CHAPITRE II
* est suspendue sur nos têtes, disait Henri^ nous n'en
* savons ni le jour ni l'heure; tout à coup, il nous
* faudra rendre compte de l'emploi de notre vie et il « sera beaucoup redemandé à qui a beaucoup reçu. — « Si, au contraire, tu voulais consacrer tes facultés à
* la cause du vrai et du bien, tu profiterais des grâ- » ces excellentes promises à ceux qui suivent le « Christ (1) ! » Ces entretiens évoquèrent devant la conscience de Gérard l'avertissement du bon ermite, les extases saintes dans la cathédrale de Cologne, les menaces du prêtre de Deventer à son lit de mort, mais surtout le remords de ses propres péchés de jeunesse et sa vie dissipée de chanoine. La parole de son ami, assistée de la grâce d'en haut, amollit son cœur ; il rougit de la mollesse et de la vanité de sa conduite ; enfin il se" déclara convaincu et résolut de changer de vie. Il n'avait pas encore trente-quatre ans.
Nous trouvons l'exposé des motifs et le programme de cette conversion dans un écrit de maître Gérard, qui doit remontera cette époque et qui est intitulé * Condusa et proposita non vota in nomine Domini a mag, Gerardo édita (2). » H ne s'agit pas là de vœux, car depuis qu'il a vu mainte et mainte fois les vœux les plus solennels foulés aux pieds par les moines et par les prêtres, ils sont à ses yeux comme la lettre qui tue; ce qu'il lui faut, à lui qui a été touché par YEsprit vivifiant, ce sont des conclusions réfléchies et des résolutions immédiates. Aussi écoutez ce langage viril: - Je réglerai désormais
(1) Tl.omas à Kempis : Dans ses Œuvres complètes, publiées par Badius Ascensius, Paris, 1519. Vita Gerardi magni, cap. IV, 1 1 et 2.
(2) V. Thomas à Kempis : Dans les Œuvres complètes : à la suite de Vita
Gerardi.
« toute ma vie en vue du service de Dieu et du salut de
* moiiâme carilfautquetoutchrétienrenonceàsoi-môme
- pour se confier à Dieu d'un cœur pur; plus j'adresserai « d'avertissements à autrui, et plus je devrai leur don- « ner de bons exemples ; à cet effet, je ne rechercherai « plus jamais ni bénéfice, ni profit quelconque dans « l'exercice d'une fonction ecclésiastique, parce que cela « est contraire à l'Église primitive et à la liberté de l'Es-
- prit; et je ne passerai plus de temps à étudier l'astro-
* logie, la médecine et la théologie, mais seulement la « morale, parce que tout ce qui ne nous rend pas meil- (*• leur nous est nuisible. » Aussitôt dit, aussitôt fait.
Dès l'automne de Tannée 4374, Groote renonça à ses prébendes de chanoine au profit du pape et légua une partie de son patrimoine aux chartreux d'Arnhem (1), et puis, libre de tout souci temporel, il quitta la ville bruyante et mondaine de Cologne, pour se retirer à Deventer dans la maison paternelle, où il se fit « avec l'aide de Dieu (nous dit son biographe Thomas à Kempis) de riche qu'il était : pauvre; d'orgueilleux : humble; d'efféminé : austère; de voyageur : sédentaire; de mondain : mystique ; de curieux : simple et pieux ! » Et ce même homme qui naguères éclipsait tous les chamoines de Cologne par les fines broderies de son surplis et par les riches fourrures de son aumusse, on le vit se promener dans les rues de Deventer, nu-tête et tonsuré, revêtu d'une robe de bure grise et d'un manteau tout rapiécé, dont le capuchon noir tombait jusqu'à la corde qui lui servait de ceinture (2).
(1) V. Manuscrit de La Haye : Ep. Salvavarillœ ad Urbanum VL
(2) Ce costume a été adopté plus tard par les Frères de la vie commune.