CHAPITRE IL
VIE DE GÉRARD DE GROOTE JUSQU'A SA PRÉDICATION PUBLIQUE, DE 1340 A 1379.
Deventer est une ville riante et prospère, située sur la rive droite de TYssel, à une dizaine de lieues du Zuyderzée. Cette rivière, jointe au Rhin par le canal de Drusus, était devenue au xiv® siècle la grande artère du commerce entre Venise et Gênes, et les pays Scandinaves. Les marchands de cette cité s'étsrient fort enrichis par ce transit et^ avec l'aide de leur suzerain, Pévéque d'Utrecht, avaient réussi à détruire plusieurs châteaux-forts environnants, dont les seigneurs les rançonnaient à merci. A peine délivrés de ces voisins menaçants, ils s'étaient attaqués à une puissance non •moins redoutable, celle du clergé régulier; mais, tout en étant décidés à réprimer les abus des moines et des chanoines, ils observaient toutes les pratiques de la dé«votion catholique. C'est dans une de ces familles de la riche bourgeoisie de Deventer que Gérard de Groote, ou plutôt Gerrit dé Groote naquit en octobre 1340 ; son père Werner de Groote avait été échevin de la ville et pas«- Sait pour un administrateur intègre et juste (1) ; Sa
(l)Werner de Groote avait donné sa démission d'échevin de Devenlerj
mère, Heylwig van der Basselen, unissait une piété profonde à la plus généreuse charité. Ses parents le destinaient à la carrière ecclésiastique et lui firent faire ses premières études à l'école du chapitre de Saint-Lebwin à Deventer, et les lui firent continuer à Aix-la-Chapelle et à Cologne, qui possédait une école épiscopale célèbre, fondée par l'archevéqueBrunon, frère d'Othon-le-Grand, et transformée plus tard en Université (1388). Doué d'une précoce intelligence et d'une grande énergie de travail, il y fit des progrès si rapides qu'à l'âge de quinze ans, ses maîtres le jugèrent en état de suivre les cours de l'Université de Paris (1355). Il fallait que Gérard eût aussi inspiré à ses parents une juste confiance dans la fermeté et l'honnêteté de son caractère, pour qu'ils n'aient pas craint de l'envoyer si jeune à Paris, au milieu des périls ordinaires d'une capitale, et surtout dans des circonstances politiques aussi graves. En effet, pendant la captivité du roi Jean-le-Bon et la régence du dauphin Charles, la France était livrée à l'anarchie; et les intrigues d'Etienne Marcel et de Charles-le-Mauvais suscitaient à Paris des émeutes sanglantes.
Le jeune étudiant hollandais dut être témoin des séances tumultueuses des États-Généraux de 1355 et de 1356, et des émeutes populaires qui aboutirent au massacre atroce des maréchaux de Champagne et de Normandie (22 Février 1358). Il est vrai que ces scènes sanglantes se passaient au Louvre ou dans la Cité, tandis que l'Université, retirée sur la montagne Sainte-
à cause d'un procès injuste que les magistrats de la ville avaient intenté au , chapitre de Saint-Lebwin.