui
occupait sa pensée quelques minutes suparavani.
La jeune fille revenait à ia Terme après avoir pris ses leçons journalières, lorsqu'elle lit la rencontre de illiarles. Le trouble et le plaisir que sa vue causait au jeune voyageur ne lui échappèrent point; un petit i,ourire de satisl'action vint embellir encore "^on visage, Georgettr jouissait de Teffet que produisaient ses charmes; la femme la moins coquette est toujours bien aise de plaire... et quand elle est coquette, elle ne s'occupe que de cela!... Ce n'est pas que je vous blâme, mesdames!... à quoi serions-nous réduits, nous autres garçons et amateurs, si les dames n'avaient nulle envie de faire des conquêtes?... si les jeunes filles marchaient les yeux baissés?... si les grisettes ne s'occupaient que de leur ouvrage et ne mettaient point de papillotes?... si les modistes étaient cruelles, m sensibles et désintéressées? si les petites marchandes n'allaient point au bal le dimanche pour faire une connaissance honnête?... si les danseuses ne faisaient point de faux pas?... si les femmes ne s'occupaient que de leurs maris?... Je frémis rien que d'y penser.
Cependant Georgette allait continuer son chemin ; les jeunes gens ne se reconnaissaient ni l'un ni l'autre: quatre ans les avaient bien changés tous deux. Charles ne put se résoudre à laisser passer la jolie fille sans lui adresser la parole ; il cherche un prétexte, un souvenir se présente à son esprit : — Mademoiselle! et il se place devant la jeune chanteuse. — Monsieur! répond Georgette en souriant de nouveau. — Je cherche dans ce pays une jeune fille dont personne, jusqu'à présent, n'a pu me donner de nouvelles, peut-être serai-je plus heureux auprès de vous. — Je le désire, monsieur. Comment la nommez -vous? — Je ne la connais <|ue sous le nom de la petite Gecrgeite... Ici notre héroïne regarde Charles plus attentivement, le souvenir de sa rencontre à l'auberge se retrace à sa mémoire; elle est flattée de voir que le jeune voya-
geur ne Ta point oubliée, et lui dit en souriant : — Il me parait que celte demoiselle vous intéresse?... — Oui... il n'y a qu'un instant... mais à présent je sens (ju'une autre m'intéresse bien davantage i... — C'est donc pour cela que vous ne me reconnaissez pas?... — Se pourrait-il!... vous seriez!... — La petite Geor- ^'ette, oui, monsieur Charles.
Charles ne put revenir de sa surprise. — Il me pa rait, lui dit Georgette en riant, que vous comptiez me retrouver telle que vous m'avez laissée il y a quatre ans. — Ah ! pardonnez à ma surprise : vous promettiez d'être fort bien, il est vrai ; mais pouvais-je deviner que vous réuniriez tant de charmes, de grâces... de fraicheur... — Je vois avec plaisir que vous avez tenu votre parole. — Vous vous souvenez donc dt notre rencontre? — Sans doute, et je ne puis que vous reprocher d'avoir tardé à remplir l'engagement que vous aviez pris. — Ah! croyez l)ien que ce n'est pas ma faute : si cela était, j'en serais assez puni par le regret que j'éprouve de ne pas vous avoir revue plus tôt.
— Monsieur, monsieur!... vous pouvez venir; le fermier veut bien vous recevoir... C'était Baptiste qui accourait vers son maître. Jamais il n'avait pris plus mal son temps. — C'est bon, dit Charles avec humeur, tu peux y retourner. — Vous allez à la ferme? dit aussitôt Georgette; j'en suis charmée, et j'allais vous y engager; c'est là que j'habite. — Se pourrait-il!... ah! combien je rends grâces au hasard... Charles s'arrête ; puis, regardant la jeune fille avec attention, il reprend ; — Non, ce n est pas possible, vous me ti'ompez, — Comment cela? — Vous n'habitez pas une i'erme. — Eii! pourquoi? — Ces manit^i'es.,. ce langage... tout cela me prouve... — Tout cela vous abuse au contraire : oui, j'habite cette fermé, et je ne suis toujours que la petite Georgette : est-ce que cela vous chagrine ? — Ah 1 f ussiez-vous sous le chaume le
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plus modeste!... l'endroit que vous habiterez sera pour moi un séjour délicieux!... — En ce cas, donnez-moi le bras et allons à la ferme.
