‹ GeorgetteChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'orage. — NOUVEAUX PERSONNAGES.

a L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent '. :» Il éteint le petit, il allume le grand. »

Ces vers sont d'un poëte qui connaissait le cœur

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humain. et surtout les cœurs amoureux. Nous venons si celui d*> Georgetle est bien épris, et s'il pourra supporter répreuve terrible de Tabsence.

J..es premiers jours qui suivirent l'absence dr» Charles turent tristes et silencieux. Depuis lon<;temps, d'ailleurs, la demeure de Jean n'olîVait plus à Georgetle les plaisirs que son imagination se créait. La jeune fille essaya de reprendre ses occupations, mais elle n'y trou\ait plus de charmes. Seule, dans la campagne, elle s'arrêtait dans les endroits où Charles s'était promenéavecelle;sou cœur palpitait envoyant ces prairies, ce bocage, et cette forêt!... cette forêt sombre, où tout lui rappelait ses amours. Elle rentrait à la ferme triste et rêveuse ; les villageois s'apercevaient de sa mélancolie ; mais ils essayaient en vain de ramener la gaieté dans son âme.

Trois semaines étaient écoulées depuis le départ de Charles. Les habitants de la ferme étaient tous rassemblés sous son toit rustique; la nuit couvrait la terre de ses ombres, mais sa présence n'avait pas amené la fraîcheur qui suit ordinairement un beau jour d'été. Une chaleur insupportable régnait dans l'atmosphère ; la terre fendue, et desséchée par un soleil brûlant, semblait appeler dans son sein la imée bienfaisante ; des coups de tonnerre éloignés annonçaient que les vœux du laboureur seraient bientôt exaucés.

— ^lorgué! j'crois qu'il va faire un furieux orage, dit Jean en regardant dans la campagne. Tiens, Georgette, vois-tu ces gros nuages noirs, que les éclairs font distinguer du côté de la forêt?... Je plains celui qui est en route -de ce temps-ci !...

Un violent coup de tonnerre interrompit Jean, Ursule jette un cri en se signant, et descend à la cave, son refuge ordinaire pendant l'orage. Thérèse et Jean vont se coucher ; Georgette remonte dans sa chambre ; toutes les portes et les fenêtres sont fermées ; et sui-

vant le système de M. Azais, celui qui couchait soas les toits eut le doux plaisir d'entendre, en s'endorraant, la pluie tomber par torrents sur les pauvres diables qui n'avaient point d'abri.

Dans <ft?itte nuit terrible, les éléments semblaient se combattre : le tonnerre, la pluie, les éclairs épouvan laienl ie malheureux voyageur; car, telle heure qu'il soit, tel temps qu'ilfasse,ily a toujours dans le monde quelqu'un qui voyage ; de même à chaque minute, à chaque seconde, on a calculé qu'on devait l'aire... mais ceci n'a plus de rapport à l'orage.

On frappe à coups redoublés à la grande porte de la ferme. — Grand Dieu! qui peut se trouver dehors par un temps si affreux! dit Jean en se levant. Il ouvre la fenêtre : — Qui est là? — Ouvrez, par grâce, à deux voyageurs qui périront à votre porte si vous ne daignez pas les recevoir. — J'y vais, j'y vais, répond Jean. Le brave homme n'avait jamais refusé l'hospitalité; les gens honnêtes ne sont pas déliants.

Il était temps que les voyageurs fussent secourus ; la pluie et les mauvais chemins avaient abimé leurs vêtements ; ils étaient dans un état fait pour [inspirer la pitié. Le fermier les fit promptement entrer dans la salle basse, où un bon feu fut allumé pour sécher leurs habits. Un garçon de la ferme alla prendre les chevaux; les pauvres coursiers étaient, comme leurs maîtres, dans un piteux état. Thérèse appela Ursule, qui était encore à la cave, pour qu'elle vint l'aider à préparer ce qu'il fallait aux deux étrangers.

Ces deux personnages étaient faciles à distinguer l'un dfe l'autre : le plus jeune, qui était le maître, était grand et d'un physique assez bien; sa tournure était distinguée, et il aurait été aimable sans le ton de sutïisance et de fierté qui régnait constamment dans ses actions etdans ses discours. Tout en lui annonçait un jeune homme comblé des faveurs de la fortune, de la naissance, se croyant toutpermis, ne connaissant point

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irobstaclesàses désirs, mais blasé sur tout, ennuyé de lui-même, insupportable aux autres, et ne sachant de quelle manière employer son temps et sa fortune. De tels gens ne sont malheureusement que trop communs dans la 80C'«5lé.

Nous pouvons ajouter au portrait du jeune marquis de b^aint-Ange, qu'il avait de Tesprit (ce qui est rare chez les fats), et même le cœur assez bon ; mais il aurait rougi de paraître sensible, cela lui eût donné un ridicule parmi ses belles connaissances, et le ridicule est ce qu'un Français redoute le plus.

Le valet qui accompagnait le marquis était un coquin adroit, rusé, intrigant, capable de tout entreprendre pour satisfaire les désirs de son maître ; souple et rampant, insolent et audacieux, suivant les circonstances : tel était Lafleur, qui suivait son maître à la chasse, lorsque, surpris par la nuit et Forage, ils s'égarèrent dans la forêt de Bondy et furent demander un gîte chez des villageois.

