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connu : j'ai cherché vainement contre lui, dans le fumiei- des médisances contemporaines, une seule anecdote qui le déshonorât comme homme en le rapetissant comme écrivain. J •'«mais, il e^t vrai, Gérard n'avait su haïr rien ni personne — pas même la sottise, si exaspérante pourtant. Son ironie — quand il en eut — lut toujours douce et pour ainsi dire bienveillante : s'il eût cassé les vitres, il eût voulu qu'on fût tenté de les lui payer, comme Joubert, un éciivain de sa famille. Gela m'a rendu sa mémoire plus chère , et c'est en frère attendri — frère beaucoup plus jeune et beaucoup plus obscur — que j'écris, au hasard de mes souvenirs et de mes impressions de lecture, ces pages rapides qui parlent de lui, de ses œuvres et de sa vie, de son cœur et de son cerveau, de sou talent et de son caractère. Celte biographie est un hommage pieux.
Gérard va m'aider lui-même dans cette tache délicate el faire à lui seul la moite de ma besogne : l'humble monument que je veux lui élever n'en sera que mieux construit.
« Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vit:, — dit-il en ce chapitre de la Bohème galante qui porte pour titre Juvenilia, — que je ne m'étonne pas en songeant à lu façon singulière dont il a présidé à ma nais-
sance *. Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne, et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers
« Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant je n'ai pas d'autre titre à l'existence. Cela est probable du moins , si l'on en croit ce que Hoffman appelait l'enchaînement des choses.
« Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.
« L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes striaient les
i Gérard Labrunie, dit de Nerval, est né à Paris le 21 ma: 1808.
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rougeurs du couchant. Mon grand- père, en ge retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'axait amené. En vain il le chercha, L'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.
.1 11 était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa chambre et s'en lormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de l'animal, qui pouvait bien lui l'aire retrouver la maison.
« C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à grands pas. 11 s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à récurie. Silencieux comme son lils, il n'avait pas demandé quel était le coupable : il le reconnut en le voyant devant lui.
« Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. 11 monta k sa chambre, ht un paquet de quelques habits, el, à travers la forêt de Gomptègae, il
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gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Chàalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit on, d'un peintre flamand du xvne siècle. 11 habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait l'ait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu'on appelle les Bosquets, était situé sur remplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars. On y îéeolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois on y a rencontré, en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux celtiques.
« Mon grand-père aida ce vieillard à cultiver ce champ, et l'ut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ue sais pas au juste l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée,
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coWitte aussi i a n ère reçut le nom de
Miii-ic-Anini nelte avec celui de I animée, il eM probable qu'ils furent Variés un peu avant l;i Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose avec sa femme el >a pins jeune tille au milieu de ce champ qu'il ëuîli\ait jadis-. Sa lille aînée est ensevelie bi< n loin de là, dans la froide Silésie, au clnYe-
l'iv catli'»li(jue polonais de €réss'€l Elle est motte a virigt-cînq ans des fatigues delà guerre, d'une lièvre qu'elle pagna en traversant un pi ni chargé dé cadavres, où si voiture manqua d'être renversée. .Mon père, loi vé de rejoindre l'armée ù Moscou, perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Llérés'ma.
« Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je sais seulement quelle ressemblait a une gravure du temps, d'après Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait la Modestie. La fièvre dont elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques
qui forment dans ma vie des divisions ré-
gulières, périodiques. Toujours, à ces époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de désolation qui oni entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma mère, des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.
« J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; ïov noirci de leurs uniformes brillait a peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m'embrasa avec une telle eflusicui,
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que je m'écriai : « Uon père , tu me fais mal ! » De ce jour, m-.m destin changea.
« Tous trois revenaient du siège dé Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des Ilots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour n'apprendre ce qu'on appelait mes devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus jeune frère nie charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. 11 me réveillait le malin avant l'aube, et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et decrème dans les fermes ou dans les laiteries .
« Une heure fatale sonna pour la France. Son héros, captif lui-même au sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le Champ de Mai l'élite de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles d'or, confiés désormais a la fidélité de tous. Un soir, j
vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agitée et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation. Sinistre augure qui précisait à la patrie le retour des étrangers.
« Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du hameau revinrent à tired'ailes, comme des colombes plaintives, et m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que j'aimais comme une sœur.
« Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un léger service : j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand je retournai sur h terrasse, la tourterelle s'était envolée. J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'une fièvre purpurine qui fit porter à l'épi-
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derme tout k sang de mon cœur. On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté «l'Amérique par un capitaine, ami «le mon père. Cette jolie bête devint la compagne de mes jeux et de mes travaux.