Charles ne se le fait pas dire deux fois ; il prend )« bras de fJeora^ette et le passe sous le sien Baptistt court devant avec les chevaux. Charles conduit lentement sa compagne, atin de jouir plus longtemps du bonheur d'être près d'elle. Charle?. avait une imagination ardente, un cœur aimant, des sens tout neufs : avec tout cela on ne doit pas être étonné si déjà Georgette est maîtresse absolue de ses sentiments. La jeune fille s'apercevait de son triomphe, et cherchait à augmenter encore le délire de Charles en s'appuyant tendrement sur son bras lorsqu'un caillou ou une roncp sauvage se trouvait sous ses pas; elle remerciait avec un sourire son jeune conducteur... Celui-ci, déjà brûlan.t d'amour, était dans le ravissement lorsque les beaux yeux de Georgette rencontraient les siens! Le pauvre garçon était bien excusable : les regards de Cléopâtre tournèrent la tête à Antoine, les œillades de Georgette pouvaient bien tourner celle d'un adolescent.
Nos jeunes gens arrivent à la ferme. Jean et sa femme allaient se mettre à table; ils sont un peu surpris de voir entrer un jeune homme donnant le bras à Georgette; celle-ci court à eux, les embrasse, et en deux mots les met au fait de tout.
— Ah, ah! dit Jean, c'est là ce monsieur avec qui tu avais fait connaissance lors de notre passage à Mfccz?... Eh, morguienne! qu'il soit le bienvenu! En disant cela, le fermier tend la main à Cliarles; celui-ci la lui serre avec force, puis il embrasse .lean, il embrasse Thérèse... il aurait même embrassé la vieille Ursule... On cherche toujours à plaire à ceux dont on se doute qu'on aura besoin. Les villageois trouvèrent Charles fort à leur gré; car il n'avait aucune de ces manières que les riches conservent ordinairemen*
avec leurs inférieurs, et qui tiennent ceux-ci dans um» gène qui exclut la gaieté; la vieille Ursule même le trouva de son goût ! et il n'était pas facile de lui plaire.
Le repas fut très-gai; chacun y lit honneur. On dit que rameur empêche de manger; cependant le plaisir donne de Tappétit, et c'est un grand plaisir d'être à table près de celle qu'on aime; de pouvoir, sous une nappe discrète, toucher doucement un genou, presser un pied... frôler un vêtement... Tout est jouissance pour des amants.
Charles ne pouvait se lasser d'entendre Georgette; jamais celle-ci n'avait été aussi aimable; elle voulait enlacer fortement son esclave, et cela ne lui était que trop facile. Le pauvre garçon n'était plus à lui ; il ne voyait au monde que Georgette.
La soirée était avancée. — "Vous resterez ici , dit Jean à Charles, vous accepterez un gite dans cette ferme ; et, si voiis voulez nous faire plaisir, vous passerez quelques jours avec nous... La proposition était fort du goût du jeune homme; il regarda Georgette, dont les yeux semblaient dire : Restez, je le veux. — Si je ne craignais de vous gêner, dit-il en balbutiant. — Nous gêner!... nous ne connaissons pas cela ici... nous vous engageons parce que vous paraissez un aima!»le jeune homme, et que vous nous plaisez... — En ce cas, monsieur Jean, j'accepte avec reconnaissance!... — Il ne faut pas de reconnaissance pour ça. Touchez là, vous ê^es un brave garçon.
Tout le monde était sati'^fait. Pendant que les villageois s'occupaient de loger leur hôte, Baptiste s'approcha doucement de son maître :
— Monsieur, est-ce que nous restons? — Tu ie vois, bien. — Est-ce que Ton ne nous attend pas au château? — Tais-toi, cela ne te regarde pas. Baptiste se iut«
Georgette, s"étant aperçue de la vivacité avec laquelle
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Charles avait renvoyé son jockey, s'approcha de lu dès que Baptiste fut éloigné. — Je crains, monsieur Charles (le jeune homme ne s'était donné que ce nom chez lc*> villageois), je crains que cela ne vous contrarie de rester en ces lieux... peut-être ne le i'aitesvous que par complaisance... — Vous ne le pensez pas, aimable Georgette. — Si quelques affaires pressantes vous appelaient ailleurs... — Je sacrilierais tou* pour rester près de vous! — Cette ferme ne vous amusera pas longtemps. — Tant que vous y serez j'y trouverai le bonheur. — Le séjour de la campagne vous deviendra ennuyeux... monotone... — Avec vous il sera toujours charmant. — Votre rang, votre fortune vous mettent au-dessus de ces bons villageois...
