CHAPITRE II
Ces témoignages sont précieux, parce qu'ils nous montrent déjà en germe chez l'adolescent, ces deux qualités qui firent tant d'honneur à l'homme fait, la passion des études libérales et la pureté des mœurs.
A dix-huit ans, Gérard conquit son grade de maître ès-arts ( « artista » ) à la Sorbonne, et alla compléter ses études à l'Université de Prague, récemmenent fondée par l'empereur Charles IV (1348), à l'imitation de celle de Paris, et déjà fréquentée par de nombreux étudiants, venus de toutes les parties de l'Allemagne et même des Pays-Bas. Rentré vers 1362, à De venter, il excita l'admiration de ses concitoyens par son éloquence délilibérative et gagna leur confiance par son esprit de justice, en sorte qu'à vingt-six ans il fut chargé par les échevins d'une mission fort délicate, auprès du pape Urbain V, qui siégeait à Avignon (1366) (1). Il s'en tira avec honneur et profit, car, deux ans après, il était fixé à Cologne, où il jouissait des revenus de deux prébendes de chanoine, (l'une de Saint-Martin d'Utrecht, l'autre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle), évalués à 200 livres, ce qui équivaut à plus de quatre mille francs de rente pour notre temps. Cologne était alors, pour ainsi dire, une source de mysticisme, où étaient venues se rafraîchir des milliers d'âmes, desséchées par les formules de la scolastique. Il s'y trouvait un grand nombre d'Amis de Dieu, édifiés par le zèle de Nicolas de Bâle (2); et l'écho des prédications éloquentes de maître Eckhart, de Tauler et de Suso retentissait encore sous
(1) Molhuysen : Archives de la ville de Deventep.
(2) V. Art. de Ch. Schmidt, sur les « Amis de Dieu, » ûmsV Encyclopédie des Sciences religieuses, publiée sous la direction de M. F. Lichtenberger.
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les voûtes de la grandiose et mystérieuse cathédrale, Gérard de Groote, tout en menant la vie opulente et mondaine des chanoines d'alors, éprouva dès lors une attraction secrète pour ces doctrines si pathétiques et et sublimes du mysticisme chrétien. Un jour qu'il assistait à des jeux profanes, un solitaire lui adressa tout à coup ces paroles : « Que fais-tu là à regarder des vanités ? Il faut que tu deviennes un autre homme ! » Ce fut le premier avertissement du ciel, mais il n'y prit presque pas garde; il reçut le second, lors d'une maladie grave qu'il fit à Deventer. Gomme il était à deux doigts de la mort et qu'il venait de se confesser pour recevoir l'extrême-onction, le prêtre exigea formellement qu'il détruisît ses manuscrits relatifs à la magie et à l'astrologie; Gérard, après quelque résistance, en fit le sacrifice et les envoya sur la place du Brink, où ils furent brûlés solennellement (1). Mais il n'y avait encore là qu'une rupture extérieure avec le siècle; ce fut, son ancien ami et confesseur de Paris, Henri de Kalkar, devenu prieur de la chartreuse d'Arnhem, qui détermina chez lui une conversion intime et définitive. Ayant appris que maître Gérard était à Utrecht (à une douzaine .de lieues d'Arnhem), il s'y rendit sans délai à sa rencontre. Gérard éprouva une vive joie en retrouvant celui qui avait été son « Mentor » à l'Université de Paris. Après les premières effusions de l'amitié^ Henri lui découvrit le vrai motif de son voyage, il s'entretint avec lui, plusieurs jours de suite, du souverain bien, de la vie éternelle, du jugement qui suit la mort... « La mort
(1) Voy. Dumbar : Analecta Réipublicœ [Daventriensis, (3 v.). Daven- . iriîe, 1719 (vol, I, p. 2).