CHAPITRE I
plus actifs, en revanche, ils étaient encore plus démoralisés par l'excès des biens temporels ou la vie ambulante, au point qu'il était passé en proverbe au xiv® siècle, que la « Règle des chanoines consistait à mener une vie déréglée ! > Seuls, les Chartreux et les Carmes observaient rigoureusement les vœux fondamentaux de pauvreté, chasteté, obéissance, auxquels saint Bruno avait ajouté celui de silence. Mais les Ordres de Saint-François et de Saint-Dominique, oublieux du principe capital de leurs fondateurs, étaient tombés dans tous les abus de la propriété de main-morte; aux Pays-Bas, entr'autres, ils possédaient de nombreux couvents dans les provinces de Hollande et d'Over-Yssel. Pour justifier ces possessions et rivaliser de richesses, ces deux ordres mendiants mettaient la prédication au service des controverses scolastiques et des superstitions les plus grossières. Ils en vinrent à un tel point, qae la Sorbonne rendit un décret qui leur interdisait les chaires de l'Université de Paris, en déclarant qu'ils étaient une « Congrégation intolérable et perturbatrice de l'Église tout entière ! (1) *
L'Université de Paris, qui était alors la première de l'Europe et avait maintenu son indépendance vis-à-vis de la Papauté, était encore sous le joug de la théologie scolastique et subissait le contre-coup de ces désordres de l'Église. Le voisinage de la Cour d'Avignon entravait le développement des études littéraires et scientifiques. En effet, les étudiants affluaient aux cours de théologie et de droit canonique, parce que ces deux
(1) Gieseler : Geschichte der christlichen Kirche, vol. H, p. 3 et 202. ^
Facultés ouvraient la voie des honneurs et des bénéfices ; les clercs eux-mêmes, s'ils aspiraient à un évêché ou une abbaye, négligeant l'étude des Écritures et abandonnant à des mercenaires les fonctions de leur charge, se livraient aux discussions interminables de * quoli^ het » et aux controverses du réalisme et du nominalisme (1). » Par contre la Faculté des arts était délaissée, pervertie par les subtilités métaphysiques de Guillaume d'Occam et laissait l'enseignement de l'éloquence tomber si bas, que Nicolas de Glémangis nous assure n'avoir trouvé, en arrivant à Paris, aucun maître de l'Art oratoire ef avoir dû se former par l'étude et par l'expérience personnelle (2). >» Quant aux sciences naturelles, l'anatomie venait à peine d'être créée par les travaux de Mondini, célèbre chirurgien de Bologne (3) ; mais la médecine, dont l'exercice avait été pendant tout le moyen âge réservée aux clercs ou aux moines, par suite de l'horreur de TÉglisepour la science thérapeutique des Juifs, en était réduite à l'usage empirique des Simples ; et avait recours à l'intercession de la Vierge et des Saints, voire même aux formules magiques de certains astrologues. Le persan Albumanasar entr autres, fut en grand honneur dans les Universités du XIV® au XVI® siècle ; et ses ouvrages sur « le commencement et la fin du monde » ainsi que sur « les Pronostics tirés des conjonctions célestes » étaient fréquemment
(1) Bulœus: Historia Universitatis Parisiensis, tom. IV, p. 888.
(2) Nicolas de Glémangis : Epistola LXXV.
(3) Mondini, célèbre professeur à l'Université de Bologne (mort en 1326), fut le premier qui osa disséquer des cadavres humains ; il publia un outrage sur l'anatomie qui fit longtemps autorité.