— Votre présence fait disparaître toutes les distances...
— Vous n'êtes pas né pour vivre sous le chaume... — Je suis né pour aimer... la vie me serait à charge s'il me fallait la passer loin de vous.
Georgette baisse les yeux et rougit de plaisir... Estce l'amour ou la coquetterie qui cause sa joie? Voir un jeune homme riche et d'un rang élevé lui offrir son cœur, cela peut ilatter sa vanité; mais ce jeune homme est aimable, doué d'un extérieur charmant, et bien digne d'inspirer de l'amour; il faudrait que Georgette fût bien insensible pour ne pas éprouver pour lui quelque attachement. Pauvre Charles, si Georgette ne possède pas ta vive ardeur, tu seras bien à plaindre!...
Jean vient annoncer à Charles que sa chambre est prête. — Allons, Ursule, conduis monsieur, dit Thérèse... A demain, et songez que vous êtes ici comme chez vous. Charles les remercie; il jette un coup d'œil k Geui'gette et suit Ursule, qui prend une lumière et le conduit dans une chambre donnant sur le jardin. Charles »'Oudrait bien savoir de quel côté repose Georgette, ne fût-ce que pour contempler ses fenêtres; mais la vieille servante n'a pas 1 air causeur : 1'
n'ose la questionner, et lui souhaite le bonsoir.
Charles s'endormit en pensant à celle qu'il aimait, en lormant mille projets tous plus fous les uns que les autres, et des rêves agréables lui rappelèrent encore ^a maitresse. Quant à Georgette, elle dormit peu. Quelle fut la cause de son insomnie".'... Ma foi, lecteur, je serais bien embarrassé de vous le dire; il est si difiicile de bien connaître le cœur d'une femme, que je ne sais pas moi-même quels étaient les sentiments de notre héroïne; je crois cependant qu'il y avait un peu d'amour, beaucoup de coquetterie, une secrète ambition et un peu de sensibilité. La suite nous apprendra quel sentiment devait l'emporter.
Le soleil éclaire à peine l'horizon, et déjà Charles est à sa croisée, il jouit du réveil de la nature ; l'air pur de la campagne lui fait du bien et calme sa tête encore remplie des songes de la nuit. Le souvenir de sa famille, qui l'attend avec impatience, se présente à son esprit : — Que pensera mon père? quelle sera l'inquiétude de ma mère! Quelques jours... passe encore!... mais je ne puis rester éternellement ici, ce serait les livrer à des angoisses terribles... Il faudra partir... Partir!... quitter Georgette!... en aurai-je jamais le courage?... Allons! je partirai puisqu'il le faut; mais ce ne sera pas pour longtemps. Je dirai à mon père que j'ai trouvé celle qui doit faire le bonheur de ma vie ; je reviendrai chercher Georgette ; je la présenterai à ma mère, elle l'aimera en la voyant... Qui pourrait ne pas l'aimer!... et je serai le plus heureux des hommes...
Pauvre garçon!... entends-je dire à mes lectrices, comme il est neuf!... se prendre de belle passion pour une villageoise, et songer à en faire sa femme! Souvenez-vous, mesdames, que Charles sort du collège, et qu'il ne s'est pas encore formé à l'école du monde, qui est aussi celle de la galanterie, et où l'on se forme si vite maintenant, qu'à quinze ans une jeune per-
sonne bien élevée ne rougit plus, parce qu'elle n'a plus rien à apprendre, et qu'à vingt-cinq un jeune homme est cassé comme un vieillard et obligé de porter un taux toupet, malgré les huiles merveilleuses de Macassar, les pommades d'oursin, "^es Casences conservatrices, etc.. qui ont la vertu de taire croître les cheveux comme les baumes de dentiste savent conserver les dents.
Mais revenons à Charles, qui a de beaux cheveux et toutes ses dents, parce qu'-il n'a pas encore eu affaire à messieurs les empiriques, qui ont le talent de guérir en quinze jours de toutes les galanteries passées, présentes et futures, par le moyen de mercurii subliniaii teranlur et solcanlur accuratissnnb in aquâ vitœ, addentur syropi absintJdi et syropi diacodii!... dont Dieu vous garde, lecteur!