— Bon homme, dit Saint-Ange au fermier en se jetant sur une chaise devant la cheminée, sans vous nous étions morts, en vérité. — Il est vrai, monsieur, que vous étiez en route par un bien mauvais temps! — C'est cette maudite chasse!... cette bête que j'ai poursuivie!... Je me suis égaré, et puis la nuit, l'orage, le diable!... tout s'en est mêlé! — Monsieur mangera bien un morceau? — Ma foi! oui, cette course m'a donné un appétit d'enfer!... — Vous allez voir tout ce que nous pouvons vous offrir... Holà! Thérèse... Ui'sule!

—plions, la vieille, dit Lafleur à Ursule qui entrait, remuez-vous et apprêtez-nous à souper. — La vieille! la vieille ! ces gens-là sont bien sans façon !.. — Oîi donc est Georgette? dit Jean à sa femme; il faut lui dire de descendre ; elle tiendra compagnie à ces messieurs pendant qu'on préparera des chambres... — Cela est inutile, bon homme, je n'ai pas besoin de so-

ciété,.. ne dérangez pas mademoiselle Georgelte. Le marquis ne se souciait pas de causer avec une paysanne bien gauche, bien niaise; c'est ainsi qu'il pensait que devait être la lille du fermier; mais à peine eui-il achevé de parler que la. porte s'ouvrit, et ^eorgette entra dans la salle. Elle s'était habillée à la hâte ; un mouchoir couvrait sa tête, mais ne cachait qu'à demi ses beaux cheveux; le fichu jeté sur son sehi en laissait apercevoir la blancheur ; le désordre de sa toilette donnait encore plus de piquant à ses charmes. Saint-Ange resta muet en la considérant.

— Tu peu.N. te retirer, mou enfant, messieurs les voyageurs ne veulent point de compagnie. — Pardon, dit le marquis en arrêtant le fermier qui renvoyait Georgette, vous ne nous aviez pas dit, mon cher hôte, que c'était une divinité que vous possédiez chez vous.

— Une divinité!... morguienne! je n'en savions rien nous-mêmes!... maisc'est égal... reste, mon enfant, puisque maintenant monsieur ie désire.

— Homi... que ces gens-là sont capricieux! marmottait Ursule en tournant autour de ses maîtres. Ceux-ci pensaient comme elle; le ton de M. de Saint- Ange, les regards insolents de Lalleur ne leur plaisaient nullement; mais ils étaient humains et ne pouvaient pas mettre les étrangers à la porte.

Les villageois étaient allés préparer les chambres. Georgette resta ; Saint-Ange, tenait sa main, qu'il pressait fortement; le marquis allait très-vite près des femmes, et déjà il éprouvait pour Georgette une passion violente... comme toutes celles qu'il avait éprouvées ; mais, en amour, le dernier sentiment semble toujours devoir être le plus fort et le plus durable. Le marquis J3ta un coup d'œil à Lalleur : le valet, qui savait ce que cela voulait dire, sortit de la salle, et, pour bien employer son temps, descendit dans la cour, une lumière à la main ; là, tout en tuaut à coups de

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cravache quelques poulets potu'le souper du marquis, il regarda partoutsMl ne découvrirait pasquehjuu (ille de bar.se-cour assez fraîche, assez rondelette pour lui faire passer le temps dans uiîe ferme où il prévoyait que son maître reviendrait souvent.

Georgette n'était pas timide; elle fit avec grâce les honneurs du logis. Le marquis, étonné de trouver de l'usage, de Tesprit et des grâces au fond d'une ferme, écouta (pielque temps la jeune lille, sans savoir quel ton il devait prendre avec elle ; cependant le désir de paraître aimable le rendit à lui-mêrae. Saint-Ange avait ce qu'il faut pour séduire : il était galant, empressé; il prodiguait les louanges avec cette délicatesse qui sait ménager la modestie. Georgette était femme, et femme très-coquette : elle jouissait de voir un homme de haut rang (elle avait entendu Lafleur le nommer M. le marquis) admirer ses attraits, vanter son esprit. Les sensations sont vives à seize ans, et la vanité a tourné la tête à plus d'une jeune fille... Saint- Ange aperçut le le côté faible de celle qu'il voulait vaincre, et il se promit d'en profiter pour assurer sa victoire.

Lalleur revint suivi des villageois. Saint-Ange soupa de bon appétit. La vue de Georgette avait im peu changé ses manières avec ses hôtes: en homme adroit, il vit que, pour réussir auprès de la jeune fille, il ne fallait pas se mettre mal dans l'esprit des villageois; mais il eut beau l'aire, avec Jean, la première impression taisait tout; il ne put donc se rendre agréable à ses yeux. Quant à Lafleur, Ursule ne lui pardonnait pas de l'avoir appelée la vieille, et Thérèse trouva fort mauvais qu'il eût tué ses poulets sans demander permission.

N'ayant aucun motif pour prolongerla veillée, Sain*- Ange se laissa conduire à sa chambre, s'éloignant à regret de Georgette, mais se promettant d'employer avec Lafleur une partie de la nuit à chercher par quel moyen il se procurerait )u possession de la jeune fille.

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