« J'étudiais h la fois l'italien, le grec i ! le latin, l'allemand, l'arabe et le persan. Le /• fitlo, Faust, Ovule et Anacréon.
étaient mes poèmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-ci partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d ébène, qui s'appelait Héloïse. —J'y reviendrai plus tard.
« J'étais toujours entouré de jeunes filles; — l'une d'elles était ma tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fancliette, me comblaient aussi de leurs soins.
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Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, et mes cheveux blonds mollement ondulés, couvraient avec caprice la grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une couche de fard. Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf d'un enfant.
a Cependant j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais à respirer l'air des forêts profondes; les ombrages d'Ermenonville, les solitudes de Mor fontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là.
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J'étais lier de les accompagner dans vieilles forets, qui semblaient leur domaine.
Le soir, pour divertir nos vieux parents, nous représentions les chefs-d'œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où elle représentait la gloire des arts.
« Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était V étoile de notre salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique : nous représentions ensemble de petites corné lies qu'il improvisait avec esprit. Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale, et
tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans espoir. . .
« La pension que j'habitais avait un voisinage de jeanèts brodeuses. L'une d'elles, qu'on' appelait la Créole, fut l'objet de mes r; son œil sévère, la ;reiB€ pi ' lilé de son profil grec, me réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace A Tyndaris, et dune mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain :
Dis-moi, jeune fille d'Athènes, Pourquoi m'as-lu ravi mou cœur?
« Quelquefois je me levais dès le point du jour et je prenais la route de ***, courant et déclamant mes vers un milieu d'une pluie battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs ! C'est pour elle que je composai la pièce suivante, imitée d'une mélodie de Thomas Moore :
Quand le plaisir brille en tes yeux Pleins île douceur et d'espérance;
Quand le charme de l'existence Embellit tes traits friraefaux.— Bien souvent alors Je soupire
En songeant (|iie l'amer chagrin, Siijniird'liui loin de toi, l'eut l'atteindre demain. El de ta bOQCjM ■ ■ttfclt iil'.tier le sourire; Car le Temps, la le sais, entraîne sur ses pas
Les illusions dissipées, El les feux refroidis, et les amis ingrats,
Et les espérances trompéel 1
Ibis crois-moi, mol amour! tons ces charmes uni
Que je contemple avec ivresse, ?'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants,
Tu conserverais nia tendresse 1 —
Si tes attraits iHaieutUéLris,
Si tu perdais ton doux sourire,
La grâce de tes traits chéris
Et tout ce qu'en toi l'on admire,
Va, mon cœur n'est pas incertain :
- ivcôiitc tu pourrais tout; attendre.
Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin, S'enlacerait a toi, plus ardent cl plus tendre !
(lui, Ei tous tes attraits le quittaient aujourd'hui, mirais pour loi; mais en te cœur fidèle ■le trouverais peut-être une douceur nouvelle, Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui, GntKStnt la jalousie en tourments si féconde,
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Une plus vive ardeur me viendrait animer.
Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au monde
Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer !
Mais qu'osé-je prévoir? tandis que la jeunesse T'entoure d'un éclat, hélas ! bien passager, Tu ne peux te fier à toute la tendresse D'un cœur en qui le temps ne pourra rien changer. Tu le connaîtras mieux : s'accroissant d âge en âge, L'amour constant ressemble à la fleur du Soleil Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage Dont elle a, le malin, salué son réveil !...
* J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. Jamais un mot blessant, nn soupir impur, n'avaient souillé l'hommage que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me lit connaître la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre dans une chambre où la figure d'TIéloïse était représentée par un vaste tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de
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sis cheveux d'ébène, ci son buste étincelaîi comme celui d'une reine, pailleté de trèfles d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse, je m'étais jeté à genou (levant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse vint à nia rencontre et Die regarda d*UU d'il souriant : « Pardon, r; inc, m'c- « criai-je, je me croyais le Tasse aux pieds « d'Éléonore, ou le tendre Ovide anx pieds « de Julie ! . . . »
« Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tons deux muets dans une demiobsourjté,. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait brisé. 0 douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos souvenirs sont cruels ! . . . »
C'est à dessein que j'ai cité tout au long ce fragment des Confessions de Gérard de Nerval. Il dit plus éloquemmenl que. je naisse pu le faire quelle a été l'enfance de ce mélancolique poëte et de quelles molles clartés a été pénétrée sa jeunesse. Heureux les hommes qui ont eu l'inappréciable avantage de vivre leurs premières années dans la familiarité des femmes, — mères, sœurs, ou cousines! Il leur reste au cœur et à l'esprit, de ce contact permanent et prolongé avec les Muses du foyer, un ineffaçable parfum qui les délicatiseetleur donnelec/iarme.