Charles aperçoit une femme traversant le jardin ; il la reconnaît... en deux sauts il descend de sa chambre et il esta côté d'elle. — Vous voilà, monsieur; vous n'êtes guère matinal!... Depuis une heure que je me promène seule. — Ah! si vous saviez, aimable Georgette, à quoi je réfléchissais!... — Moi, monsieur, je ne réfléchis jamais. Venez, je vais vous faire voir bs jardins.
Chemin faisant, Georgette apprend à Charles ia manière dont elle passe sa vie, et tout ce qu'on fait dans la maison d'éducation où elle se rend ordinairement chaque jour. — Combien vous devez aimer ce bon fermier et sa femme! lui dit Charles, ce sont eux qui ont pris soin de votre jeunesse!... — Sans doute je les aime... et pourtant je quitterais avec plaisir ce séjour! — Mais où désireriez-vous donc aller? — N'importe! partout où l'on trouve des plaisirs! Charles soupire, et pense que Georgette n'est pas aussi parfaite au moral qu'au physique.
Nos jeunes gens rentrent à la ferme, où le déjeuner attendait. Jean cause avec Charles, dont il aime la
franchise et la gaieté. Depuis le séjour du jeune hoinmo à la ferme, Georgette était plus aimable que d'ordinaire, et les villageois jouissaient doublement du plaisir qu'ils éprouvaient, et de celui qa'elle paraissait goûter.
Après le repas, les jeunes gens vont se promener dans les environs, et Jean retourne vaquer à ses travaux. La vieille Ursule reste seule avec sa maîtresse ; elle cherchait cet instant pour lui parler : — Madame, il me semble qu'il est imprudent de laisser ainsi ces jeunes gens courir tout seuls dans les champs?... — Pourquoi cela, Ursule? — Pourquoi!... pourquoi!... parce qu'ils sont d'un âge où l'on ne sait pas ce que Ton fait... et enfin... suffit!... — Ce jeune homme est honnête, Ursule, je ne le croyons pas capable d'abuser de l'innocence de Georgette! — Oui, c'est vrai, il a l'air honnête !... mais l'amour va son train, et si vous aviez vu de quels yeux il regardait mamzelle... et puis elle, comme elle souriait en lui parlant!.,. Ah! je crois ben que... — Ursule, vous voyez tout en mal, vous savez cependant que je n'aimons pas ça! Ursule se tut, mais se dit à elle-même : Us verront peut-être un jour que je n'avions pas si tort.
Pendant qu'Ursule fait ses réflexions, Georgette conduit Charles dans la campagne : ils visitent les bocages, courent dans la prairie, s'arrêtent sous l'ombrage. Charles tient la main de son amie. Sans s'être rien dit de positif, ils se reposent contre un chêne touffu, Charles presse la taille de Georgette, il couvre sa main de baisers brûlants... Elle le repousse... mais si doucement et en lui souriant si tendrement... qu'il fallait vraiment sortir du collège pour ne pas all^u* plus loin.
Deux semaines s'étaient écoulées ; Charles, toujours plus épris, ne pouvait se résoudre à partir; cependant le souvenir de ses parents et l'idée qu'il les plongeait volontairement dans la douleur troublaient le bonheur
qu'il goûtait près de Georgette. Quelquefois Baptiste s'arrêtait devant son maître... son air semblait lui dire ; Quand partirons-nous?... Charles le comprenait; il formait le projet de quitter la ferme... 5lais Georgette paraissait... elle le regardait tendrement... et le départ était remis.
Un jour que la chaleur était excessive, Charles et Georgette, sortis selon leur usage pour se promener, furent obligés de chercher un abri contre les rayons du soleil, alors dans toute sa force ; ils dirigèrejit leurs pas vers la forêt, dont la fraîcheur leur promettait une promenade agréable. Charles était plus rêveur que de coutume. Us marchaient en silence. Georgette, piquée de la préoccupation de son compagnon, attendait avec humeur qu'il lui adressât la parole. Impatientée de voir qu'il ne fait pas attention à elle, Georgette s'assied au pied d'un arbre en refusant d'aller plus loin. Charles sort alors de ses tristes pensées ; il aperçoit le petit air boudeur de son amie, et vole auprès d'elle. Georgette lui tourne le dos, et ne répond pas d'abord à ses prières; mais deux amants de l'âge de ceux-ci ne peuvent pas longtemps résister à leur cœur. Charles redouble de caresses... pour la première fois il cueille un baiser sur la bouche de Georgette!... Qu'ils sont doux les premiers baisers de l'amour!... Déjà vingt autres lui ont succédé... et nos amants, ivres de plaisir, ne peuvent se lasser de s'en donner encore! Tout à l'amour, ils vont oublier l'univers... Mais quel bruit se fait entendre?... Un chien aboie... il est près d'eux... ils ont reconnu César; peut-être Jean le suit... En un moment Charles et Georgette se lèvent, se séparent, s'éloignent l'un de l'autre... mais ils se regardent et soupirent!...
