CHAPITRE I
consultés par les théologiens et les hommes d'état (1). La politique, qui était restée jusque-là dans la dépendance des gens d'Église, commençait à devenir une science positive et laïque, grâce au mouvement d'émancipation des communes, et aux efforts des légistes, qui avaient soutenu les droits des princes contre les papes. Fortes de l'ascendant que leur donnait la richesse acquise par les travaux de l'industrie et du commerce, et de l'appui que leur prêtaient les comtes de Flandre et de Hollande, les cités des Pays-Bas avaient obtenu presque partout des chartes de commune et organisé militairement leurs « ghildes » ou corps de métiers. Mais comme il arrive à tout pouvoir jeune, qui tend à abuser de ses droits et de ses forces, le Tiers-Etat cherchait à son tour à dépouiller le clergé des riches donations qu'il devait à la crédulité du moyen âge et aux terreurs de l'an Mille. Quoiqu'il y eût encore chez le peuple bien des traces de la barbarie, c'est-à-dire le goût des tavernes et des jeux de hasard, la passion de la vengeance et de la guerre, du moins la bourgeoisie, par l'habitude du travail et la coutume de s'associer, avait acquis les vertus fondamentales de la famille et du gouvernement (2). La plupart des communes jouissaient d'une organisation régulière et puissante, sous la suzeraineté du princeévêque d'Utrecht; les trois principales villes de là province d'Over-Yssel où débuta Groote, Deventer, Kampen^ Zwolle, faisaient partie de la Ligue hanséatique et
(1) Les ouvrages d'Albumanasar eurent quatre éditions, imprimées de 1489 à 1515.
(2) J. Van Lennep: De voornaamste Geschiedenissen, voj. I, p. 203.
comptaient au nombre de leurs alliés les rois de Danemark et les comtes de Hollande.
Le commerce, ennemi de la guerre, est d'instinct favorable aux lettres et aux arts ; l'échange des objets matériels amène celui des idées et des produits de la pensée, d'où naît le progrès de la civilisation. On connaît les chefs-d'œuvre de la peinture flamande qui datent de la seconde moitié du xiv^ siècle; de leur côté, les provinces septentrionales des Pays-Bas, la Hollande et la PYise, se distinguaient déjà par leur amour de la science philologique et leur patiente érudition. Dès le X® siècle, il y avait des écoles épiscopales à Liège et à Utrecht; plus tard, les comtes de Hollande en établirent à leurs frais à Leyde, à Rotterdam; et au xiv*' siècle, les plus célèbres étaient celle du chapitre de Deventer dont nous aurons à parler, et celles de l'abbaye d'Adewerd (près Groningue) (1), dont la bibliothèque contenait les principales œuvres des classiques grecs et latins.
Cet esprit d'investigation et d'indépendance du Tiers- Etat des Pays-Bas, avait donné naissance, dès le milieu du xiiiesiècle, aune littérature vraiment nationale. Vers l'année 1250, Jacques van Maerlant aff'ranchit la littérature flamande des traductions latines et françaises, qui avaient constitué tout son trésor jusque-là, et se servit le premier de sa langue natale, le « dietsch » (sorte de dialecte bas-allemand commun aux Flamands
(1) Léon Maître : Des Écoles épiscopales et monastiques de lOccident. Paris, 1866. On sait que, dans les écoles monastiques, il y avait toujours deux collèges : l'un intérieur réserve aux oblats ou enfants destinés à la vie religieuse, l'autre extérieur pour les clercs do la province.
CHÂrtTUE I. Il
et aux Hollandais), pour créer un genre, bien conforme au génie de cette race industrieuse et critique : la poésie didactique et satirique. Dans ses * Dialogues rimes >» Maerlant proteste avec indignation contre l'orgine violente des privilèges de la noblesse, contre le caractère avide et dominateur du clergé ; et après avoir réclamé l'égalité et la liberté de tous les hommes, par droit de naissance, déclare que la vraie noblesse est un don de Dieu, qui gît dans la supériorité du cœur et de l'intelligence. Tout en flagellant les vices des clercs, il publia une « Histoire rimée de r Ancien et du Nouveau Testament ; » et paraphrasa en vers les «^ Légendes de Sainte-Marie, de Sainte-Claire et de Saint-François (1). »
Son vrai continuateur Jean van Boendale, dit « de Clerk, » parce qu'il fut jusqu'à sa mort (1365), secrétaire de la ville d'Anvers, exprima encore plus hardiment ses sentiments démocratiques et anti-cléricaux, dans son ^ Miroir des laïques (2). » A leur exemple, surgirent aux Pays-Bas une foule d'écrivains obscurs, qui composèrent en flamand des chansons et des farces ou soties, premiers essais du drame profane, fort goûtés de leurs contemporains.
Mais, à côté do ce courant de morale laïque et satiririque, se maintenait la vieille tradition des mystères de la Passion de Jésus-Christ et des légendes des saints. L'alliance de ces deux éléments nous indique le caractère distinctif de l'esprit néerlandais, c'est-à-dire une aspiration poétique et mystique, toujours pondérée par
(4) J. te Winkel : MaerîanVs Werken, besclwuwd alsspiegel van de XJ//'*« eeuw. — Leide, 1877. (2) M. de Vriès : Jan van Boendale's Leekenspiegel. — Lcidc, 18i6-48.
t2 GÉRARD DE GROOTE.
le bon sens et la critique : les Plollandais, qui représentent l'élite de la race flamande, n'ont jamais séparé la religion du libre examen, ni la morale de la satire.
Aussi étaient-ils, par leur génie, prédisposés h s'associer à la réaction morale, libérale et mystique, qui débuta au milieu duxii« siècle, et qui aboutit à la révolution religieuse du xvi«. A l'époque de Gérard de Groote, il s'était formé deux partis au sein de l'Église catholitigue: l'un, qui considéraitla papauté comme une puissance absolue et sans appel, était représenté par les théologiens italiens et espagnols ; l'autre, pour lequel le Pape n'était que le premier ministre do l'Église, sou^ l'autorité du Concile général, avait pour organe les docteurs de la France et des Pays-Bas, de l'Angleterre çt de l'Allemagne. C'est de laSorbonne que partirent les premiers appels à un Concile œcuménique pour la réforme de l'Église « dans son chef et dans ses membres, )• mais c'est aux Pays-Bas que se formèrent les premières associations religieuses, qui réagirent contre les formules arides de la scolastique et les mœurs dissolues du clergé, je veux parler des « Lollards » et des « Bé-guines. »
Im Lollards (ainsi nommés de « Mien > qui signifie, en bas-allemand, murmurer, marmotter, parce qu'ils récitaient des prières ou cantiques à voix basse), prirent naissance à Anvers, à l'occasion des terribles épidémies de peste, qui décimèrent coup sur coup les Pays-Bas, dans les premières années du x\i' siècle. C'était une association de frères-lais, non soumis à des vœux, simplement revêtus d'une robe de bure grise, qui se