CHAPITRE m
au tribunal du souverain Pontife (1). Maître Gérard lui-même publia une Protestation remarquable (2). Dans cet écrit, il prenait tout le monde à témoin qu'il n'avait jamais prêché que la foi catholique, évangélique et apostolique; et, après avoir réservé le jugement de l'Église sacro-sainte de Rome, auquel il déclarait se soumettre, il terminait par ces fières paroles : « Si (ce qu'a Dieu « ne plaise!), il se trouvait quelque chose de faux ou de « mensonger dans les lettres de notre seigneur et « prince l'évéque, je répondrais comme saint Bernard * aux lettres d'un souverain pontife qui avait donné son « assentiment à une mauvaise action : « Notre pontife a « été circonvenu par le mensonge ou vaincu par l'ob- « session ! » Mais en vain ! les partisans intéressés des abus et des scandales eurent plus de crédit auprès de Florent van Wevelinkhoven que les défenseurs de la vérité et de la justice. Maître Gérard resta condamné au silence : il ne devait pas survivre longtemps à cette injuste révocation (été de l'an 1383).
C'est à la mort que l'on reconnaît la vérité du caractère et la sincérité de la piété : la mort est comme la pierre de touche de la foi vivante. Gérard de Groote mourut comme il avait vécu, rendant témoignage à la vérité, plein de confiance en Dieu et de dévoûment à ses amis. Comme l'un de ses riches amis, Lambert Stuerman, atteint par une maladie contagieuse, l'avait
(1) Thomas à Kempis; ad finem Vitœ : « Ep. ad episcopum Trajectensem pro magistro Gerardo Groot, quando erat ei interdictum ne publiée praedicaret.
(2) Manuscrit de La Haye : folio 113'- 113^. « Protestatio mag. Gerardi, dieti teutonice Groot, super epistolis, dictis, prœdicationibus et sermocinationibus suis. »
fait demander afin d'inscrire sur son testament un legs en faveur du futur monastère ; Groote n'hésita pas un instant à retourner à Deventer, au milieu même du foyer d'épidémie, et à lui prodiguer tous les soins de l'art médical. Or Lambert fut guéri peu de temps après ; mais Gérard, au moment où il franchissait le seuil de son ami, sentit le mortel venin se glisser dans ses veines. Rentré chez lui, il se mit au lit, convoqua tous ses compagnons et leur adressa les adieux suivants:
« Voici, le Seigneur m'appelle et la dissolution de « mon corps est imminente. Saint Augustin et saint « Bernard frappent à la porte (l);jenepuis dépasser le « terme fixé par Dieu. Que Dieu veille sur mon trépas : - puisse mon esprit retourner à Dieu qui Ta créé, tan- « dis que la terre protégera ce petit corps, qui en a été « tiré, mais qui n'y restera pas longtemps. Puissé-je « obtenir, après la mort, le repos de ce Dieu pour l'a- « mour duquel j'ai travaillé, écrit, prêché! » — Et, comme ses disciples gémissaient sur sa perte, il reprit :
« Ayez confiance en Dieu, mes très-chers, et ne crai- « pas les grincements de dents des mondains ! Tenez ^< ferme à votre projet sacré: Dieu lui-même sera ^ avec vous dans ces lieux. L'homme ne saurait dé- « truire ce que Dieu a résolu d'accomplir. Dès que « je serai parvenu auprès de Dieu, comme je l'espère, «^ je vous jetterai des fleurs du haut du ciel, pour que
« vous sentiez les effets de la grâce et que vous portiez
- (1) Allusion à la fête de saint Bernard (\u\ tombe justement le 20 août, et à la Saint- Augustin, qui est le 28 août.