Cependant le chien est seul, Jean n'est pas avec lui; nouveau soupir de Georgette!... mais Gliarles est plus calme; il réfléchit, il frémit en pensant qu'un moment plus tard il allait oublier l'hospitalité du fer-
mier, et abuser de rinnocence de sa filie adoptive. Il se promet bien de ne plus s'exposer à une épreuve si dangereuse, de ne plus aller dans la i'orêt avec Georgctte!... Il est vrai que, sans César, la vertu de la jeune lille courait de grands périls!...
Georgette s'était assise de nouveau sur le gazon (j'aime à croire que c'était bien innocemment) ; elle regardait Charles, son sein se gonflait, ses yeux étaient bien éloquents! Sa bouche semblait attendre de nouveaux baisers... et il fallait vraiment un grand effort de vertu pour résister à tant de charmes... Charles résista cependant : la suite nous fera voir s'il eut tort ou raison. L'austère sagesse ne met point cela en doute; mais quant à moi, lectrice, je vous prie de croire que je n'aurais pas résisté.
Charles prend donc le bras de (ieorgette, il l'aide à se lever et l'entraîne vers la ferme. La jeune lille se laisse conduire, étonnée de l'empressement de son compagnon à sortir de la forêt; empressement qu'elle ne semblait pas partager.
Chemin faisant, Charles a fait ses réflexions : — 11 faut partir, se dit-il ; je n'aurais peut-être pas deux fois le même courage, et l'occasion d'être coupable peut se présenter à chaque instant. Je partij'ai demain, mais cette absence ne sera pas longue ; bientôt je me réunirai à Georgette pour ne plus m'en séparer.
Charles, de retour à la ferme, avertit Baptiste de se tenir prêt à partir le lendemain matin. Puis il entre dans la gr'diide salle où les villageois se rassemblaient chaque soir; tout le monde était réuni : Jean lisait dans son gros livre, Thérèse filait, Georgette était rêveuse. Charles s'arrête pour contempler ce tableau, qu'il craint de ne pas revoir de longtemps... Jamais Georgette ne lui avait paru si intéressante : la scène de la forêt avait répandu sur tous ses traits une douce langueur qui ajoutait à ses charmes. Cepen lant le jeune homme se décide : — Je pars demain ! dit -il en
si GEORGETTE
soupirant. — Vous partez! répètent les villageois étonnés. — Vous nous quittez! s'écrie Georgette. Charles annonce que son voyage est indispen.sable : mais il promet de revenir avant un mois. Cette promciise calme la tristesse des fermiers, mais Georgette ne parait pas satisfaite. — Je ne croyais pas. lit-elle à dei^i-voix, que vous nous quitteriez si promptement. Charles s'approche de son amie, il s'excuse sur se? devoirs, renouvelle la promesse de revenir dans un mois, et jure d'être constant e^ de n'aimer jamais que Georgette. Celle-ci allait faire le même serment... lorsque Jean vint se mettre entre eux pour faire ses adieux à Charles, qu'il aimait beaucoup. — Allons, enfants, dit le bonhomme, pas de chagrin, nous nous reverrons bientôt ; mais embrassons-nous ce soir, et, demain, en route dès le matin !
Charles remercie les villageois de l'accueil qu'ils lui ont f.îit; il les embrasse, il presse la main de Georgette, ei l'on se sépare à regret. Le lendemain, au point du jour, Charles monte à cheval; il jette un coup d'œil sur la fenêtre de Georgette : son amie y est déjà ; et, en lui faisant de la main un dernier adieu, elle laisse tomber son mouchoir, que Charles s'empresse de ramasser et de cacher dans son sein, comme un gage de la fidélité de sa belle. Ainsi les paladins d'autrefois emportaient aux combats les écharpes de ieur mie!... iMais le temps des chevaliers n'est plus!... et, maintenant, les gages d'amour de nos belles équivalent au billet de Ninon.