CHAPITRE I
grand exilé de Florence, dans ces strophes éloquentes :
Rome, la maîtresse de l'Univers, possédait deux soleils, Pour éclairer les deux routes qui mènent au monde et à Dieu.
L'un des deux a éclipsé l'autre!
Depuis que le glaive est joint à la houlette pastorale, Tous deux, unis de force, vont mal ensemble; Car, étant dans la même main, ils se gênent mutuellement. Si tu ne veux pas me croire, regarde à la moisson, Car tout arbre se reconnaît à ses fruits (1).
Si la vente lucrative des bénéfices ecclésiastiques pouvait consoler les papes d'Avignon de leur captivité, elle n'était pas faite pour rehausser leur prestige. En effet, tout était vénal en cour romaine : exemptions, appels, absolutions, rachats de vœux et surtout indulgences (2). Le schisme d'Occident, en créant deux et même trois papes simultanément, surexcita cette véritable soif d'or de la Papauté; car, pour suffire à leurs exigences, il fallut extorquer une somme double et triple d'annates, de dîmes, de grâces expectatives. Et comme, en toute société humaine, l'exemple se propage d'autant plus vite, qu'il part de plus haut, ce système d'exploitation fiscale do la chrétienté, inauguré par les papes, fut bientôt imité par les évoques et les abbés et pratiqué largement par les moines mendiants.
Les prélats, au lieu de se conduire en bons pasteurs et en conseillers de leurs troupeaux, les mettaient en coupe réglée et les traitaient en peuple conquis. Ainsi
(1) Dante Alighieri : Divina Commedia, il Purgatorio, cant. XVI (adflnem),
(2) Cf. TAber de corrupto Ecxlesiœ statu sive de ruina Ecclesia\ quia été attribué faussement à Nicolas de Clémangi.^, par îrithemius, dans son « Catalogus scriptorum ecclesiasticorum. »
les princes-évêques d'Utrecht avaient constitué une puissance militaire redoutable à leurs voisins, et Jean van Arkel, entr'autres, se rendit célèbre un peu après la naissance de Groote, par les campagnes qu'il dirigea en personne contre les comtes de Hollande et les seigneurs de Gueldre (1).
Sous de tels supérieurs, qui partaient en guerre à cheval, armés de pied en cap, le clergé séculier ne pouvait que dégénérer: les cures, ces ciiarges d'âmes, étaient octroyées au plus offrant et non pas au plus digne ou au plus instruit; les prêtres de campagne étaient tombés dans une ignorance profonde; ne comprenant plus le latin, qui était la langue officielle de l'Église, ils ne savaient pas encore assez bien manier les dialectes romans ou germaniques, pour prêcher au peuple en sa langue ; de sorte que le Synode de Tournay (1366) obligea les curés, qui ne sauraient pas prêcher, à faire venir à leurs frais un prédicateur du dehors, au moins une fois par mois (2). L'ignorance, qui est l'oisiveté de l'intelligence, engendre tous les vices. La plupart des prêtres de cette époque aux Pays-Bas, au lieu de bibliothèque, possédaient une « focarie * ou cuisinière, qui leur tenait lieu de femme et était tolérée par les évêques ; et les moins déréglés, en guise de catéchumènes, élevaient des chiens et des faucons pour la chasse.
Si les clercs, soumis à la règle d'un chapitre ou d'un ordre monastique, étaient en général plus instruits et
(1) J. van Lennep: De voornaatnste Geschiedenissen vanNoord-Nederîand (4 vol, Amsterdam, 1865, vol. I, p. 122 et suiv.)
(2) W. Moll : /. Brugman, en het godsdienstig leven onzer VaderéUi in de AT"^» eeuw. (2 vol., Amsterdam, 1854 : vol. I, p. 148).