CHAPITRE III
de la Parole de Dieu et de la conscience morale.
Mais les hommes les plus éminents ne peuvent échapper entièrement aux préjugés de leur siècle; Gérard de Groote, tout supérieur qu'il ait été à ses contemporains, partagea deux de leurs erreurs : la passion des controverses et la haine des hérétiques. Quoiqu'il eût déclaré dans ses « Conclusa et Proposita » qu'il avait en horreur les discussions publiques, il n'engagea pas moins contre un certain Lollard, du nom de Mathieu, et contre deux Frères du Libre-Esprit : Gerbrand (de Kampen) et Barthélémy (de Dordrecht) de vives polémiques qui lui valurent le surnom peu enviable de « Martel des hérétiques (1). »
On a parlé des Lollards au chapitre I ; il nous reste à expliquer, en quelques mots, ce qu'étaient les « Frères du Libre-Esprit, » appelés plus tard « Libertins spirituels.. i>
En fait de doctrine, ils professaient un mysticisme panthéiste : d'après eux, tout être fini n'existait réellement qu'en Dieu; et quoiqu'il fit, il ne pouvait pécher. C'est dire que leur morale était fort relâchée : puisque ce n'était plus l'homme, mais Dieu lui-même qui agissait dans le mystique, il n'avait plus à lutter contre ses penchants naturels, il pouvait s'y adonner en toute sûreté, et c'est en quoi consistait leur « Liberté spirituelle. >» Ces doctrines immorales, nées au début du xiii® siècle des écrits d'Amaury de Bèneet de David deDinant s'étaient glissées de bonne heure dans la pieuse famille
(1) Manuscrit de La Haye : N» 154», fol. 221v-230^ Epistola deScismate. Cf. Acquoy : Gerardi ma(jni Epistolœ A7V, p. 44 ; a Excursus de hœrcticae « pravitatis inquisitione, Gerardi aetate et paulo post in patria nostra « vigente. »
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des Beggards et des Béguines, et avaient été propagées par Ortlieb et maître Eckhart dans toutes les villes du Rhin, depuis la Suisse jusqu'aux Pays-Bas (1).
Un jour, maître Gérard apprend qu'un certain Bar thélemy ,de Tordre des ermites de Saint- Augustin a prêché à Kampen et à Zwolle des erreurs de cette secte. Par exemple : Que « tout ce que Dieu est de nature, nous pouvons le devenir par la grâce ; que « la pénitence ne sert pas à grand'chose ; » que « la vie de l'homme parfait consiste dans l'anéantissement. » Aussitôt il dénonce par des lettres pressantes « ce loup qui survient » (c'est ainsi qu'il appelle ce libertin spirituel) à Reynier, curé de Zwolle et à Florent, évêque d'Utrecht (2) ; il le traîne et l'accuse au tribunal de rOfficial, et n'a pas de cesse qu'il ne l'ait fait condamner à rétractation (3).
Hâtons-nous d'ajouter, pour atténuer ce qu'il y a pour nous d'odieux dans un tel procédé inquisitorial, que Gérard de Groote ne montra pas moins de hardiesse à flageller les vices des prêtres orthodoxes, qu'il n'avait mis d'âpreté à persécuter les moines hérétiques. Bien plus ! il laissait entendre que le schisme était plus funeste à l'Église que l'hérésie; voici comment il s'exprimait sur le compte des papes et des cardinaux de son temps, dans une lettre à Guillaume de Salvavarilla, archidiacre à Liège :
« La décadence de l'Église est visible en tout : le
(1) Acquoy : G. M. XIV, Epistolœ, p. 28 et suiv. En note.
(2) Manuscrit de La Haye : N» 154», fol. 210'-211' et fol. 14i'-142'.
(3) Acquoy : Ouvr. cité, p. 41. « En signe de rétractation, le tribunal de l'Ofûcial fit coudre en public, sur le devant et sur le derrière de la robe de Barthélémy, une paire de ciseaux, de couleur différente. »